Histoire générale de la musique, t. V, p
avec nous, qu'ils ont dû donner par erreur le nom de rebec à la gigue, laquelle était plus petite que la vièle, et rendait des sons aigus. Quant à supposer que la rubèbe et le rebec n'étaient pas des instruments identiques, il n'y faut pas songer; car on ne trouve jamais leurs deux noms dans le même poème, les écrivains du Moyen Age se servant tantôt de l'un, tantôt de l'autre, pour désigner un seul et même instrument.
Orgues vielles micamon, Rubèbes et psaltérion.
'Guillaume de Machault, La Prise d'Alexandrie.]
Où estes-vous chantz de linottes, De chardonneretz ou serins, Qui chantés de si plaisans notes Soubz les treilles de ses jardins?
Où estes-vous les tabourins, Les doulcines et les rebecz, Que nous avions tous les matins Entre nous aultres mignonnetz?
(COQUILLART, Monol. il II l'il'/S.
Ces deux noms ont été employés indifféremment avec celui de rebele, jusqu'à la première moitié du xve siècle :
Merveille est de ce monde comme torne bouele Et tort et sans renom me chose et rebele Quar s'um bergier de chans tabore et chalemele Plus tost est apelé que cil qui bien vièle.
(Des Taboureurs, attribué par de Roquefort à Rutebeuf.)
Car, en dançant, tant me lassa, Que ma muse à bruiant cassa, Et mes nacaires pourfendi ; Oncques puis corde ne tendi Surtabourin, ne sur rebelle.
(Jehan Molinet, xve siècle.)
Mais à partir de la deuxième moitié du xve siècle, le
LA KUBÈBE ET LE REBEC 13j
mot rebec paraît avoir été adopté d'une façon définitive :
A tel menestrier, tel rebec; Tenant toujours le verre au bec.
{Les Satires chrétiennes.)
O Muse, je t'invoque; emmielle-moi le bec Et bande de tes mains les nerfs de mon rebec.
(Régnier, Xe Satire.)
Le nombre des cordes dont on garnissait la rubèbe ou le rebec ne fut pas toujours réduit à deux; il a été bien plus souvent porté à trois. Coussemaker, et après lui Kastner, Fétis et Vidal disent que ces trois cordes s'accordaient de quinte en quinte. Nous ne pensons pas que cet accord par quintes, des trois cordes du rebec, ait été employé avant le xvc siècle. Il est bien plus probable que jusqu'à la fin du xiv° siècle, lorsque cet instrument était monté de trois cordes, deux de celles-ci devaient être accordées à l'unisson ou à l'octave, conformément au système de cordes doubles alors en usage; et que ce n'est que plus tard, vers le xve siècle, quand la famille des violes eut remplacé les vièles, que le rebec, restant la seule vièle en usage, se perfectionna dans son accord. Car si la rubèbe à trois cordes avait été accordée en quintes, elle aurait offert plus de ressources que la vièle proprement dite, et serait devenue l'instrument artistique. Or, d'après tous les auteurs du temps, la vièle était plus honorée que la rubèbe; nous en trouvons la preuve évidente dans les instructions de Jérôme de Moravie.
Le rebec est la vièle à archet qui a été le plus longtemps en usage. A cause de sa longue carrière, on peut le considérer comme le chef des vièles du deuxième groupe. Au xvme siècle, lorsque le violon commençait à être en grande faveur, on le voit encore entre les mains des ménétriers qui vont jouer de cabarets en cabarets. Universellement répandu,
il portait les noms de rabbel ou arrabel en Espagne, et de rebeca en Portugal. Pendant la première moitié du xixe siècle, on le retrouve en Bretagne; et, de nos jours, il figure encore dans les concerts rustiques sous les noms de lyra en Grèce et de goudok en Russie. Ajoutons que les Orientaux emploient toujours le rebab.
Ménage dérive du rabel des Espagnols, dérivé lui-même de l'arabe, le mot français rebec que d'autres font venir du celtique reber.
Kastner n'est pas très heureux lorsqu'il dit que le crwth trithant est l'ancêtre présumé du rebec. Parlant des barz de village bretons, qui passent pour les descendants directs des anciens ménestrels ou bardes, il cite le passage suivant de M. Hersât de la Villemarqué :
« Ces barz, à l'exemple de leurs ancêtres, célèbrent les actions et les faits dignes de mémoire; ils dispensent avec impartialité à tous le blâme et la louange, et pour relever le mérite de leurs chants, ils s'accompagnent des sons très peu harmonieux d'un instrument de musique à trois cordes, nommé rebek, que l'on touche avec un archet, et qui n'est autre que la krouz ou rôle des bardes gallois et bretons du vie siècle1. »
Un peu plus loin, à propos du rabel des Espagnols, il ajoute :
« Quelques-uns croient que cet instrument tire son origine de la rubèbe et n'en est qu'une imitation 2. »
11 est bien évident que le crouth à trois cordes et le rebec sont des bas instruments qui ont surtout été employés par des ménétriers de second ordre. Mais de là à leur donner la même origine, il y a loin, et l'on s'explique difficilement que Kastner donne pour ancêtre présumé au rebec à fond bombé le crouth, dont la caisse de résonance était plate avec des
1. Le nom du rebec, en bas-breton, est rebet, et celui qui en joue est appelé rebeter. Dicl. de la langue bretonne, par D. Louis Le Pelletier.