D ARCHIAC
savants français en leur faisant connaître les travaux qui ont été publiés à l'étranger. Que n'avons-nous eu beaucoup de d'Archiac ! Dans chaque spécialité, on eût appris ce qui se faisait chez nos voisins, et peut-être ainsi de grandes épreuves auraient été épargnées à notre pays.
De tous les services que d'Archiac a rendus à la géologie, le plus important, peut-être, a été de mettre en relief la multiplicité des étages ou sous-étages paléontologiques. 11 s'est attaché à prouver qu'il n'y a pas eu un certain nombre d'époques bien séparées les unes des autres, mais qu'il y a eu une multitude de changements, correspondant à autant de petites couches ou de faunules, et que ces faunules se sont reliées par quelques espèces communes. C'est surtout dans son cours du Muséum qu'il a développé cette manière de voir ; il a passé successivement en revue la paléontologie des différents pays, donnant la liste des fossiles de chaque couche, notant avec soin les espèces spéciales et celles qui se sont continuées d'une assise à une autre.
La conviction que les êtres ont beaucoup varié suivant les régions a porté d'Archiac à bien accueillir les idées de Pictet sur les lents déplacements des Mollusques dans les mers crétacées. S'il a hésité à reconnaître la théorie des colonies de M. Barrande, c'est parce qu'elle suppose plusieurs espèces revenant après un très long espace de temps dans un pays, sans qu'aucune d'elles ait subi le
moindre changement. Or, d'Archiac croyait que chaque époque a eu sa physionomie propre. 11 a écrit ces paroles: «Les formes qui ont une fois disparu ne se montrent plus; leur rôle est accompli ; elles font place à d autres qui disparaissent à leur tour ; et, si Linné a dit avec raison : Natura non facit saltus, on peut dire également : Non retroit natura, »
Les ouvrages de d'Archiac renferment plus d'un passage qui révèle des tendances vers la doctrine de révolution. En 1833, ^^ écrivait : « Au fur et à mesure qu'on s'élève dans les différents étages d'une formation, on remarque que les fossiles présentent des modifications graduelles et continues, telles que par leur faciès ou l'ensemble de leurs caractères les animaux de ces derniers dépôts sont plus voisins de ceux de la formation qui leur a succédé immédiatement, que de ceux des premières couches de la formation à laquelle ils appartiennent. » En 1866, il disait : « Le présent delà terre n'est que la conséquence de son passé, et cela aussi bien pour le règne organique que pour le règne inorganique. Les animaux et les végétaux qui nous entourent et au milieu desquels nous vivons, ne sont que les descendants qu les représentants de ceux qui les ont précédés. Les formes vivantes, comme celles qui sont éteintes, font partie d'une chaîne continue... » Cependant d'Archiac s'est élevé avec énergie contre le livre de Darwin sur YOrigint des est)èces ; vl^ consacré cin-
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quante pages à réfuter non pas seulement le darwinisme^ mais en même temps la doctrine de l'évolution, et il a mis dans son attaque une vivacité qui n'était pas dans ses habitudes. S'il m'était permis de lire dans ses pensées intimes, je dirais : D'Archiac ne croyait pas, comme plusieurs d'entre nous, que la doctrine de révolution est loin d'entraîner l'exclusion d'un Etre infini qui a créé et dirige la nature. 11 a écrit ces mots : « Les tristes impressions du fatalisme régnent d'un bout à l'autre dans le livre de Darwin. » Je pense que ce sont ces impressions de fatalisme qui ont blessé l'âme de l'illustre savant.
D'Archiac a été nommé chevalier de la Légion d'honneur à cinquante et un ans ; quatre ans après, il était membre de l'Académie des sciences ; en 1 86 1 , il devenait professeur de paléontologie a u Muséum d'histoire naturelle et il recevait la croix d'officier.
On pense que sa mort a eu lieu le 24 ou le 25 décembre 1868 ; l!étonnement qu'elle nous a causé n'a pas été moindre que notre douleur ; une fois de plus, il a fallu constater cette déplorable vérité que les plus fortes intelligences ne sont pas à l'abri d'égarements terribles.
D'Archiac devra être compté parmi les hommes qui ont travaillé avec le plus d'ardeur et de talent à faire connaître l'histoire du vieux monde.
