V*TO
1762, à la condition de fournir un nouveau cautionnement. Alors intervint Anne -Renée Noblet, sa femme, qui, par acte du 14 décembre 1762, au rapport de M*' Richelot et Olivier, notaires à Rennes, déclara se porter caution de son mari. Elle hypothéqua en conséquence : 1** une somme de 6,000 livres « lui réputée propre par son contrat de mariage ; » 2* une maison, jardin et dépendances, « où pend pour enseigne la VictoirOj située près le vau et paroisse Saint-Germain de cette ville, qui lui appartient on entier*. »
Ce nouveau répit de dix ans devait donner un peu de tranquillité h du Lattay, mais la maladie le terrassa à son tour et il mourait en 1764 laissant les siens dans un cruel embarras. M"® du Lattay exploitait en ville un petit fonds de commerce pendant que son mari faisait de la médecine et que son fils aîné dirigeait la faïencerie; mais la mort inopinée du chef de famille apporta le plus grand trouble dans les affaires. La veuve céda son commerce particulier et en consacra le prix à l'acquisition de la maison et des terrains de la rue Hue, dont elle et son mari n'avaient été jusqu'alors que locataires. Elle espérait pouvoir, à force d'énergie, vaincre enfin la mauvaise fortune; on verra plus tard que ses espérances ne devaient pas se réaliser. D'ailleurs, elle avait à lutter contre la très sérieuse concurrence que lui faisait la manufacture du Pavé Saint-Laurent, mieux agencée, mieux outillée, et dont les propriétaires possédaient des ressources personnelles bien supérieures à celles des du Lattay.
1. Papiers André. Bibliothèque de Rennes : Catalogue des ManuS' crits, n^ 313.
Les Etats de Bretagne n'étaient pas sans inquiétude sur le sort de leur créance, malgré le cautionnement qui la garantissait; aussi chaque année rappelaient-ils à leur procureur général syndic qu'il devait veiller avec la plus grande attention sur la marche de la fabrique du Lattay et sur Tétat de ses opérations. On le voit, en 1770 notamment, quand le procureur général consigne sur son registre cette observation :
Nous nous sommes transporté à la manufacture du Lattay. Ses matières, ses formes, le travail habituel nous ont paru tels qu'on peut les désirer pour une petite manufacture^ et nous
n'avons rien vu qui annonç&t la décadence Mais nous ne
cesserons de représenter aux Etats qu*il nous paraît bien plus utile de récompenser les établissements bien faits que d'en-courager ceux dont les succès ne sont pas éprouvés * .
Il est permis de voir dans cette note une assez juste appréciation de l'état de la faïencerie de la rue Hue. Bien que le Syndic n'ait rien vu « qui annonçât la décadence, » il n'en constate pas moins que ce n'est qu'une « petite manufacture... dont les succès ne sont pas éprouvés, » et il fait évidemment allusion à la manufacture rivale, celle du Pavé Saint-Laurent, quand il dit qu'il lui parait « bien plus utile de récompenser des établissements bien faits ^. »
Le 30 octobre 1772 expirait le délai de dix années
1. Archives départementales d'Ille-et-Viltîne. Etits de Bretagne. Charges è M. le procureur général syndic; 16 octobre 1770.
2. On t TU plus htut (chap. II, p. 35) que les Etats venaient de prêter, le 20 février 1769, une somme de 12,000 livres i Leclerc, acquéreur de la faïencerie du Pavé Saint-Laurent, alors qualifiée Manu» facture prioUégiée du Roi,
stipulé par les Etats pour le remboursement du prêt, continué à du Lattay en 1762, des 12,000 livres prêtées à Tutrel en 1752; mais la veuve du Lattay se trouvait dans Timpossibilité de s^acquitter. Le Syndic des Etats la menaçant de poursuites, elle emprunta une somme de 2,000 livres qu'elle versa au trésorier le 22 juin 1774. Le Syndic n'en tint pas compte, et quelques jours après, le 28 juin, il adressait aux juges du Siège présidial de Rennes une requête tendant à obtenir par voie de justice le remboursement intégral et immédiat des 12,000 liv.
