LES RÉGICIDES
Volte-face des journaux radicaux. — Béatification de Morey. — La religion du régicide. — Lettre de Marc Dofraisse. — Alibaud. — Opinion d'Armand Carrel. — Société des familles. — L'amnistie. — Journaux clandestins. — Le Moniteur républicain. — L'Homme libre. — La Société des Saisons, — Organisation ingénieuse. — Meunier. — Darmès. — Quenisset. — Les Nouvelles Saiso/a. — La Société dissidente. — Triomphe momentané. — Qu'auraient-ils fait s'ils eussent été les maîtres ?
On se rappelle avec quelles superbes expressions de mépris les journaux de l'opposition radicale avaient répudié toute participation à l'attentat du 28 juillet) et par quelles manœuVres peu loyales ils avaient essayé d'en faire retomber la responsabilité sur le parti légitimiste. Cette belle ferveur ne fut pas de longue durée ; ils continuèrent, il est vrai, à maudire Fieschi, non point parce qu'il avait commis d'épouvantables assassinats^ mais parce qu'il avait livré des complices qui, trop habilement, avaient cherché à se débarrasser de lui. Fieschi lui-même, du fond de
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sa prison, avait parfaitement compris que Ton n'hésiterait devant aucun moyen pour arrêter ses révélations, et, aussitôt après l'interrogatoire du 11 septembre, il demande que Ton prenne certaines précautions à son égard, que Ton surveille spécialement sa nourriture, et que celle-ci ne lui soit apportée que par des hommes de confiance, car il craint d'être empoisonné.
Si Fieschi continua d'être pour les feuilles révo- 'lutionnaires « un monstre , un fanfaron , un sicaire, un bandit », il n'en fut pas de même de Pépin, ni surtout de Morey. Celui-ci devint une sorte de héros, et Ton procéda à son apothéose; ses cheveux, ses derniers vêtements, les cordes qui l'avaient lié à l'heure suprême, furent des reliques précieuses que l'on se partagea avec vénération. On se serait cru revenu aux litanies du temps de la Terreur : « Cœur de Jésus 1 cœur de M arat 1 » tout ce qui avait appartenu à cette brute obtuse et sanguinaire fut d'un prix inappréciable pour les patriotes ; on allait en pèlerinage à sa tombe, on y portait des fleurs et des immortelles enguirlandées de crêpe noir; quelques femmes « bien pensantes » y eurent des attaques de nerfs, comme autrefois les convulsionnaires sur le tombeau du diacre Paris.
Ce n'étaient point là de vaines simagrées destinées à « taquiner le pouvoir » ; on était de
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bonne foi; une nouvelle religion va nslître, celle du régicide, et elle aura ses adeptes. Le 23 février 1836, sept jours après Texécution des assassins, Marc Dufraisse écrivait à son ami Augustin Gay, membre de la Société des Familles, une lettre qui exprime nettement Topinion radicale sur Tattentât Fieschi et qui, à cet égard, ne doit pas être négligée :
« Quel rôle a donc joué cette presse poltronne et ignorante, dans le drame commencé le 28 juil- ' let et dénoué d'une façon sanglante? Quel- écrivain a osé qualifier le fait du 28 juillet autrement que par le mot d'attentat? Et cependant, pour quiconque a un peu de morale dans le cœur, un peu de foi dans les entrailles, il y a quelque chose à dire... Ne fallait-il pas d'abord, abstraction faite de ses auteurs, qui étaient alors ignorés, apprécier en lui-môme l'acte du 28 juillet? Et ne pourrait-on pas dire : Le but de ce que vous appelez attentat était de détruire Louis-Philippe et les aînés de sa race? Louis -Philippe et les aînés de sa race sont des contre-révolutionnaires. Le premier devoir de l'homme est d'anéantir tout ce qui s'oppose au progrès, c'est-à-dire 4 la révolution ; donc le fait du 28 juillet avait une fin révolutionnaire, donc il était moral. Et n'était-il pas facile d'asseoir sur cet argument une justification absolue de l'attentat, et de le sanctifier par la raison, par le
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sentiment ei par la passion?... Fieischi est un infâme, parce que, après s'être fait sinistrement salarier d'une action qu'il ne comprenait pas, il a dénoncé ses complices... Pépin avait la conscience de l'œuvre qu'il méditait; s'il est coupable d'un crime, c'est d'avoir été lâche pendant les débats... Morey a été sublime d'un bout à l'autre du drame! Ce vieux prolétaire, concevant l'idée du régicide, faisant le plan de la machine qui doit exécuter son dessein, chargeant les canons, les ajustant; ce vieux travailleur, passant de son atelier où il gagne son pain, au lieu où doit s'accomplir son projet, toujours calme, toujours de sangfroid ; ce vieillard, souffrant et infirme, soutenant les débats avec une imperturbable impassibilité, entendant son arrêt de mort sans rien dire, ce \ieux Morey a été sublime. Il savait bien ce qu'il faisait et il ne s'est point démenti. Boireau ti'aTait pas Conspiré par passion, mais par mode ; il n'a4)lus eu de courage quand il en fallait, parce (ju'on ne itieurt pas par mode ; il s'est laissé «édulre } ses révélations sur* Pépin l'ont déshonoré ] il né porte plus qu'une tête déshonorée; Un jdUr^ nalistë républicain devait représenter Pépin rachetant, à* la fin , sa pusillaniniité dans les débats par une mort fegiïe et courageuse ; Piesdhi mourant en fanfaron comme il avait vécu avec forfanterie. Mais c'est encore sur le vieux Morey que
