‹ Les ancêtres du violon et du violoncelle, les luthiers et les fabricants d'archets (volume 3)Chapitre 33 sur 158 · LES ANCETRES DU VIULU.N · texte numérisé non relu

LES ANCETRES DU VIULU.N

de ce genre se voient sur le manche d'un instrument à archet; plus tard, à partir du xve siècle, on y verra des touches, comme il y en a encore aujourd'hui sur les mandolines et les guitares. C'est encore un ange, qui est représenté jouant d'une vièle montée seulement de deux cordes, sur un vitrail de l'ahbaye de Bon-Port, du xme siècle. L'instrument qui a servi de modèle au peintre verrier devait en posséder un plus grand nombre, car le cheviller de cette vièle paraît disposé pour contenir quatre ou cinq chevilles.

Déjà au XIe siècle Jean de Garlande trace un tableau des concerts de son temps. La vièle y tient sa place : « Dans les maisons des riches, dit-il, j'ai vu des joueurs de lyre, de flûte, de cor, des vièleurs avec leurs vièles, d'autres avec un sistre, une symphonie, un psaltérion, une citole, un chœur, un tambour, des cimbales... » (in domibus divitum vidi liricines, lylricines, comicines , vidulatores cum vidulis , alios cum sislro, cum <jig", cum symphonia, cum psalterio, cum c/ioro, cum citola, non lympano, non cimbalis. . » Mag'wtri Johannis de Garlandis Dictionarus, art. LXXX).

11 arrivait parfois après les repas, que les invités prenaient part au concert :

v i i 1. 1: A i) i: i \ <; un i> i s

Vitrail de l'abbaye de Bon-Port Normandie , xin1' siècle.

Quant mengiée orent à plenté

Et li doblier furent osté, Cil lecheor dont moût i ot Monslra chascun ce que il sot ;

LA VIÈLE H3

Li uns a trempe sa vièle, Cil flauste, cil chalnièle, Et cil autre rechante et note O a la lyre o a la rote.

(Roman du Chevalier à l'e'pe'e.)

Celui qui savait un conte ou une chanson de geste, devait l'interpréter sans trop se faire prier :

Fiz, se tu sez contes conter Ou chanson de geste chanter Ne le laisse pas trop proier.

[Enseignement Trebor.)

Dans le passage suivant, il est question de deux lais de Marie de France : le lai des Deux Amans et le lai du Chèvrefeuille, anecdote empruntée au roman de Tristan et Yseult :

Grans fut la fesle, mes pleines i ot tant,

Moût a anui les iroie contant

Bondissent timbres et font feste moul grand.

Harpes et gigues et jugleors chantant,

En lor vièle vont les lais vièlant,

Oui en Bretagne firent ja li amant,

Del chevrefoie vont le sonet disant,

Que Tristan fit que Yseut aima tant.

{Lai de Colin Muset.)

C'est aux airs à danser que la musique doit, en grande partie, la vivacité de ses rythmes. Quelques-uns sont venus jusqu'à nous, soit par leurs noms, soit par les mélodies populaires; le fameux branle du Poitou est déjà cité au xme siècle :

Car j'oï si granl mélodie, Conques tèle ne fut oie En citoles et en vièles; Oï faire notes nouvelles, Dames et sons poilevinois Oï en cors sarrazinois,

Timbres y a voit et araines, Psaltérion, muse, douçaine, Chevrettes, buisines, tabors, Dont moût me plaisoit li labors; Instrumenls de toute manière 1 avoient et a vois plenière Chantoient cil qui les menoient.

(Richakd de Fourhival, la Panthère.)

On voit, par les deux derniers vers, que les musiciens chantaient et jouaient tout à la fois.

C'est ainsi qu'un personnage, fort curieux est représenté sur une sculpture de l'ancienne église abbatiale de Cluny ( Saône-et-Loire) , actuellement au musée de cette ville, coiffé d'une sorte de bonnet phrygien ; il a l'air de chanter, tout en s'accompagnant vigoureusement sur sa vièle à quatre cordes.