Ce presi, disait le Syndic, est un bienfait gratieux de la
part des Etats, et il exigeoit de la part des S' et D^ du Lattay la plus grande exactitude à le reconnottre en remboursant au terme fixé; mais ils n'en ont rien fait. Le S' du Lattay est décédé et sa veuve et ses enfants refusent de rembourser les Etats, quelqu'avertissement qu'ils en ayent reçu ^
Le 15 septembre 1744, le Siège présidial rendait, conformément à la requête du Syndic des Etats, une sentence condamnant les héritiers du Lattay à rembourser la totalité de l'emprunt, mais avec cette aggravation qu'ils devraient y ajouter les intérêts contrairement à la décision des Etats du 10 décembre 1750; de plus ils étaient condamnés aux dépens. Cette sentence fut notifiée aux intéressés, le 5 octobre 1744, par M* Pierre Moulin, « sergent royal héréditaire au Siège présidial ^. »
La veuve du Lattay eut encore une fois recours à une bourse amie. Elle emprunta 1,000 livres
I. Archives départeroenUles dlIle-cl-Vilaine, C. 33. S. Papiers André. Bibliothèque de Reooes ; Catalogue des ManuacritSi D« St3.
qu'elle s^empressa do verser le 1 i octobre au Trésorier des Etats. Mais elle redevaît encore 9,000 liv. qu'il lui était impossible de trouver. Elle songea alors à apitoyer les Etats sur sa triste situation, et prit conseil de M* Le Poitevin de la Planche, avocat au Parlement, qui rédigea pour elle, et fit imprimer et distribuer à tous les membres de l'assemblée provinciale, pendant leur tenue de 1774, un long mémoire que nous croyons devoir transcrire ici in extenso parce qu'il nous parait curieux et intéressant à plus d'un titre :
A Nosseigneurs les Etats de Bretagne.
Supplie humblement Anne Noblet, veuve de René Roucheran, sieur du Lattay, vivant mattre en chirurgie,
Disant que par délibération du 10 décembre 1750 les Etats accordèrent au sieur Tutrel une somme de 12,000 livres en forme de prêt et sans intérêts pendant dix ans pour soutenir rétablissement d'une manufacture de fayance qui avoit consommé sa fortune et épuisé la bourse de ses alliés et de ses amis.
La suppliante et feu son mari se constituèrent caution et obligés solidaires du sieur Tutrel, leur beau-frère, par acte du 26 janvier 1752, et le 29 Tutrel toucha de votre trésorier les 12,000 livres.
Le S' Tutrel, après une maladie de trois ans, est mort en 1757^ sans biens, et la demoiselle Geneviève Noblet, sa
i. C'est eo 1756 et non en 1757 que monrat Talrel. Voici d'aillean son acte mortuaire : « Le S^* François- Alexandre Tutrel, vivant époui de Gèneviévre (%ic) Noblet, mourut hier à leur manufacture de fayllance^ rue Hui. âgé d'environ 33 ans, munis des sacremens nécessaires à [son] salut et son corps a été ce jour premier octobre 1756 inhumé dans le cimetière en présence des voisins et après le service solemnel. — Signé : Jos. Doucbt, recteur. » (Archives du Tribunal civil de Rennes. Registre des Sépultures de la paroisse de Saint'Pierre'en-Sainl'-Georges de Rennes, Année 1756.)
veuve, incapable de conduire la manufacture, a été forcée de l'abandonner après avoir épuisé les dernières ressources, et même, depuis ce temps, elle fut toujours aux charges de la suppliante, de sa sœur.
Le sieur du Lattay ne crut pouvoir mieux répondre à la confiance dont on Tavait honoré en le recevant caution de la somme accordée pour la manufacture, qu'en soutenant son établissement A cet effet, il fit reconstruire des fours; il fit venir de Normandie des ouvriers à grands frais et il établit un de ses fils directeur de la manufacture après l'avoir envoyé prendre les connaissances nécessaires.
En 1760, le sieur du Lattay eut l'honneur de vous présenter, Nosseigneurs, une requête où il prouva que la somme de 12,000 livres n'avoit point été dissipée en folle dépense, ni appliquée à des objets étrangers à sa destination; que cette somme de 12,000 livres avoit été employée à la manufacture pour laquelle les Etats l'avoient accordée, et qu'il y avoit encore ajouté plus de 6,000 livres de ses deniers.