D'Archiac a eu pour successeur Edouard Lartet. Né le 15 avril 1801, à Saint-Guiraud, dans le département du Gers, Lartet fit ses études au collège d'Auch, compléta à Paris son instruction dans la pratique du droit et revint se fixer dans son pays.
« 11 s'occupa à donner aux paysans des consultations, d'autant plus appréciées qu'elles étaient gratuites et empreintes de cette bonté qui constituait le fond de son caractère. Par reconnaissance, ses clients lui apportaient souvent des médailles, des antiquités gallo-romaines, et même des ossements fossiles. »
« Le don que lui fit un paysan d'une dent de Mastodonte paraît avoir déterminé sa véritable vocation et provoqué par cela même une des découvertes les plus importantes en géologie, celle du gisement de Sansan. »
« Lartet, qui habitait à peu de distance de Simorre et qui avait découvert un gisement beaucoup plus riche à Sansan, fut surpris en reconnaissant des différences importantes entre les restes de Vertébrés de ces deux localités. La faune de Sansan offrait un grand nombre d'espèces nouvelles de Mammifères*, elle était complétée
par la présence d'une couche où abondaient les Mollusques terrestres et fluviatiles. Lartet signala les couches de Sansan dans une lettre adressée à Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, en 1834.»
« Encouragé par ses premières découvertes, il entreprit des fouilles méthodiques, qui devaient bientôt rendre célèbres et la localité de Sansan et le nom du naturaliste qui l'exploitait*. »
Ces fouilles révélèrent plusieurs types importants, par exemple : le Pliopithecus, le premier Singe fossile que Ton ait découvert en Europe;
Le Dryopiihecus, Singe anthropomorphe;
VAmphicyon, puissant Carnassier, intermédiaire entre le Chien et l'Ours ;
Le Pseudœlurus, autre Carnassier qui diminue la distance entre le Chien et le Chat ;
Le Cbalicotberium, genre imparfaitement connu avant les découvertes de Sansan^;
VAnchitherium, également mal connu avant les fouilles de Lartet; c'est sans doute quelque parent de THipparion, qui, à son tour, a été l'ancêtre de nos Chevaux ; .
* Les passages entre guillemets dans cette page et dans les pages 258, 259, 260 ont été empruntés à l'Éloge de Lartet qui a été prononcé par M. Fischer devant la Société géologique de France.
2 M. Filhol, qui poursuit en ce moment à Sansan avec un grand succès les recherches commencées par Lartet, vient de découvrir que le Chalicolheriwn, regardé d'abord coiflme un Ongulé, n'est autre que l'Edenté appelé Macrotherium.
Albert Gaudry, Ane. de nos Anim. \'A
Le Listriodon, que sa dentition aurait pu faire classer près des Tapirs ou des Dinotberium, et qui pourtant a dû être un parent peu éloigné des Cochons.
Lartet a donné aussi des renseignements curieux sur la dentition des Proboscidiens, sur les migrations des animaux quaternaires, sur les cerveaux de quelques Mammifères fossiles, etc.
11 s'est intéressé à la plupart des découvertes de Mammifères fossiles qui ont été faites dans notre pays. Lauri lard, Duvernoy, Serres, Henri MilneEdv^ards, Desnoyers. Falconer, Prestwich, aimaient à prendre ses avis. Si les maîtres désiraient avoir ses conseils, à plus forte raison devait-il en être ainsi des élèves; pour moi, je conserverai toujours un bon souvenir de l'assistance que m'a prêtée Lartet, alors que, paléontologiste inexpérimenté, je rapportai pour la première fois de la Grèce une multitude d'ossements au milieu desquels, je l'avoue, je me trouvai assez embarrassé.
En 1859, Pi'estwich, Falconer, Evans, Flower et quelques autres géologues s'accordèrent à reconnaître l'exactitude des découvertes de Boucher de Perthes dans la vallée de la Somme; l'étude de l'Homme fossile commença. Lartet devint alors un chef d'école. 11 n'y a pas lieu de s'en étonner; ce qu'on appelle X Homme fossile , c'est l'Homme dont les restes sont associés avec ceux d'animaux d'espèces perdues, et par conjéquent toutes les personnes qui sont à \a tec\vexc\v^ à^ débris des Hom-
mes fossiles veulent savoir si les ossements d'animaux qu'ils rencontrent avec eux appartiennent à des espèces éteintes ; et, comme Lartet connaissait mieux que personne les Mammifères quaternaires, il fut la première autorité.