En France, ce furent les ménestrels qui remplacèrent les bardes druidiques, et de même que leurs devanciers, ils chantèrent les hauts faits des guerriers qui s'étaient le plus distingués par leur valeur ou qui étaient morts en combattant. Nos premiers rois eurent, sous le nom de ménestriers, des poètes pour célébrer leur victoire et transmettre à la postérité les belles actions dont ils avaient été témoins. Les ménestrels marchaient à la suite des armées, et leur emploi ne consistait pas seulement à entonner les chansons de Clotaire ',

1. Cette chanson en latin et rimée, fut composée au retour d'une sanglante expédition contre le pays Saxon, où, d'après la chronique, le roi franc ne laissa vivant aucun des hommes dont la taille dépassait la longueur de son épée :

De Clotario cancre est rege Fraîicorum,

Qui ivit pugnare cura gente Saxouum,

Quam graviter provenisset missis Saxonum,

Si non fuisset inclitus Faro de gente Burgudionum.

Quando veniunt in terrain Francorum,

Faro ubi erat princeps, missi Saxonum,

Instinatu Dei transeunt per urbem Meldorum,

Ne interficiantur a rege Francorum.

de Charlemagne et de Roland1, mais encore à commencer l'attaque et à ouvrir le combat.

De curieux détails sur la profession des ménétriers qui suivaient les armées, et principalement celle de Guillaume le Conquérant, sont racontés par Geoffroy Gaimar, poète anglosaxon du xue siècle2, et par Augustin Thierry : « A la bataille d'Hastings (14 octobre 1006), dit ce dernier3, un Normand, appelé Taillefer, poussa son cheval en avant du front de bataille et entonna le chant, fameux dans toute la Gaule, de Charlemagne et de Roland \ En chantant, il jouait de son épée, la lançait en l'air avec force et la recevait dans sa main droite. Les Normands répétaient ces refrains en criant : Dieu aide ! Dieu aide ! »

Robert VVace rappelle le même fait :

Taillefer ki molt bien cantoit Sur un caval ki tost aloit Devant ax s'en aloit cantant De Karlemaine et de Roland *Et d'Olivier et des vassaus Ki morurent à Rainscevaux.

[Roman du Rou.)

Les tours d'adresse du ménestrier Taillefer ont été représentés sur la tapisserie de Bayeux, dite de la reine Mathilde.

Le ménestrel Berdic, ainsi que plusieurs autres, accompagnaient également Guillaume le Conquérant.

Mais les ménestrels n'excitaient pas toujours les guerriers,

1. Pour cette chanson, voir Kastncr, Manuel général de musique militaire, p. G5, renv. 3, et pp. 72, 73 et 74.

2. Histoire des Rois anglo-saxons, qui se trouve au Muséum Britannicum. Voyez Roquefort, Étal de la poésie françoise dans les xn" et xiuc siècles, p. 83 et 84.

3. Augustin Thierry. Histoire de lu conquête de i Angleterre par les Normands, I. I. p. 213.

i. On connaît l'anecdote du roi Jean II dit le Bon, qui, à la bataille de Poitiers, en 1356, ayant entendu un soldat chanter cet hymne au moment même où l'action allait s'engager, lui dit : Il g a longtemps qu'il n'g a plus de Roland. Ce à quoi le soldat lui répondit : // ;/ a longtemps aussi qu il n'g u plus de Charlemagne.

6fi LES ANCÊTRES DU VIOLON

ainsi que les bardes, ils s'employaient parfois pour séparer les combattants '.