Ces faits le conduisirent à^ous exposer. Nosseigneurs, qu'il se trouvoit hors d'état de rembourser aucune partie de la somme de 12,000 livres, pourquoi il vous supplioit de lui accorder un deuxième terme de 10 ans pour rendre cette somme ; qu'il avoit d'autant plus lieu d'espérer que votre générosité se porteroit à lui accorder la somme qu'il osoit demander qu'il avoit rempli le vœu de la Province, et cela malgré les malheurs qu'il avoit éprouvés, puisque le bon état actuel de la manufacture ne pouvoit promettre que des accroissements considérables.
Vous fûtes. Nosseigneurs, si convaincus de la vérité de ces faits et si touchés de la triste position du sieur du Lattay que par délibération du 30 octobre 1762 vous lui continuâtes le prêt pour dix autres années.
Mais aujourd'hui la position de la suppliante est bien plus triste et on peut dire plus cruelle que n'étoit celle de son mari qui, à la faveur de son état, soutenoit sa famille, et c'est dont vous allez être persuadés à la vue du récit qui va suivre.
Au mois de septembre 1764, la suppliante eut le malheur de
perdre son mari, et dès ce moment sa principale ressource lui manqua.
D'un autre côté, les avances faites par son feu mari et par elle pour rétablissement de la manufacture et pour rendre cet établissement plus solide, Tout forcée d'abandonner son petit commerce dont elle employa tous les fonds à acquérir la maison occupée par la manufacture, ce qu'elle fut obligée de faire pour écarter une propriétaire qui, à chaque fin de terme, avoit la cruauté d'en augmenter le prix, et ainsi s'évanouit l'unique resssource qui lui restoit après la perte de son mari.
Enfin, le débordement de la rivière, arrivé le 12 février 1771 et qui a été le plus grand que de mémoire d'homme l'on ait vu, mit le comble à ses malheurs, puisqu'il renversa, détruisit et emporta les murs servant à clore les fours et les jardins dépendant de la manufacture, de manière que pour la reconstruction de ses murs il en a coûté 3,000 livres à la suppliante.
Dans ces circonstances, elle donna une requête aux Etats tenus à Morlaix en 1772, mais comme si tous ses malheurs se fussent succédés les uns aux autres, sa requête ne parvint qu'à l'instant où la tenue touchoit à sa fin et conséquemment ne put être rapportée, et les dix années accordées par la délibération du 30 octobre 1762 se trouvant expirées le 30 octobre 1772, M. Geslin, l'un de vos substituts, menaça de poursuivre à toutes outrances la suppliante et de la faire contraindre.
La suppliante, sans le sol, et allarmée de ces menaces, eut recours à un ami qui, généreusement, lui ouvrit sa bourse où elle puisa une somme de 2,000 livres, qu'elle compta le 22 juin 1774 à votre trésorier.
Elle donna connoissance de ce payement à M. Geslin, dans la vue d'arrêter ses suites ; mais tout cela fut inutile et rien ne fut capable de ralentir l'activité du zèle de cet officier, car, dès le 15 juillet, il fait assigner la suppliante, ses fils et beaux-fils, quoique ces objets ne les intéressent aucunement. Cette assignation est suivie d'une sentence rendue le 15 septembre que l'on fait notifier le 5 octobre.
La suppliante, qui jusqu'à ces moments n'avoit jamais vu entrer chez elle ni sergents ni huissiers, en fut si troublée, si
accablée, qu*elle crut que Ton allait procéder à la vente de ses pauvres nippes et la mettre sur le pavé.
Ainsi menacée, ainsi poursuivie, elle a encore recours à ce généreux ami qui Tavoit aidée le 22 juin et elle retrouve toujours sa bourse ouverte où elle puise une somme de 1,000 liv. qu'elle compte à votre trésorier le 11 octobre 1774.
Voilà, Nosseigneurs, la conduite de la suppliante. Voilà les efforts d'une veuve, d'une pauvre femme âgée de plus de 74 ans, qui vient d'essuyer une longue maladie, dont les ressources sont actuellement épuisées, et qui va être réduite à la dernière des misères si vous ne jetez pas. Nosseigneurs, quelques regards de commisération sur elle, et si vos âmes sensibles, nobles et généreuses ne se portent pas à lui accorder au moins six ans pour payer une somme de 3,000 livres, qui, avec pareille somme de 3,000.1ivres comptée à votre trésorier, forme celle de 6)000 livres prêtée sur sa caution, étant au-dessus de ses facultés, de ses forces, de faire autre chose, ce qui la conduit à vous supplier de lui faire remise de semblable somme de 6,000 livres restant des 12,000 livres.
