Ouvrage déjà cité
sous l'action de la main; une corde pour chaque doigt est vue distinctement, et les deux autres sont pour le pouce »; on pourrait croire, d'après ces deux accords du crouth, que celui-ci était monté simplement de trois cordes doubles.
L'accouplement des cordes existant dans l'accord du crouth, nous pensons que leur nombre fut porté de trois à six, afin d'obtenir une plus grande sonorité; mais que les premiers crouthistes ne s'en servaient que comme des cordes doubles, et que ce n'est que plus tard, lorsqu'ils furent devenus plus habiles, qu'ils doigtèrent séparément chacune des cordes passant sur la touche et cela, incidemment, et seulement quand un passage exigeait une harmonie plus riche, plus variée.
Le fait d'accoupler et d'accorder des cordes soit à l'unisson ou à l'octave, se nommait magadiser '. Ce système, qui a pour but d'augmenter la sonorité, était déjà employé dans l'antiquité. Il fut appliqué à la plupart des instruments à cordes2, et l'est encore de nos jours à la mandoline ainsi qu'au piano, où chaque marteau fait vibrer deux cordes à l'unisson dans le grave et trois dans le médium et dans l'aigu.
Les cordes accouplées sont toujours actionnées simultanément, elles jouent donc le même rôle qu'une corde simple, c'est-à-dire qu'elles ne font entendre qu'un seul son à la fois, mais redoublé à l'unisson ou à l'octave.
Ainsi monté, le crouth à six cordes du xvmc siècle offrait moins de ressources que la vièle à archet du Moyen Age, et
1. « MAGADISER, v. n. C'étoit, dans la musique grecque, chanter à l'octave, comme faisoient naturellement les voix de femmes et d'hommes mêlées ensemble ; ainsi les chants magadisés étoient toujours des antiphonies. Ce mot vient de magas, chevalet d'instrument, et, par extension, instrument à cordes doubles, montées à l'octave l'une de l'autre, au moyen d'un chevalet, comme aujourd'hui nos clavecins. » J.-J. Rousseau, Dictionnaire de musique, p. 271.
2. On trouve parfois des cordes doubles sur la vièle à archet.
Le goudok, violon rustique russe, à fond bombé, possède trois cordes ainsi disposées. La plus basse donne la note finale de la mélodie, et les deux autres sonnent la quinte de cette note redoublée à l'octave.
LE CROUTH 17
que les violes de la Renaissance. Il est donc fort probable, même certain, qu'aucun changement n'y avait été apporté depuis le vie siècle, et que la disposition des cordes était la même qu'au temps des anciens bardes gradés.
Selon Fétis, les cordes basses du crouth étaient destinées à être pincées à vide, avec le pouce de la main gauche '. Il avait sans doute fondé son opinion d'après la dernière phrase de Gruffydd Davydd ab Howel, que l'on connaît déjà : « Et les deux autres sont pour le pouce » ; phrase qui manque de clarté.
Certes, les vyrdons ne pouvaient être actionnés avec les doigts pour en changer l'intonation, et devaient toujours sonner à vide; mais rien, à notre avis, n'empêchait qu'ils fussent mis en vibration avec l'archet, puisqu'ils passaient sur le chevalet près des quatre autres cordes.
Or, Daines Barrington dit que ce chevalet était plat : « Le pont du crouth est parfaitement plat2. » W. Bingley répète la même chose :
« Les cordes sont toutes supportées par un pont plat au sommet, et non pas convexe comme celui du violon3. »
Si le fait est vrai, et tout porte à le croire, ces deux auteurs ayant vu les instruments qu'ils décrivent, l'archet devait forcément toucher toutes les cordes à la fois, et il devenait inutile, sinon impossible, d'en pincer une ou deux en même temps qu'on les frottait avec l'archet.
Edward Jones est un peu moins affirmatif : « Le pont de cet instrument, dit-il, diffère de celui du violon, en ce qu'il est moins convexe dans le haut*. »
Mais sur le dessin qu'il donne, le haut du chevalet présente une ligne droite.
1. Voyez Antoine S/ radin/ri et Histoire générale de, la musique, I. IV.
l. The bridge of Ihe crwth also isperfectly flat. Archœologia, ouvrage déjà « - i L « '■ .
3. Tlicsc (strings) ara ail supported by a bridge fiai at llic top, and not, as in Ihe violin convex. Nurth Wales, etc., t. II.
4. The bridge of lliis instrumenl differt from that of a violin, in being less convex at Ihe top. Ouvrage déjà cité.
On voit que son texte ne s'accorde pas avec son dessin. Toutefois, si l'on ne voulait, à la rigueur, considérer que le premier seulement comme exact, on conviendra avec nous qu'il était tout aussi facile de faire sonner les vyrdons avec l'archet que de les pincer avec le pouce, et que l'exécutant restait toujours le maître de s'en servir selon son gré.
Reste à savoir ce que Gruffydd Davydd a voulu dire. N'oublions pas qu'il était poète, et admettons qu'il a pu sacrifier à la rime ou à l'élégance de sa phrase, plutôt que de mal interpréter son texte.
Comme conséquence de son dire, Fétis a donné une table d'accords se faisant sur le crouth, où l'on voit la première corde combinée avec la cinquième pour obtenir :
Ie et 5e Cordes.
(le ré se fait par le doigté et le sol à vide). N'insistons pas.
Tout porte à croire que les combinaisons harmoniques employées sur le crouth se composaient uniquement de quartes, de quintes et d'octaves, faciles à obtenir en doigtant. De sorte, que les bardes pratiquaient déjà, au vic siècle, l'harmonie grossière qui a porté le nom de diaphonie pendant le Moyen Age. Les bardes occupent aussi une place non moins grande dans l'histoire de la poésie; c'est à ceux de l'Armorique que l'on est redevable des lais, qui sont devenus des modèles pour les poètes des autres nations.
Quoique le crwth trithant fût encore usité à la fin du xviii0 siècle, on ne sait rien de son accord. Les auteurs anglais ont sans doute négligé de le faire connaître, parce qu'il devait être imité de l'accord du crouth à six cordes.