Philippe-Auguste avait à sa cour le poète Hélinand, qui lui racontait pendant son repas des aventures de chevalerie et d'autres sujets tirés de la fable ou de l'histoire :

Quant li rois ot mangié, s'appela Élinant. Por li esbannoïer commando que il chant ; Cil commence à noter ainsi corn li jaïant Vourent monter au ciel, corne gens mescréant Entre les Dieux en ot une bataille grant, Se ne fust Jupiter, à la foudre bruïant, Oui tous les desrocha : j'a n'eussent garant.

Roman d 'Alexandre.

Déjà, dans l'antiquité, on ajoutait aux plaisirs de la table, par des spectacles, des jeux et des concerts. Cette coutume, qui semble avoir été commune à tous les peuples, existait encore dans la Gaule après l'invasion des Francs et se continua très longtemps après, car l'abbé Choisy rapporte, dans sa Vie de Charles V, que pendant le dîner de la reine, il y avait un prud'homme qui faisait des contes. On lit aussi dans le roman d'Anseis de Cartkage :

Hois Anseis doit maintenant souper; Mais il l'aisoit un Breton viéler Le lai Goron comment il doit finer Comme l'ailement le convient définer.

Ce n'étaient pas seulement les rois etles nobles qui avaient des jongleurs attitrés pour égayer les repas; les évèques, les abbés, les papes même se plurent à embellir ainsi leurs fêtes2 et introduisirent des comédiens et des bouffons dans

1. « Quant aux bardes, ils chantaient, au son de la lyre ou autre instrument de musique, les faits des vaillants hommes mis en vers héroïques, et donnaient telle autorité à la poésie, qu'aucuns poètes, se mettant entre deux armées maintes fois appaisèrent la fureur des gens d'armes prêts à choquer. » Fauchel Antiquités gauloises, liv. I. chap. iv.

l, '• Dans beaucoup de monastères, les jongleurs furent employés à traduire

LA V1ÈLK

leur intimité '. De plus, il y eut des prêtres et des moines qui prirent part à ces divertissements et remplirent eux-mêmes

le rôle de ménestrels et de jongleurs-.

Lorsque l'abbé Guillaume l'ut appelé de Dijon en Normandie, par le duc Richard II, au xia siècle, pour y réformer les couvents, il établit une confrérie des frères jongleurs dans l'abbaye de Saint-Martin de Fécamp. L'abbé Radulphe accorda une nouvelle charte à cette confrérie en 1402, le chef y est désigné par le titre de rector.

en langue vulgaire des légendes de saints, ainsi qu'à composer et à représenter des petites pièces ou scènes dramatiques sur des sujets puisés dans les Saintes Ecritures. » Kastner, Danse des Morts.

1. « Aux vin0 cl ixn siècles, les évoques. les abbés et jusqu'aux a bbesses en avaient auprès d'eux, en titre d'office. Nous savons que Charlemagne, dans un capitulaire de l'année 189, défendit cet usage: mais ni les ordonnances (\c^ souverains, ni les arrêts de prohibition des conciles. ne purent l'abolir. » ht. Ce mêmecapitulaire « déiendawifilsdep7,étresetà tous les chrétiens d'assister à ces spectacles, où l'on ne voit, dit-il, que des indécences ». •>. « Le concile de Saltzbourg, l'an 1310. défendit aux clercs de faire les bouffons et les bateleurs ne sint joculatores seu gogliardi . défense que réitérèrent plusieurs autres conciles. Le synode diocésain de Chartres, de l'an 13.'jS, interdit aux piètres, et surtout aux curés, de faire le métier d'histrions et de jongleurs

non histrionés, non joculatores . M. « Ce goût de gaîté frivole étoit si général.

dit Roquefort, qu'en Normandie, dans les longues processions, tandis que le

clergé reprenoit haleine, les femmes chantoient des chansons badines », dans le

g^nre du pied qui remue? probablement.

A QUATRE CORDliS

Sculpture de

l'ancienne

église abbatial*

de Cluny

Saône-et-Loire XIIIe siècle.

