L'étude des Mammifères miocènes appuie Vhypothèse
que les séparations des étages
ou des sous'étages ont été surtout les résultats
de déplacements de faunes.
La faune d'Eppelsheim dut avoir une physionomie différente de celles du Léberon et de Pikemi, car elle ne renfermait ni Hyène, ni Helladotherium, ni Girafe, ni ces grands troupeaux d'Antilopes qui donnent aux animaux du Léberon et de Pikermi un aspect africain.
Mais, à côté de ces contrastes, on rencontre des espèces identiques dans les gisements de l'Allemagne, de la Grèce et de la Provence ; toutes les faunes du miocène supérieur d'Europe représentent des degrés d'évolution si rapprochés, qu'au premier abord on hésite à dire quelle a été la plus ancienne.
Cela me porte à penser que les deux sous-étages du miocène supérieur sont d'un âge peu éloigné, et que leur différence doit être attribuée en partie à des changements de configuration du sol qui auront occasionné des déplacements de faunes. Voici la manière dont je suppose que les choses se sont passées :
Les animaux d'Eppelsheim ont pu vivre vers la fin de l'époque pendant laquelle la mer de la molasse ou du
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moins un reliquat de cette mer établissait encore une barrière entre le centre et le sud de TEurope ; placés au nord de la mer, ils ont eu peu de communications avec les régions du sud ; c'est peut-être pour cette raison qu'ils ont été différents des animaux africains.
Au contraire, les Quadrupèdes du Léberon ont existé après que la mer de la molasse avait cessé de battre le pied de cette montagne. Il est probable qu'à lëpoqueoù ils vécurent, le fond de la Méditerranée était plus exhaussé que dans l'époque actuelle, car la ressemblance des espèces du Léberon et de Concud tend à faire croire que les Quadrupèdes terrestres trouvèrent des communications faciles entre l'Espagne et la Provence. Si on admet un exhaussement assez fort pour que TEurope se soit sur quelque point unie avec l'Afrique, on comprend pourquoi la faune de cette contrée a un peu conservé la physionomie des faunes miocènes de la Provence, de TEspagne et de la Grèce.
Lorsque je dis que la différence des deux sous-étages du miocène supérieur résulte surtout de changements survenus dans l'habitat des animaux, je ne pense pas indiquer un fait isolé dans l'histoire du développement des êtres. 11 y a lieu de supposer que l'ensemble du monde organique a marché d'une manière continue, et que, si les géologues rencontrent de brusques apparitions de fossiles en passant d'un étage à un autre, c'est parce qu'ils ont en général placé les limites d'étages sur lespoints
OÙ il y a eu des déplacements de faunes. Le paléontogiste qui ne croit pas aux migrations et aux extinctions locales ne peut admettre les enchaînements des êtres anciens ; il rencontre des apparitions, des disparitions et des retours qu'il ne saurait expliquer ; Tétude même du miocène en fournit bien des preuves ; je vais en citer quelques-unes :
Pourquoi voit-on dans le miocène supérieur de Pikermi un Singe très différent du Dryopitbecus et du Pliopithecus du miocène moyen, et ces Singes du miocène moyen d'où sont-ils venus ?
Pourquoi les Civettes ont-elles laissé leurs débris en France dans le miocène inférieur, y manquent-elles dans le miocène supérieur et reparaissent-elles plus tard sous la forme Genette ?
Le genre Chien a vécu dans nos contrées durant la première moitié de Tépoque miocène et à l'époque pliocène ; que devint-il pendant l'époque intermédiaire ?
Peut-être X Ancylotberium est un parent du Macrotheriutn; mais où est l'ancêtre du Macrotherium ?
D'où sont arrivés les premiers Proboscidiens ? Comment expliquer que le Mastodon turicensis se montre à Sansan et à Simorre, disparaisse à Eppelshejm, revienne à Pikermi, et ne fréquente plus nos contrées après l'époque pliocène, tandis qu'il semble s'être perpétué longtemps encore dans l'Amérique du Nord sous la forme du Mastodon americanus? Pourquoi les Masto-
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dontes à dents mamelonnées, communs dans nos pays pendant les époques du miocène moyen, du miocène supérieur, du pliocène inférieur, ont-ils quitté la France avant la fin de Tâge pliocène, et se sont-ils continués dans TAmérique du Nord pendant Tépoque quaternaire ?
On a signalé le Tapir dans le miocène inférieur de l'Allier; ses vestiges n'ont été observés ni à Sansan, ni il Simorre ; on les retrouve à Eppelsheim ; on les perd encore dans le Léberon ; ils apparaissent de nouveau dans le' pliocène de Montpellier et d'Auvergne ; aujourd'hui, pour apercevoir un Tapir à l'état sauvage, il faut aller dans l'Inde ou en Amérique.