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j'aurais- appelé rattention.. Eh bienl cet héroïque vieillard si sublime dans Tacte qu'il prépara, si sublime dans le débat, si impassible au dernier moment, ce vieillard si bon, si généreux, de Taveu même de l'infâme qui l'a fait périr; ce vieillard, si éloquent par son silence et sa continuelle taciturnité ; ce vieillard est mort sans qu'aucune voix de la foule stupide qui l'entourait lui ait lancé un mot de consolation, ou plutôt d'admiration, et pas uil journal n'a fait l'oraison funèbre que ce beau caractère a méritée ! Ah I mon ami, la tradition révolutionnaire est morte dans les cœurs ! le peuple n'a pas senti tout ce qu'il y avait de saint dans la mort de Morey; le peuple a vu tomber cette tête blanche sans frémir ! Le peuple a peutêtre applaudi I C'est ainsi que les juifs raillèrent le Christ sur la croix ! Quand donc viendra le jour des réhabilitations ? »
Est-ce donc là l'œuvre i§olée d'un fanatique? Nullement; c'est une doctrine qui s'impose; c'est un mot d'ordre qui est écouté. Un journal qui passait pour sérieux dit que Fieschi « n'était qu'un coupe -jarret de police égaré, on ne sait comment, au milieu de passions qu'il ne pouvait partager ». Ces théories se répandaient dans la partie révolutionnaire et mécontente de la population ; l'exaltation des criminels engendre naturellement le crime. Le T6 juin 1836, moins d'une année
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après Tattentat de 1835, Alibaud essaye de tuer le roi. On le glorifie et Ton parle du droit de Brutus contre César. Cette rhétorique de chiourme, ces lieux communs patibulaires, éveillent un écho dans des âmes qui auraient toujours dû les rejeter avec horreur. Armand Carrel lui-môme, cet écrivain hautain, dédaigneux et sévère, publie, neuf jours avant sa mort, un étrange article sur Alibaud dans le National du 15 juillet 1836. Il ditqne Pépin et Morey ont été les victimes de Pieschi, et il ajoute : « Quanta ce Pièschi, quia inspiré plus d'intérêt aux agents^ du gouvernement que ses deux coaccusés, c'est ajouter à sa dégradation que de lui refuser le titre d'assassin politique. » Cette morale de cour d'assises ne fut point de la semence perdue; elle fructifia ; Meunier, Darmès, Quenisset, en ont donné la preuve.
Cependant la terreur que « les œillets rouges » avaient éprouvée après l'attentat de Fieschi, les angoisses sous lesquelles ils avaient vécu, s'attendant chaque jour à des révélations qui pouvaient les envoyer devant la cour des Pairs, avaient produit un bon résultat; la Société des Droits de l'homme s'était réellement dissoute, les sections , étaient dispersées; le parti révolutionnaire exclu- . sivement politique s'était retiré de la lutte, autant par découragement que par impuissance, et il avait laissé le parti jacobino-socialiste la conti-
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nuer. C'est ce que Barbes, Blanqiii et un certain Lamieussens avaient essayé de faire en créant la Société des Familles, bientôt découverte grâce aux dénonciations de Pépin. Ses chefs, compromis dans Taffaire des poudres de la rue de Lourcine, avaient été condamnés à la prison, et y méditaient paisiblement quelques nouvelles organisations secrètes.
Le mariage du duc d'Orléans et de la princesse Hélène parut ulie occasion naturelle de donner un témoignage d'indulgence à « ces hommes égaréS) qu'un acte de clénXence ramènerait certainement à des sentiments meilleurs »* Une amnistie fut proclamée qui devait, iSelon certains niais, « ouvrir l'ère de la réconciliation et de la concorde universelles ». Le premier soin des amnistiés fut de créer uil joiimal où ils purent^ sans contrainte, baver le fiel qui les aigrissait. Les lois de septembre n'avaient point été abrogées ; la presse était toujours « bâillonnée «j (îomnieron disait alors et Comme on l'a ai souvent répété depuis ; elles exigeaient des autorisations préalables, des dautioilnements et autres formalités i*estridtives (\u& l'on ne pouvait éluder; On se résolut à publier Un jôui'nal dlandestin qui serait distribué dé Id iriaid à là nlaiU ; ce f'ut le Moniteur républicain; le preiriier nUniéro pdrte orgueilleusement et puérilement là daté : 3 friniàire an