La suppliante a tout lieu de se flatter que sa requête sera accueillie favorablement et qu'elle aura un heureux succès pour peu que d'un côté vous daigniez. Nosseigneurs, mettre en considération qu'elle n'est devenue votre débitrice que parce que son mari et elle se sont rendus cautions d'un beaufrère mort insolvable, d'une sœur entièrement ruinée et qui est encore à sa charge; pour peu que, de l'autre, vous daigniez pareillement mettre en considération que la somme de 12,000 livres prêtée a été employée à un étal)lissement désiré et par vous trouvé utile ; que vous daigniez mettre en considération que cet établissement a consumé la petite fortune de la suppliante ; pour peu enfin que vous daigniez aussi mettre en considération les accroissements de cet établissement qui est le seul dans ce genre existant véritablement * et qui fait subsister au moins dix familles dans une ville sans commerce, et qui a été
i. Allusion à l'état fort critique dans lequel se trouvait à ce moment (1774) la faïencerie du Pavé Saint-Laurent. (Voir chap. II, p. 86.)
infiniment plus ruinée par la dispersion de Tancienne magistrature qu'elle ne le fut par le terrible incendie de 1720.
Mais Louis XVI, mais Louis le Bienfaisant, illustre rejeton du grand Henri, qui comme lui ne désire que le soulagement de ses peuples, qui ne veut régner que par les loix, vient de les faire revivre, en rappelant leurs fidèles ministres, en vous rendant des magistrats zélés défenseurs de vos droits, de vos privilèges, et si dignes des vœux de la nation •.
D'après un aussi glorieux et mémorable événement, des malheureux ne sont-ils pas en droit de prétendre aux bienfaits que votre noblesse et votre générosité. Nosseigneurs, vous dictent dans ces augustes assemblées, toujours animées du bien public, et qu'elles vont vous dicter sous les auspices d'un gouvernement, d*un prince qui regarde les intérètd de cette province et en particulier ceux de la capitale Qomme plus chers à son cœur et plus précieux pour sa gloire que ses propres intérêts.
Dans cette confiance, la suppliante va requérir,
Ce considéré.
Qu'il vous plaise. Nosseigneurs, ayant égard aux raisons ci-dessus, accorder à la suppliante : 1^ un terme de six ans pour payer la somme de 3,000 liv. qui, avec celle de 3,000 liv. payée, forme la somme de 6,000 livres, moitié de 12,000 livres; 2* lui accorder pareillement remise de semblable somme de 6,000 livres restante des 12,000 livres prêtées sur sa caution, et la suppliante redoublera ses vœux pour la conservation de vos illustres personnes.
• M* Le Poitevin de la Planche, avocate
Cette requête fut renvoyée, pour examen et rapport, à la Commission des Finances, dont les conclusions ne furent pas de nature à donner pleine
2. Le rédacteur de la requête aux Etats que nous reproduisons fait allusion au rappel des anciens Parlements, et notamment au retour du procureur général La Chalotais et de son fils^ exilés depuis plusieurs années.
3. Archives départementale^ d'Ille-et-Vilaine. Etats de Bretagne, G. 97.
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satisfaction à la pétitionnaire. En effet, la Commission n'admit pas la remise de 6,000 livres demandée par M"* du Lattay ; elle se contenta de proposer de lui accorder un délai de deux ans pour payer 3,000 livres, et do lui permettre de s'acquitter en versant ultérieurement 3,000 livres en trois paiements de 1,000 livres chacun, échelonnés de deux ans en deux ans.
Les Etats furent encore moins compatissants que leur Commission des Finances : ils refusèrent d'admettre le délai de six ans avec paiements échelonnés que leur proposait la Commission ; ils se contentèrent d'accorder à la veuve du Lattay un terme de deux ans seulement pour le remboursement de 9,000 livres". C'était' la mettre dans l'impossibilité do s'acquitter dans un si court délai. Cependant elle réussit, non sans peine, à rembourser 3,000 livres en 1778. Mais les nombreuses éprouves de toute sorte qui l'avaient accablée avaient beaucoup contribué à ébranler sa santé déjà bien précaire par suite de son grand âge. Elle mourut avant d'avoir pu se libérer complètement, et son beau-fils, Louis-Marie du Lattay, qui, comme nous l'avons dit, était depuis 1757 le véritable propriétaire de la fabrique, avait pu à son tour rembourser 2,000 livres quand il mourut lui-même le 8 avril 1781, laissant sa veuve débitrice des Etats pour un reliquat de 1,000 livres seulement.
