JEAN, GOTTLIEB W ALTER
Les derniers jours de Louis van Beethoven furent assombris par la conduite de son fils. Habitant toujours l’immeuble de la
(1) Almanach de la Cour de Cologne pour 1774, cité par Prod’homme I. c., p. 38.
Bonngasse (le Gudenauer Hof) vis-à-vis de la maison occupée par Johann, le grand-père pénétra souvent dans la chambre basse pour consoler et encourager sa malheureuse bru. Il multiplia sans doute ses visites après la naissance de son filleul. Le vieux malinois ne pouvait prévoir que le bambin, “ au teint foncé et aux cheveux noirs comme l’ébène ”, qu'il tenait dans ses bras, deviendrait l’une des gloires les plus pures de l’art auquel il avait consacré sa vie.
Le Kapellmeister était de constitution robuste et semblait devoir vivre encore des années, mais il fut terrassé par une apoplexie à 61 ans 11 mois 19 jours après son baptême à Malines. Le 24 décembre 1773, la veille de Noël, Ludovicus van Beethoven n’était plus. La Cour et la ville pleurèrent cet honnête homme, cet homme de cœur, cet artiste distingué. Quelques mois avant sa mort, le peintre de la Cour, Radoux, avait fixé sur toile le portrait du Kapellmeister. Ce tableau, conservé à Vienne (1), représente le maître de chapelle revêtu d’une large pelisse verte, bordée de fourrure, la tête coiffée d’une sorte de béret comme en portaient les artistes du xvur° siècle, l’air très digne, l’œil clair et vif, tout en lui trahit son origine flamande.
Le Beethovenhaus, musée établi dans la maison des van Beethoven comme un mémorial national, conserve une reproduction du portrait de l’ancien chantre de Saint-Rombaut. Le catalogue du musée le commente en ces termes :
“ Der grossvater Beethoven zeigt sich auf dem Bilde als ein Mann von würdisgem und imponierenden Ausseren, mit hellen Augen, und fein-
seschnittenem Gesicht, er ist in grünem pelzverbrämten Kostüm, mit einer Sammtmütze auf dem Kopfe dargestellt ”. |
Après le décès du Kapellmeister, ce portrait tiendra la place
(1) Propriété du Dr Weidinger, à Vienne. Voir la reproduction en tête du présent ouvrage. Celle-ci fut exécutée d’après une photographie qui nous fut obligeamment offerte par M. le Dr Ludwig Schiedermair, auquel nous sommes heureux d’adresser ici nos meilleurs remerciements.
d'honneur dans le salon du fils Johann. Tous les ans, à la Sainte Madeleine, on célébrait la fête de madame Johann van Beethoven. On apportait les pupitres, on dressait un baldaquin dans la chambre où était suspendu le portrait du grand-père, Ludovicus van Beethoven, avec de beaux ornements, des fleurs, des lauriers, des feuillages *’ (Manuscrit Fischer.) ;
Marx rapporte que lorsque la mère du petit Ludwig voulait amuser son enfant, elle lui racontait des histoires du grandpère flamand, en imitant son regard brillant. Le petit faisait alors jaillir des étincelles de ses yeux pour imiter grand-papa (1).
Ceux qui avaient connu le vieux maître de chapelle le décrivaient comme étant “ un bel homme, grand, au visage allongé, le front large, le nez rond, les yeux gros et grands, les joues rouges et fortes. L’expression de la figure était sérieuse. Il était doué d’un caractère respectable, avait bon cœur ”.
A côté de ce portrait, tracé par le vieil ami de la famille, le boulanger Gottfried Fischer, nous avons celui quelque peu contradictoire de Franz Gerhard Wegeler. L’ancien ami du musicien affirme que “ Ludovicus van Beethoven était un homme de taille plutôt courte, robuste, avec des yeux très vifs. IT était très estimé, “ vorzeiglich geachtet ”, comme musicien ” (2).
Son fils Johann fut également très apprécié dans cet art. Nous avons dit que, dans les premières années de son mariage, il était recherché comme maître de musique.“ Malheureusement, son penchant à l’alcoolisme lui fit négliger de plus en plus ses leçons, comme ses devoirs de père ”. Vers 1784, sa voix était complètement usée. Etant veuf, sa funeste passion s’accentua
(1) Marx. L. van Beethoven, t. I, p. 6.
LR Wenn die gütige Mutter ihren Ludwig recht erfreuen wollte, musste sie ihm von diesem Grossvater erzählen, und dem Kleinen die blitzenden Augen des Alten vormachen, dann blitzten die Augen des Kleinen ebenso funkelnd entgéegen..…. ”
(2):Cfr.:P. Bersmans lc}, p..8:
et son traitement, qui était de deux cents thaler plus trois muids de blé, fut judicieusement partagé entre lui et son fils Ludwig, tandis que le second des fils, Kaspar, se destinait, comme son aîné, à la musique, le dernier, Nicolas-Jean, entrait à la pharmacie Kittorf pour y faire son apprentissage. ”
“ Le 18 décembre 17/92, âgé de cinquante-deux ans, au moment où son fils Ludwig venait d’arriver à Vienne, Johann van Beethoven mourut à Bonn, misérablement. Il était dur, violent, autoritaire à l’égard de ses enfants. On doit cependant reconnaître qu'il sut distinguer de bonne heure les dispositions exceptionnelles de son fils dont il dirigea lui-même et perfectionna l’éducation musicale, en le confiant aux meilleurs maîtres que possédait la petite résidence de Bonn ”.
Toutefois, comme l’a fait remarquer Th. de Wyzewa (1), Johann a été seulement l’intermédiaire par lequel est venu à son fils quelque chose de la nature physique et morale de l’aïeul, du vieux maître de chapelle flamand auquel 1l dut ses manières brusques et impétueuses, sa promptitude de décision, sa rigueur pour maintenir sa volonté et, ajoute M. Prod’homme, ce sentiment farouche du devoir qui a toujours rendu Beethoven si sévère pour la moindre infraction à la morale naturelle.
M. Romain Rolland (2) a fait ressortir également l’influence de l’aïeul belge sur son génial filleul. “ Le grand Ludwig, l’homme le plus remarquable de la famille, celui à qui Beethoven ressemblait le plus, était né à Anvers (désormais on dira : à Malines) et ne s'établit que vers sa vingtième année à Bonn où il devint maître de chapelle du Prince-Électeur. Z{ ne faut pas oublier ce fait si l’on veut comprendre l'indépendance fouguense de la nature de
(1) Théodore de Wyzewa, La Jeunesse de Beethoven. — Articles parus dans : La Revue des Deux Mondes, tome XCV, 1889, pp. 422 à 425 et Beethoven et Wagner, éd. 1914, pp. 12-17. Cité par Prod’homme.
(2) Romain Rolland, La Vie de Beethoven. Hachette, 13me édition, p. 6, note 2.