V. Sur la distinction
des races et des espèces de Mammifères
à la fin des temps miocènes.
Il y a encore une trentaine d'années, l'histoire de la période actuelle paraissait indiquer l'absence de races naturelles. Les momies d'Egypte n'avaient pas offert de différences avec les animaux qui vivent maintenant, et on en avait conclu que les espèces étaient invariables. Mais aujourd'hui S il est reconnu que l'époque actuelle
* M. de Quatrefages, dans ses publications si approfondies sur la question des espèces et des races, a bien montré la nécessité d'étudier les races naturelles ; je ne peux mieux faire que de renvoyer mes lecteurs à ses ouvrages. D'autres naturalistes, et surtout Charles Darwin, ont donné de précieux renseignements sur les races naturelles vivantes. En lisant les comptes rendus des voyages de M. Grandidier à Madagascar, on verra.
remonte bien plus loin que les momies d'Egypte : ainsi que Ta fait remarquer Tillustre Pictet, de si regrettable mémoire, la faune actuelle n'est qu'un membre de la faune quaternaire, car celle-ci comprend presque toutes les espèces modernes de Mammifères, et on ne peut la distinguer que parce qu'un certain nombre de grands Quadrupèdes se sont éteints ou déplacés avant les temps historiques. Or, il devient très probable que plusieurs des animaux cités comme caractéristiques de l'époque quaternaire sont de même espèce que ceux d'aujourd'hui, et représentent seulement des races particulières : par exemple, THyène tachetée, le Lion, le Bison d'Europe, le Taureau, le Cerf élaphe, semblent n'être que des races amoindries de YHyœna spelcea, du Felis spelcea, du Bison priscus, du Bos primigenius, du Cervus canadensis des âges quaternaires ^
Si véritablement les espèces actuelles ont formé des races naturelles, il n'y a pas de raison pour que les espèces des temps passés n'en aient également formé. J'ai donc cru devoir examiner les variations des animaux du miocène supérieur pour apprendre si les espèces tertiaires n'auraient pas donné naissance à des races naturel-
par ce qu'il dit des Lémuriens, que l'examen de nombreux individus des mêmes espèces révèle la grande plasticité des types spécifiques de notre époque.
* Cela ressort surtout des importants travaux de Riitimeyer, Sanford et Dawkins sur les animaux quaternaires ou actuels.
Albert Gauory, Ane. de nos anim. i^
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les. Ouvrier inexpérimenté dans un champ si nouveau, je ne saurais me flatter d'avoir beaucoup découvert; mais peut-être j'aurai attiré l'attention des naturalistes ,qui me suivront, et surpasseront facilement cet insuffisant essai.
Voici le résumé des remarques que j*ai faites : Les Hyènes du pliocène diffèrent peu de 'celles du miocène supérieur. Ainsi, on a recueilli à Sainzelle, près du Puy, un crâne que Ton a désigné sous le nom d'Hyœna brevirostris; ses mandibules sont plus hautes que chez V Hycena ex if nia de Pikermi et du Léberon, et sa taille est bien plus forte; mais ces modifications suffisent-elles pour empêcher de croire queVHycena brevirostris est une race de V Hycena eximia ? On a trouvé à Perrier, près d'issoire, une Hyène qui ressemble également à V Hycena eximia; Croizet Ta appelée Hyœna Pierrieri; à en juger parce qu'on en connaît, je n'assure point qu'elle n'en est pas une race.
Les différences que présentent les Machairodus cultridens de Pikermi et du Léberon sont peut-être des différences de sexe plus marquées que dans les Lions actuels ; mais si on ne les attribue point au sexe, elles doivent indiquer des variétés ou des races. Le Machairodus latidens n'a pas offert des variations moindres que le Machairodus ciUtridens.
Si les naturalistes ne s'accordent point pour distinguer les espèces et les races de Felis vivants, ils doivent être
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encore plus embarrassés pour affirmer que les différences de plusieurs des Felis de Rikemii, d'Eppelsheim, de Perrier, etc., sont des diflférences d'espèces et non de races.
Comme l'a remarqué M. Kaup, qui a créé le genre Dinotherium et en a manié beaucoup d'échantillons, les Dinotherium bavaricum et Cuvieri ne sont peut-être que des races plus petites du Dinotherium giganteum.