Françoise-Renée des François, veuve de Louis- Marie du Lattay, se trouvait, par suite de la mort de son mari, à la tête de la manufacture, et c'est à
f . Archives départementales d'Ille-el-Vilaine. Etats de Bretagne ; séance da • février 1775.
elle que le syndic des Etats avait à s'adresser désormais pour obtenir le paiement des 1,000 livres qui restaient dues. Toutes les démarches tentées dans ce but par le syndic furent inutiles, et M"* Louis du Lattay se vit obligée, elle aussi, de faire appel à la bienveillance et à la commisération de la haute assemblée provinciale. Voici la requête qu'elle adressa aui Etats dans leur tenue de 1786. Si nous la reproduisons en entier, malgré les . redites qu'on y rencontrera, c'est qu'elle jette un jour nouveau sur l'emploi des 12,000 livres prêtées à Tutrel en 1750.
A Nosseigneurs les Etats de Bretagne.
Nosseigneurs,
Si la compassion pour les malheureux a toujours été votre vertu favorite, si même 4es étrangers, sans avoir essuyé aucune infortune, ont plus d'une fois ressenti les doux eifets de votre bienfaisance, que ne doit pas se promettre aujourd'hui de votre générosité votre humble suppliante Françoise des François, veuve du Lattay, qui a Thonneur d'être concitoyenne et parente de plusieurs membres des trois Ordres qui composent vos augustes assemblées? Quand on mettrait à Fécart, Nosseigneurs, ces deux prérogatives si précieuses cependant en elles-mêmes, et si propres à émouvoir vos cœurs, du moins ne seront-ils pas insensibles aux malheurs de la suppliante.
Non, ce n'était pas assez pour elle d'avoir chaque année, et spécialement ces deux dernières, éprouvé dans son commerce quantité de banqueroutes trop faciles à constater, d'avoir perdu le chef de sa maison, principal artisan de sa médiocre fortune, après l'avoir vu pendant dix ans successivement affligé des maladies les plus aiguës et les plus dispendieuses, d'avoir en conséquence été contrainte de prendre sur elle les embarras d'un état extrêmement utile, il est vrai, à cette capitale, mais
qui ne laisse pas d'être répugnant par ses détails immenses et très inquiétant par les avances considérables qu'il exige. Pour comble de peines, on veut aujourd'hui que je paye à votre trésorier cent pistoles, reliquat d'une somme dont vous avez eu l'intention de me faire jouir, mais dont je n'ai jamais rien touché. En voici les preuves en peu de mots.
En 1750i les Etats accordèrent au sieur Tutrel 12,000 livres par forme de prêt sans intérêt pendant dix ans pour le soutien d'une manufacture de fayance qui avait déjà épuisé sa bourse et celle de ses alliés. En 1752, ledit Tutrel s'attendait à toucher cette somme, mais il fut prévenu par Anne Noblet, dame du Lattay, sa belle-sœur, sa créancière et sa caution, laquelle le devança à la Trésorerie, y reçut l'argent sur lequel il comptoit, et le retint pour valoir aux 18,000 livres qu'elle lui avait prêtées en 1747, 48 et 49.
Voilà d'abord. Nosseigneurs, vos vues détruites. Ce n'est pas tout : en 1757, ledit Tutrel mourut; sa veuve, sans ressources et sans intelligence pour l'entreprise de feu son mari, se vit contrainte de l'abandonner. Grand sujet d'alarme pour Anne Noblet, dame du Lattay, qui n'était pas entièrement remplie de ses avances. Pour y faire parvenir, elle détermina Louis Roucheran du Lattay, son beau-fils majeur, à acquérir en son privé nom (des deniers provenus de feu sa mère) ladite manufacture, et lorsque s'en fit le payement, Anne Noblet, dame du Lattay, préleva les 6,000 livres qui lui restaient dues par la vendeuse veuve Tutrel, et compléta de cette manière le recouvrement de ses 18,000 livres.