Présents en tous lieux, les ménestrels chantaient les exploits guerriers, les miracles, les aventures d'amour, les plaisirs de la vie et de la société ou les charmes de la solitude etdu cloître. Ils figuraient dans les processions ', on les rencontrait mêlés à des bandes de pèlerins ou accompagnant une troupe de croisés partant pour la Terre Sainte \ On les récompensait par des dons en argent, en chevaux, en habits et en fourrures. Les seigneurs quittaient souvent leur robe pour la donner au ménestrier qui les avait amusés, et celui-ci se faisait un honneur de la porter dans les grandes occasions, pour inviter celui qui Técoutaità ne pas être moins généreux que les autres 3.

Les ménétriers rapportaient dans leurs compositions les traits de magnificence dont ils avaient été témoins, ou bien ils en attribuaient aux héros dont ils chantaient les exploits :

Anchois i ot joie moult grant Oue font li petit et li grant.

Cil jongléour de plusiors terres 4 Gantent et sonent lor vièles, Muses, harpes et orcanons Timpanes et salterions

1. In antique cérémonial d'une église de Toulouse parle de pécheurs pisca tores qui avaient amené des ménestrels dans une fêle célébrée en l'honneur de la Sainte-Croix. (Voyez Du Fresne, Gloss., v° Rex Ministellorum.) Le concile de Xyon de l'an 1331 défendit les processions faites par les jongleurs.

2. Saint Louis était accompagné, aux Croisades, par des chanteurs et îles trouvères. Lorsqu'il s'embarqua le 25 août 1248 à Aiguesmortes : « Quand les clercs et les trouvères furent entrés dans la nef, dit Joinville, le maître nautonnier cria : Chantez, de par Dieu! et ils entonnèrent tous à une voix : Veni creator spiritus. » Plus tard, lorsqu'il se rendit en pèlerinage à Nazareth : « Il fit, dit Nangis, chanter la messe et solennellement glorieuses vespres et matines, et tout le service à chant et à déchant, à ogre et à treble (avec orgue et instruments à cordes ). »

3. Au xv" siècle, l'usage de se dépouiller et de donner son habit subsistait encore : « La roync estant accouchée d'ung fdz, le 4 février 1433, li roy 'Charles VII) despécha le hyrault, qui avoit nom Constance, pour en mander la novelle au duc de Bourgogne : de laquelle novelle icelui duc témoigna d'estre fort joyeulx, et bailla au dict hyrault cent riders d'or et la belle robe brodée dont il étoit vestu. » Jehan Chartier, Grandes chroniques de France.

i. Il y a sans doute une faute du copiste dans le manuscrit, car deux vers ne riment pas ensemble.

Gigues, estives et frestiaus, Et buisincs et calemiaus Cascuns d'els grant joie demaine; De joie est toute la Cors plaine.

Car moult ert li roi Artus rices Oncques ne lu malvais ne chiches; Moult lor flst bien à tous aidier De quanqu'il lor fust mestier Tuit cascuns o s'espousée, Si corne lui plest et agrée.

Au matin quant il fu grant jor, Furent paie li jougléor, Li un orent biax palefrois.

Bêles robes, et biaux agrois Li autre lonc ce qu'il estoient Tuit robes et deniers avoient ; Tuit lurent paie à lor gré, Li plus povre orent à plenté.

Quant li jougléour sont paie En lor pais sont repairié ; Et la Cours estoit départie Cascuns chevaliers o sa mie S'en vet à joie et à bandor.

Roman de l'Aire périlleux.

Dinaux cite les deux passages suivants qui ont trait au même sujet :

Al jor furent jugléor lié, Main belle don leur fût donné, Robes de vair et d'hermine! le De conin et de violette.

La teste fut si belle que quinze jours dura. Où maint bon Ménestrel de son mestier joua. Qui fut gentil de cuer sa robe dépouilla Et pour sonneur à un d'els la donna ' .

Ce ne sont pas précisément des compliments que Colin

Page 1