Le Rhinocéros de Pikermi appelé Rhinocéros pachygnathus et le Rhinocéros simus d'Afrique ne sont-ils pas des races d'une même espèce? Je rappelle que Duvernoy avait regardé le Rhinocéros sansaniensis comme une race du Rhinocéros Schleiermacheri d'Eppelsheim ; ce dernier, ainsi que M. Kaup Ta signalé, a des affinités avec le Rhinocéros actuel de Sumatra.
On n'a pas jusqu'à présent indiqué des diflférences assez tranchées pour nier que le Tapirus arvernensis de Perrier soit une race du Tapirus minor de Montpellier, et que celui-ci soit lui-même une race du Tapirus priscus d'Eppelsheim.
Les Hipparions du miocène supérieur d'Europe présentent tant de différences dans les proportions de leurs membres, qu'au premier abord on voudrait les attribuer à des espèces distinctes; mais, comme on constate d'insensibles transitions entre eux, il y a lieu de penser qu'ils se rapportent à une seule espèce partagée en deux races : l'une lourde, l'autre grêle, communes toutes
deux à Pikermi. Dans le Léberon, la race grêle s'est accentuée ; on voit dans ce gisement des os plus faibles qu'aucun de ceux des Hipparions de la Grèce.
Le Sus major de la Provence se distingue du Sus erymanthius de Pikermi par l'absence de la grosse saillie qu'on remarque au-dessus de la canine dans les maxillaires du Sanglier de la Grèce. Je n'assure pas que Tun fût simplement une race de l'autre; mais, tout au moins, je crois que Tun a dû descendre de l'autre ; car, à part la différence de la saillie des maxillaires, j'ai observé entre eux les ressemblances les plus minutieuses. LtSus simorrensis de Simorre, le Sus chœroides de l'Anjou, les Sus antiquus, palœochœrus, antediluvianus d'Eppelsheim, les Sus giganieus, hysudricus de l'Inde, le Sus provincialis de Montpellier, le Sus arvernensis de Perrier, n'offrent point de telles différences, qu'il soit interdit de penser que les noms de quelques-uns de ces animaux représentent simplement des races. Paul Gervais a dit que le Sus Doait n'est peut-être qu'une race plus grande du Sus simorrensis ,
Le Tragocerus amaltheus a laissé de nombreux débris dans le mont Léberon comme à Pikermi. En comparant les divers échantillons des deux gisements, il m'a semblé que cette espèce se partageait en trois races : une race à cornes grandes et divergentes, commune à Pikermi, rare dans le Léberon; une race à cornes grandes et rapprochées, qui était au contraire rare à Pikermi,.
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commune dans le Léberon; une race qui avait des cornes petites, écartées à leur base, peu divergentes, et était également peu abondante dans Tune et l'autre localité.
J'ai trouvé à Pikermi un axe de corne de Palceoreas sans arête; je n'ai pas osé Tinscrire sous un autre nom que les autres os des Palœoreas de ce gisement^ mais une Antilope ayant de telles cornes a pu devenir la souche d'une race particulière. Une forme semblable à celle de TAttique a été rencontrée en France, elle a été décrite par M. Aymard et plus récemment par M. Depéret.
Les Gazelles fossiles n'ont pas été moins nombreuses que les Tragocères. Celles de Pikermi et du Léberôn ont appartenu à une même espèce partagée en deux races : celle de Pikermi à cornes grandes, rondes, divergentes, celle du Léberon à cornes plus petites, plus aplaties, se rapprochant sur la ligne médiane pour prendre une disposition lyrée très accentuée.
. Le Procervulus atirelianensis de Montabuzard et des sables de l'Orléanais, les Dicrocerus furcatus de Steinheim et elegans de Sansan, les Dicrocerus anocerus et dicranocerus d'Eppelsheim, le Dicrocerus australis de Montpellier, paraissent, à en juger par leur bois, former un groupe où il est encore difficile de distinguer ce qui est race et ce qui est espèce.