Pourquoi le Chalicotberium se rencontre-il à Sansan, manque-il à Simorre, revient-il à Eppelsheim ?
Où étaient, pendant les époques pliocène et quaternaire, le Rhinocéros pachygnathus de Pikermi, si voisin du Rhinocéros simus de l'Afrique actuelle, et le Rhinocéros Schleiermacher i (ÏEppehheim, très proche du Rhinocéros de Sumatra?
Lorsqu'à l'exemple de M. Kowalevsky, je compare
Anchitherium avec THipparion, je ne résiste pas à la
pensée que ces deux genres ont des liens de parenté;
pourtant, il doit y avoir eu entre eux des intermédiaires
qu'on n'a pas découverts dans notre pays.
Si je compare VHipparion avec Y Equus/]t suppose que Vun est descendu de l'autre, et même il me semble que
YHipparion occidentale, le Protobippus de T Amérique du Nord et VHippariçn antelopinum de l'Inde ont diminué la distance qui séparait ces genres ; mais, en Europe, on ne connaît pas d'intermédiaire entre eux.
Peut-on comprendre pourquoi la famille des Antilopes se montre à Sansan, ne se trouve plus ni à Simorre, ni à Eppelsheim, reparaît très nombreuse dans le Léberon et à Montpellier, et n'est représentée aujourd'hui en Europe que par le Chamois et le Saïga, pendant que sts espèces abondent en Afrique et dans Tlnde ?
Comment le Dorcaiherium du miocène supérieur d'Eppelsheim, qui ressemble aux Ruminants du miocène inférieur, manque-t-il dans le miocène moyen ?
D'où est arrivé V Helladotberium de Pikermi et du Léberon ? Qu'est devenue pendant l'époque pliocène la Girafe du miocène supérieur d'Europe, dont l'analogue se voit maintenant en Afrique ?
Le genre Hyœtnoschus vivait en France à l'époque du miocène moyen ; il existe encore en Afrique ; où était-il pendant le long espace de temps qui sépare Tâge du miocène moyen et l'âge actuel ?
Sans doute, plusieurs des interruptions locales que je viens de citer ne sont qu'apparentes, et elles disparaîtront au fur et à mesure que notre ignorance en paléontologie deviendra moins grande ; cependant il n'est point probable que toutes soient seulement apparentes. Or, pour expliquer ces interruptions dans la série des êtres.
Yi
il faut, OU rejeter la doctrine de révolution, ou supposer qu'il y a eu des déplacements de Mammifères et des extinctions locales. La géologie démontre que de tels phénomènes ont pu avoir lieu : par exemple, quand, après la formation continentale à laquelle a été dû le calcaire de Brie, la mer tongrienne a envahi une partie de la France, de l'Allemagne et de la Belgique, les animaux terrestres ont nécessairement péri dans certains endroits ou se sont déplacés ; lorsque notre pays, exhaussé de nouveau, a vu se former le calcaire lacustre de la Beauce, les Mammifères ont pu revenir ; plus tard, quand le sol, encore réabaissé, a été envahi par la mer de la molasse, les Quadrupèdes terrestres ont dû s'éloigner ou mourir ; et, après que le lit de la mer de la molasse s'est desséché, plusieurs de ceux qui vivaient encore ont repris possession de leur ancien domaine. II n'est pas douteux que, par suite de modifications dans la configuration du sol ou par toutes autres causes*, les
*■ Parmi les causes qui ont influé sur les déplacements des animaux, il faut citer les changements de climat. Ainsi, à la suite des soulèvements qui ont marqué dans le nord de la France la limite du secondaire et du tertiaire, il se peut qu'il y ait eu une diminution sensible dans la température, et que ceci ait contribué à l'extinction ou au déplacement d'une partie de la faune secondaire ; lorsque le sol s'est un peu abaissé pour laisser se former la mer parisienne, la chaleuh et l'humidité ont peut-être augmenté. La température, fort élevée pendant une partie des temps éocènes et miocènes, s'est abaissée vers la fin de l'époque pliocène ; il est probable que plusieurs espèces se sont éloignées ou rapprochées des pôles, selon que le froid s'accroissait ou diminuait. Lartet et Dawkins ont publié des notes
Mammifères des continents se soient fréquemment déplacés. Les travaux de Barrande, Pictet, Ramsay, Etheridge, Leymerie, Tournouér, etc., ont déjà montré que les Mollusques ont voyagé dans les mers des temps passés. Plus la paléontologie progressera, plus on reconnaîtra l'utilité d'étudier les changements géographiques des êtres anciens.
