LYRA
Manuscrit de Saint-Biaise (ixe siècle).
Ce dessin montre que la lyra avait à peu près la tonne d'une mandoline; elle ressemblait à la moitié d'une poire coupée en deux dans sa longueur. Sa caisse de résonance était faite d'une seule table fixée sur un corps creux et arrondi allant en s'amincissant jusqu'au cheviller, car la lyra n'avait pas de manche, à proprement parler, la partie de l'instrument que le musicien plaçait dans sa main gauche afin de pouvoir toucher la corde avec ses doigts ne se dégageait pas complètement de la caisse et n'en était que la continuation.
Deux ouïes, formant un demi-cercle, sont percées dans la table de chaque côté du chevalet sur lequel passe l'unique corde tendue sur l'instrument. Cette corde est attachée, d'un bout au cordierqui occupe la place habituelle, et de l'autre, à une cheville enfoncée dans le haut, au centre du cheviller qui est en forme de disque. La touche semble figurée par une partie unie qui paraît être au même niveau que la table. L'archet posé en travers, sur la corde, est tenu par une main prête à le faire mouvoir.
C'était donc un instrument à fond bombé, sans éclisses et sans manche.
Le célèbre manuscrit, du xne siècle, de la bibliothèque de Strasbourg, intitulé : Hortus deliciarum, contient une autre représentation de la lyra.
Ce précieux ouvrage, composé par Herradc de Lansberg, abbesse du monastère de Sainte-Odile, en Alsace, renferme parmi ses vignettes une personnification de la philosophie et des sept arts libéraux, qui y sont représentés par sept tympans.
Sur l'un d'eux, au centre, la jeune fille qui figure la musique joue d'une harpe à neuf cordes, désignée sous le nom
de cithara1; devanl elle, est accrochée une lyra, semblable à celle du manuscrit de Saint-Biaise que nous venons de décrire; derrière elle se trouve un organistrum , instrument monté de trois cordes mises en vibration par une roue, ancêtre de la vielle actuelle, dont il a été parlé dans l'introduction.
Mais la lyra n'était pas seulement en honneur sur les bords du Rhin, il semble même qu'elle fût très répandue,
ORGANISTRUM, CÏTHARA F T LYRA
Manuscrit do Herrade do Lansberg (xiie si<Vle).
car nos belles églises romanes des xne et xme siècles en possèdent de nombreux exemples. On en voit un peu partout, à Vézelay (Yonne), à Saintes et à Aulnay (Charente- Inférieure), mais principalement sur le portail occidental de Moissac (Tarn-et-Garonne), du xne siècle.
Le tympan de ce portail représente la vision de saint Jean, sujet qui fut bien souvent traité par les artistes de ce
1. La harpe est souvent désignée au Moyen Age sous le nom de cithara.
temps-là. Cette sculpture, déjà fort avancée comme art, est toute symbolique, et le texte de l'apôtre est assez exactement rendu, avec quelques modifications cependant. Ainsi, les quatre animaux de l'Apocalypse n'ont que deux ailes au lieu de six et sont dépourvus de ces yeux innombrables dont parle l'évangélisle. De plus, et c'est là le point le plus intéressant, les harpes de l'Ecriture sont ici remplacées par des instruments à archet, que les vingt-quatre vieillards, vêtus de longues robes avec des couronnes sur leurs têtes, tiennent dans leurs mains gauches.
Tous ces personnages tournent leurs regards vers le trône de Dieu et la position occupée par deux d'entre eux ne permet pas de voir s'ils ont chacun un instrument. Un seul, celui qui est tout en haut à droite du Père Eternel, frotte l'archet sur le sien (cet archet est brisé, il n'en reste que la partie se trouvant au-dessus des cordes); les autres, tenant tous un vase ou une coupe dans leurs mains droites, ne font pas le simulacre de jouer, mais plutôt de chanter.
En somme, il y a vingt-deux instruments sur ce tympan, parmi lesquels on compte : trois vièles à cinq cordes, dont l'une a deux paires de cordes doubles et une corde simple, et dix-neuf lyras. Trois de ces dernières sont brisées, et sur les seize à peu près intactes, deux semblent être munies de deux cordes; mais il est bien difficile de préciser, étant donné l'état actuel de la pierre. Aussi, comme elles sont exactement de même forme que les quinze à une seule corde, qui ne sont pas brisées, nous croyons devoir les compter au nombre des lyras. C'est de celles-ci que nous allons nous occuper tout d'abord, réservant les vièles pour plus tard.
Les trois personnages, que nous donnons, sont ceux de droite du linteau en bas du tympan.
Quoique les archets ne soient pas représentés (cela serait assez difficile, les vieillards ayant déjà un objet dans chacune de leurs mains), on se trouve bien en présence d'instruments à archet; le cordier, le chevalet élevé, ainsi que remplace-
ment des ouïes le démontrent surabondamment. 11 n'y aurait ni cordier, ni chevalet élevé avec un instrument pincé, et un seul trou rond, percé au milieu de la table, figurerait certainement l'ouïe; en tous cas, s'il y en avait plusieurs, ces ouvertures n'occuperaient pas la même place que sur la sculpture. Mais la corde unique est encore la preuve la plus convaincante, car il n'a jamais existé, à notre connaissance, de monocorde pincé, lequel n'offrirait aucune ressource.
Absolument semblables, ces trois instruments qui ont presque la forme d'un losange, sont plus élégants et plus gracieux que ceux des manuscrits de Saint-Biaise et de Strasbourg. C'est sans doute pour un besoin décoratif et afin qu'il s'harmonise mieux avec les ornements qui l'entourent, que celui du personnage de droite est un peu plus allongé que les deux autres; mais il n'en diffère que par ses proportions.
Les ouïes sont conformes au dessin publié par Gerbert et représentent aussi un demi-cercle finement découpé, sauf sur la lyra du milieu, où ce sont des flammes, comme la viole d'amour en aura à la fin du xvue siècle.
Le cheviller est également arrondi; quant au cordier, très primitif, son examen nous montre que l'on ne se mettait pas en frais pour confectionner cet accessoire. Celui qui se voit sur la lyra de droite est simplement fait avec une corde ou une lanière de cuir, doublée et nouée au quart de sa longueur de façon à former deux boucles. A la plus longue de ces boucles est attachée la corde dont est monté l'instrument, tandis que la plus petite s'accroche au bas de la caisse.
C'était très rudimentaire, mais bien suffisant pour attacher une seule corde, et il est fort probable que la lyra du ixe siècle avait aussi un cordier fabriqué de la même manière, avec des bouts de corde assemblés; les torsades dont ce cordier est orné autorisent cette supposition.
Une adhérence complète de la pierre étant indispensable pour maintenir les lyra aux places respectives qu'elles occupent, l'artiste de Moissac s'est trouvé, par suite de ce fait,