LE CU (HT
11 est bien évident qu'un instrument ne possédant qu'une seule corde peut à la rigueur ne pas avoir de manche proprement dit, et qu'il sera toujours possible d'y doigter tant bien que mal, surtout à la première position, la seule connue et pratiquée avant le xvne siècle.
Mais il ne saurait en être de même avec un instrument monté d'un certain nombre de cordes, car il est indispensable, alors, que les doigts puissent les atteindre toutes.
Le crouLb, à trois ou à six cordes, ne pouvait donc se passer d'un manche; et si l'on y voit ce manche encadré, ou plutôt encastré, dans la table, c'est, il ne faut pas l'oublier, parce que le crouth, imité d'une ancienne lyre pincée, avait conservé de celle ci les deux montants ou supports qui soutenaient le cheviller; lesquels devinrent des contreforts très utiles au manche du crouth, qui, placé au même plan, et horizontalement avec la table, n'était pas renversé en arrière comme celui du violon, et ne pouvait avoir, par conséquent, la force nécessaire pour résister au tirage des cordes.
La présence de cet encadrement du manche, qui devait être si incommode pour l'exécutant, ne s'explique donc que parce qu'il existait déjà sur l'instrument ayant servi de modèle pour les premiers crouths, et aussi, à cause de la solidité qu'il apportait à ceux-ci. Mais du jour où l'on eut l'idée de construire le manche presque aussi épais que la caisse ou de le renverser légèrement en arrière, afin de lui donner ainsi toute la résistance désirée , l'encadrement devenant inutile fut supprimé, ce qui rendit l'instrument plus élégant, plus commode, et il a fallu tout le respect de la tradition, inhérent à la race brelonne, pour que le crouth nous fût conservé dans son état primitif, jusqu'aux premières années du xixe siècle.
Ainsi que nous l'avons déjà dit, le croulh n'était autre qu'une lyre pincée à caisse plate, et aménagée pour être jouée avec l'archet afin de pouvoir y faire entendre des harmonies soutenues. Cet aménagement consistait dans l'adjonction : 1° d'un chevalet, servant à surélever les cordes au-dessus de la table, et remplissant en même temps les fonctions de l'âme; 2° d'un manche, surmonté d'une
touche, et placé en dessous des cordes.
Le lien, dont parle Gruffydd Davydd, est sans doute la courroie qui se voit sur le dessin du crouth à six cordes. On pouvait donc le jouer soit assis, comme sur le manuscrit de Limoges, ou bien debout, en le suspendant au cou.
Nous donnons le dessin d'un crouth à six cordes, dont on aurait abattu les deux angles du haut de la caisse, depuis le bas des ouvertures jusqu'à la place occupée par les chevilles, afin de dégager le manche et de le rendre complètement libre. Ainsi allégé, le crouth ressemble à un battoir, auquel il suffira d'arrondir les coins, selon le caprice et la fantaisie, pour obtenir les différents modèles de vicies du Moyen Age; et si l'on y pratique alors des échancrures, en forme de C plus ou moins ouverts, sur les côtés, pour le passage de l'archet, on aura la forme de la viole et celte du violon.
Ajoutons que les instruments ci-dessus désignés, la vièle, la viole et le violon, ont toujours été montés d'un assez grand nombre de cordes, et que, parfois, la vièle et la viole possédèrent des bourdons; tandis que le rebec et la
CROUTH A SIX CORDES
Demi, on aurait supprimé l'encadre ni du manche.
LE CROUTH 21
gigue, instruments qui dérivent de la lyra, n'eurent jamais plus de deux ou trois cordes.
Peut-être le corps sonore des premiers crouths a t-il été fait avec un morceau de bois creusé sur lequel on fixait la table de dessus. Si Ton admet cette hypothèse, on ne peut nier qu'à cause de la forme de sa caisse de résonance, il n'en contenait pas moins le principe des éclisses, base de la construction des instruments à archet modernes.
Pour cette raison, le crouth doit être considéré, à juste titre, comme le Protée de l'art instrumental. En se modifiant à diverses époques, il a produit des types principaux qui méritent de fixer l'attention par la place importante qu'ils occupent dans l'histoire de la musique.
Son premier dérivé, la vièle à archet des ménestrels et des trouvères, a joué un rôle prépondérant pendant tout le Moyen Age. Les violes qui vinrent ensuite, alimentèrent presque à elles seules la musique instrumentale des xv% xvie et xvne siècles. Quant au violon, sa dernière et définitive transformation, nous lui devons la famille des instruments à cordes et à archet composant le quatuor moderne, qui est l'assise solide de nos orchestres.
Si le crouth a mis onze siècles pour atteindre son état de perfection sous forme de violon, chaque étape de cette longue période est marquée par une heureuse modification apportant de nouveaux moyens d'exécution dont l'art musical fut appelé à bénéficier. Ici, comme en toute chose, le progrès n'est venu qu'après l'invention ou le perfectionnement dont il était la conséquence naturelle. Et ceux qui, au début du xvie siècle, donnèrent la forme définitive au violon, ne devaient guère prévoir le brillant avenir qui était réservé à cet instrument, ni la variété d'effets et les nombreux moyens d'expression dont ils venaient d'enrichir la langue musicale.
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