IV. Sur les formes analogues des Mammifères qui ont précédé et suivi ceux du miocène supérieur.
D*après les raisons qui viennent d'être données, il serait chimérique de chercher dans un même pays un enchaînement non interrompu des êtres fossiles; pour saisir un tel enchaînement, il faudrait voir à nu toutes les couches de la terre.
Mais, si l'on est fondé à dire qu'en passant d'un étage à un autre, on aperçoit des lacunes, il faut ajouter qu'on
intéressantes sur les migrations des animaux quaternaires; on ne peut attribuer ces migrations uniquement à faction de l'Homme, car, ainsi que M. Alphonse Milne Edwards l'a fait remarquer avec raison, ce ne sont pas certainement les sociétés humaines qui ont amené dans notre pays la grande Chouette blanche et le Tétras blanc des saules pendant l'époque glaciaire, et puis les ont renvoyés dans les contrées du Nord.
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rencontre aussi des formes analogues. J'en peux citer des exemples qui me sont fournis par Tétude des Mammifères du miocène supérieur. Ainsi, quand je compare ces animaux avec les espèces du miocène moyen d'Europe, je trouve : Simoçyon analogue à'Amphicyon, IctUberium Orbignyi analogue de yivenay Macbairodus cultridens analogue de Macbairodus? palmidens, Ancylotberium analogue de Macrotberium, Mastodon longirostris et Pentelici analogues de Mastodon angustidens, Rbinoceros Scbleiermacberi analogue de Rbinoceros sansaniensis, Sus palceocbœrus analogue de Sus cbœroides, Cbalicotberium analogue d^Anisodon, Dicrocerus anocerus analogue de Procervulus aurelianensis, Ga:{ella deperdita et brevicornis analogues de Ga:{ella Martiniana.
Plusieurs espèces du pliocène d'Europe paraissent à leur tour devoir être citées comme les analogues des animaux du miocène supérieur. Ce sont : Semnopitbecus monspessulanus analogue de Mesopithecus, Hyœna Perrieri et brevirostris analogues à!Hyœna eximia, Sus provincialis analogue de Sus antiquus, Mastodon arvernensis analogue de Mastodon longirostris et Pentelici, Tapirus arvernensis et major analogues de Tapirus priscus, Antilope Cordieri analogue de Tragocerus amaltbeus, Dicrocerus australis analogue de Dicrocerus anocerus, Cervus gracilis analogue de Cervus Matheronis.
Ces analogues révèlent une certaine ressemblance entre la faune du miocène supérieur et les faunes qui Tont
précédée ou suivie. Quoique cette ressemblance se manifeste souvent dans les traits généraux plutôt que dans les détails, elle doit être prise en grande considération par les hommes qui cherchent à comprendre le plan de la création. En efifet, ou bien elle force à admettre ce qu'on a appelé la loi d'imitation, c'est-à-dire à supposer qu'en créant les êtres d'une époque géologique. Dieu a pris en partie pour modèles les êtres des époques précédentes, ou bien il faut croire que les analogies représentent des liens d'une parenté soit proche, soit éloignée.
Je préfère la seconde de ces hypothèses, parce que la plupart des espèces analogues ont une si forte somme de ressemblances comparativement à celle des différences, qu'il paraît avoir été plus simple de les tirer les unes des autres que de les détruire pour en refaire de presque pareilles. Chez les Mollusques fossiles, ni la somme des ressemblances, ni celle des différences ne sont bien considérables, attendu qu'une coquille n'a pas des caractères très variés. Mais le squelette des Mammifères est composé d'un grand nombre d'os, qui eux-mêmes sont fréquemment compliqués : j'ai compté que le Rhinocéros a deux cent cinquante-quatre os et que le lion en a deux cent soixante -deux. Je prie mes lecteurs de se transporter en esprit auprès d'un paléontologiste qui veut déterminer l'espèce d'un Mammifère fossile, pour lequel il possède la plupart des pièces constitutives du
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squelette. Il les trouve presque toutes semblables à celles des animaux qui ont vécu soit avant, soit après ce Mammifère ; il observe seulement çà et là quelques faibles différences. Ne conçoit-on pasqu*il doive être obsédé par une telle accumulation de ressemblances? En vérité, on ne peut s'étonner s'il penche vers la supposition qu'il a sous les yeux, non pas des espèces d'origine distincte, mais un type qui a subi de légères modifications.