Assurément, certains animaux fossiles, dans l'état très imparfait de nos connaissances, nous semblent être de
même race, et cependant nous apprendrons qu'ils sont d'espèces différentes quand nous les étudierons mieux; en compensation, on peut dire que plusieurs •fossiles, classés en ce moment comme espèces distinctes, paraîtront représenter seulement des races d'une même espèce, lorsque la découverte de nombreux individus aura révélé leurs variations et leurs formes de transition. D'où sont venues ces diversités de races dont je crois apercevoir quelques indices jusque dans les temps miocènes ? Pourquoi la plupart des Hipparions, des Gazelles et des Tragocères du Léberon eurent-ils des membres plus grêles que les mêmes espèces de TAttique ? Ce n'est peut-être pas uniquement parce que la végétation de la Grèce était plus luxuriante que celle de nos pays, car Livingstone a dit en parlant de TAfrique tropicale : « L'abondance de nourriture que fournit cette région comparativement à celle du sud ferait supposer que les animaux doivent y être plus grands que dans le Midi; mais les mesures que j'ai prises m'ont prouvé qu'au nord du vingtième degré de latitude, Içs animaux sont plus petits que ceux de la même race que Ton rencontre au midi de ce parallèle. » Et pourquoi les Tragocères, les Gazelles, eurent-ils le plus souvent dans le Léberon leurs cornes rapprochées, tandis qu'à Pikermi ils avaient généralement leurs cornes divergentes ? Je l'ignore et n'en saurais donner de meilleures raisons que pour les changements de genres et d'espèces. Autant
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vaudrait demander pourquoi les Gazelles du Léberon et de Pikermi avaient de longs os nasaux tandis que les os des narines chez les Gazelles actuelles et surtout chez les Saïgas sont si raccourcis, pourquoi les Dinotherium, les plus gigantesques des Mammifères, s'éteignirent après l'époque miocène, pourquoi un peu plus tard les puissants Mastodontes furent remplacés par les Eléphants? Les hommes qui étudient le monde vivant ont pu croire à la fixité des espèces, mais ceux qui scrutent les temps géologiques sont plutôt portés à penser que le changement est l'essence des créatures : l'activité de Dieu semble s*être manifestée par des modifications incessantes qui, en donnant de la variété à la nature, ont contribué à sa beauté.
11 faut avouer que l'ancien système de créer un nom spécial pour la moindre variation est très commode, tandis que pour distinguer les races des espèces, les paléontologistes sont exposés à bien des erreurs. Dans le monde vivant, lorsque les descendants d'un même être présentent des différences, et que cependant ils n'ont pas assez divergé pour cesser de donner par leur, union des produits féconds, ils sont considérés comme constituant deux races d'une même espèce ; lorsqu'ils ont divergé au point de cesser de donner des produits féconds, on les dit d'espèce différente. En paléontologie, non seulement nous ne pouvons avoir un tel critérium, mais encore il est très difficile de se guider par les ana-
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logies qu'offrent les animaux actuels, car il y a parmi eux une extrême inégalité dans les caractères extérieurs qui séparent la race de l'espèce : par exemple, les races de Chiens sont plus différentes les unes des autres que l'espèce Anè ne l'est de l'espèce Cheval.
Ceci montre que nous n'arriverons qu'à des à peu près pour discerner chez les êtres fossiles le degré qu'on nomme race dans la nature actuelle et le degré qu'on nomme espèce. Mais, pour atteindre la vérité le plus près possible, on pourrait adopter la méthode que voici : lorsque les différences qui séparent des animaux fossiles ont peu d'importance au point de vue de l'évolution, il est permis de croire que ces animaux n'ont été que des races d'une même espèce, c'est-à-dire, selon la définition précédente, qu'ils ont donné ensemble des produits féconds : ainsi, les divers Hipparions de Pikermi et du Léberon^ qui ne se distinguent guère les uns des autres que par leurs formes plus lourdes ou plus grêles, ont pu être des races d'une même espèce. Au contraire, lorsque les caractères qui séparent les animaux semblent indiquer une différence dans leur degré d'évolution, on doit supposer que cts animaux sont devenus des espèces distinctes, c'est-à dire qu'ils ont cessé de donner ensemble des produits féconds ; car, s'il en eût été autrement, la nature aurait tourné dans le même cercle, au lieu de présenter ces divergences qui ont imprimé à chaque époque géologique une physionomie particulière.
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Par exemple, quand on trouve dans TAmérique du Nord les Hipparions appelés Hipparion occidentale et Protohippus, on a lieu de penser que ces Équidés, après être descendus de YHipparion gracile ou de Quadrupèdes très voisins, n'ont pas continué à s'unir avec eux, puisqu'ils ont une tendance plus marquée vers la forme Cheval. Lorsque V Hipparion anielopinum a perdu ses doigts latéraux, on peut croire aussi qu'il a cessé de donner des produits féconds avec YHipparion gracile. S'il n*en eût pas été ainsi, les Equidés seraient restés dans l'état intermédiaire appelé Hipparion, au lieu d'atteindre l'état appelé Cheval qui offre dans sa plus grande perfection le type de l'animal coureur.