« Lors des découvertes de Boucher de Perthes, alors très contestées, Lartet comprit que tous les doutes disparaîtraient si Ton démontrait les traces d'une action humaine sur les os des animaux enfouis avec les silex travaillés. Il chercha donc à découvrir ces traces sur les ossements quaternaires, et il y trouva des entailles provenant évidemment de l'action d'instruments en silex. »
« La race humaine qui façonnait les silex d'Amiens occupait l'Angleterre et la France réunies ; car la séparation des deux pays a dû s'effectuer après le dépôt des bancs diluviens. Depuis cette époque, aucune grande catastrophe ne s'est produite en Europe; les cours d'eau ont pu être plus torrentueux, mais il n'ont pas franchi les limites de leurs bassins hydrographiques actuels. Une dizaine de Mammifères, tout au plus, ont disparu par extinctions graduelles et successives, et la très grande partie de la population terrestre a traversé toutes les phases de cette longue période quaternaire. »
« A partir de 1860, Lartet s'occupa presque exclusivement des cavernes; et c'est à lui qu'on doit la description intéressante d*Aurignac, de \2l >\2iàiç\'a\xv^, ^^
26o LA PALÉONTOLOGIE AU MUSEUM
Laugerie, des Eyzies, de Bruniquel et de plusieurs autres localités célèbres. »
Son Mémoire sur la station humaine d'Aurignac restera sans doute comme une des œuvres les plus ingénieuses de notre époque; il a partagé les temps quaternaires en quatre phases : Tâge du grand Ours, Tâge du Mammouth, l'âge du Renne, 1 âge de TAurochs. 11 a fait d'autres publications sur les temps préhistoriques, notamment Touvrage commencé avec Christy et intitulé : Reliquice aquitanicœ. Malheureusement, il n'a pu assister à l'achèvement de son œuvre*.
« Lartet avait soixante-huit ans lorsqu'il fut nommé professeur; il n'avait jamais fait de cours publics. 11 comprit tout le poids de la tâche qui lui incombait. 11 se mit à l'œuvre et prépara un certain nombre de leçons. Mais sa santé, déjà bien ébranlée, Tempêcha, à son grand regret, d'exposer ses idées sur l'ensemble des faunes tertiaires. Bientôt après, ses médecins, effrayés des désordres de sa santé, durent lui interdire tout travail intellectuel et lui conseillèrent Tair natal. Il quitta Paris dans les premiers jours d'août 1870, en proie à des pressentiments funestes. A peine arrivé dans le Gers, près de Sansan, théâtre de ses premières découvertes, son âme fut brisée par les douleurs patriotiques
* Lartet et Christy, Reliquiœ aquitanicce, being contributions to the arckœology and palœontology ofPérigord and the adjoining provinces of Southern France. Paris, iS66'i8j^. i vol. in-4, avec 102 pi.
que tous les Français ont éprouvées au moment de l'invasion étrangère : il s'affaiblit de plus en plus et s'éteignit le 28 janvier 1871, moins de deux ans après sa nomination au Muséum, nous laissant l'exemple d une vie honorable, désintéressée et entièrement consacrée à la science. »
En résumé, au milieu de tant d'hommes éminents qui se sont succédé dans le Muséum, d'Orbigny, d'Archiac, Lartet, forment une noble triade. Le premier, par ses recherches originales, a révélé beaucoup de formes inconnues et a puissamment contribué à prouver les changements successifs du monde organisé pendant les âges géologiques ; le second, par ses propres études ou ses vastes travaux d'érudition, a confirmé l'idée que la nature a subi de nombreuses modifications, et, en même temps, il a montré que ces modifications avaient varié suivant les divers pays. Enfin, le troisième a ajouté à la science paléontologique l'examen des origines de l'humanité. Le souvenir de ces savants maîtres restera parmi nous pour nous exciter à la recherche de ce qui est vrai et de ce qui est bien.