Suivant le même raisonnement, quoique les Dremotberium nommés Amphitragulus ressemblent beaucoup aux autres Dremotberium, je pense qu'ils constituent une espèce et non une race, car leurs grandes canines supérieures et leurs molaires inférieures au nombre de quatorze indiquent un degré d'évolution de moins que dans les autres Dremotherium ; si ces derniers, après en être descendus, avaient persisté à produire avec eux, la forme Ruminant, qui est un des plus admirables types de la nature actuelle, ne se serait pas aussi nettement séparée de la forme Pachyderme.
Par la même raison, bien que les Ictitherium robusium et bipparionum se ressemblent extrêmement, je suppose que ce sont des espèces distinctes, parce que si les
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seconds n'avaient pas cessé de donner des produits féconds avec les premiers, ils auraient continué à présenter une forme intermédiaire entre les Civettes et les Hyènes, au lieu de produire le type Hyène très bien adapté pour dévorer toutes les parties des cadavres.
Quoique le Simocyon d*Eppelsheim et celui de Pikermi aient de si grands rapports que le second me semble être descendu du premier, M. Hensel a peut-être bien fait de me reprocher de les avoir réunis .dans la même espèce, car lorsque les prémolaires sont devenues en partie caduques chez la bête de Pikermi, elles ont préparé un état plus éloigné de l'ancien type Amphicyon et plus rapproché du type Ours.
Je pourrais multiplier ces exemples ; ceux-là suffisent sans doute pour expliquer dans quels cas des animaux issus des mêmes parents me semblent mériter des noms d'espèces ou représenter seulement des races.
Quelle que soit la difficulté de marquer la séparation des espèces et des races fossiles, je crois que cette séparation est digne d'attirer l'attention des naturalistes. L'histoire des êtres passés révèle une succession de nuances indéfinies : la Divine Sagesse a su coordonner ces nuances ; mais vouloir distinguer chacune d'elles par un nom spécial, c'est préparer des catalogues sans limites où l'humaine faiblesse se perdra.
C'est dans le Jardin des plantes que la science des êtres fossiles a été constituée.
Cuvier en a été le fondateur, et un autre professeur du Muséum, Blainville, lui a donné son nom de paléontologie. Mais, ainsi qu'un de mes savants collaborateurs, M. Fischer, le faisait récemment remarquer dans une intéressante note sur notre nouvelle galerie, on se contenta de donner un nom spécial à la paléontologie ; on n'admit pas que ce fût une science distincte. Comme on ne connaissait qu'un petit nombre de fossiles, un même homme était capable d'embrasser dans ses études les êtres de l'époque actuelle et ceux des âges passés ; puis, la géologie était peu avancée, et, malgré les admirables
travaux d'Alexandre Brongniart, de Smith, de Buckland, de d'Omalius-d'HalIoy, etc., on n'avait pas des idées très nettes sur la succession des êtres.
Il y a trente-six ans, quand j'entrai dans le Muséum pour y déterminer les fossiles, il n existait pas de chaire de paléontologie ; aucun professeur n'avait la mission de considérer les êtres organisés à leur début et de les suivre à travers les temps géologiques, de manière à tâcher de comprendre le plan que l'Auteur du monde a suivi pour produire et développer la vie.
Voici comment le service de la paléontologie était réparti :
Un ami de Cuvier, l'excellent anatomiste Duvernoy, qui venait de remplacer de Blainville dans la chaire d'anatomie comparée, administrait les Vertébrés fossiles.
Un autre élève de Cuvier, Valenciennes, était chargé de la malacologie, y compris les Mollusques et les Rayonnés fossiles. '
Henry Milne Edwards qui, outre ses travaux originaux sur les êtres vivants, se livrait à de grandes recherches sur la paléontologie des animaux invertébrés, avait dans son département les Trilobites et les autres Articulés fossiles ;
Adolphe Brongniart, le créateur en France de la paléontologie végétale, rangeait et nommait les plantes
fossiles.
Enfin mon cher maître le professeur Cordier et son