Votre prêt. Nosseigneurs, n'a donc jamais été appliqué à la manufacture que vous aviez le dessein de favoriser. Louis Roucheran du Lattay, mon mari, qui en était devenu acquéreur dès le 8 décembre 1757, était donc fondé à redemander les 12,000 francs de la Province à sa belle-mère, qui s'en était emparée, ou du moins à en répéter les intérêts; il ne prit cependant aucun de ces deux partis. Moins jaloux de sa propre fortune que de celle de sa belle-mère, il poussa son affection pour elle jusqu'à la laisser prendre le titre de propriétaire de ladite manufacture dans les différentes suppliques qu'elle vous
a présentées. Elle avoit, il est vrai, promis à mon mari de ne lui laisser rien à payer de vos 12,000 livres, et je lui dois cette justice de croire qu'elle eût effectué sa promesse si elle avait vécu plus longtemps. Malheureusement pour moi, une mort précipitée y a mis obstacle et il reste encore dû à votre caisse cent pistoles pour achever votre remboursement.
C'est précisément, Nosseigneurs, la somme que me redemande aujourd'hui M. Geslin, substitut de MM. vos Procureurs généraux syndics. Ponrriez-vous bien m'assujettir à la payer malgré la preuve complète que je viens de vous donner que ni feu mon mari ni moi n'avons rien perçu de vos 12,000 francs ? Ne serait-ce pas augmenter mes chagrins déjà trop multipliés? Mettre sur le penchant de sa ruine une manufacture la plus ancienne de cette ville?' Un état où j'ai fondu toute ma légitime (sic), qui depuis trente ans se perfectionne de jour en jour, fait subsister quantité de pauvres manœuvres et est enfln Tunique ressource de votre humble suppliante?
Ce considéré, pour adoucir l'amertume de mon sort, qu'il vous plaise. Nosseigneurs, me faire remise des cent pistoles restantes dues des 12,000 livres accordées par forme de prêt sans intérêt au sieur Tutrel en 1750 et continuées pas les Etats de 1762 aux mêmes conditions au sieur René Roucheran du Lattay, mattre en chirurgie. Cette somme, modique pour la l^rovince, est très considérable pour la suppliante, dans ce moment surtout où son commerce est fort rallenti et presque totalement suspendu. Cette grâce. Nosseigneurs, la flattera beaucoup, animera son zèle pour le bien public, et lui fera sans cesse adresser au ciel les vœux les plus ardents pour la conservation de vos illustres personnes.
Des François, veuve Du Lattay*.
1. Les documents que nous avons publiés plus haut semblent indiquer, contrairement à l'assertion de M"^^ du Lattay, que rétablissement de la faïencerie du Pavé Saint-Laurent est antérieur de plusieurs mois à celui de la ralcnceric de la rue Hue. Ce détail, d'ailleurs, a peu d'importance. Il se peut, toutefois, que Tutrel ait fabriqué à Rennes de la poterie commune avant de faire de la faïence ; c'est peut-être cela que la veuve du Lattay a voulu dire.
2. Archives départementales d'Ille-et- Vilaine Etats de Bretagne.
La Commission des Finances, à laquelle avait été renvoyée cette supplique, ne voulut pas conclure à la remise des cent pistoles, et elle proposa simplement d'accorder à M"" Louis du Lattay un délai « jusqu'aux prochains Etats, » ce que l'assemblée accepta dans sa séance du 21 janvier 1787.
La Révolution commençait et les Etats de Bretagne avaient vécu. Ce fut désormais l'assemblée des députés des cinq départements de l'ancienne province qui dut s'occuper de la liquidation des affaires des Etats; aussi c'est dans les registres de « l'Assemblée des Députés » que nous trouvons le dernier document relatif à la veuve do Louis du Lattay et à sa manufacture.
L'ancien substitut du procureur général syndic des Etats fut chargé de rendre compte aux députés bretons des affaires restées en souffrance et, après avoir fait connaître que M"^ du Lattay était débitrice d'une somme de 1,000 livres, il ajoutait :
Le traité de commerce avec F Angleterre a introduit à
Rennes et dans toute la province une quantité infinie de fayances très bien façonnées et à très bas prix. Celles de Rennes ont été abandonnées. La veuve Roucheran n'a pu se défaire de celles fabriquées, ni pu continuer d'en faire fabriquer. Pour surcroît de malheur, elle a été volée par un de ses ouvriers. Ces motifs déterminèrent les Etats à rapporter leur délibération du 17 novembre 1786 qui ordonnait de la poursuivre et à lui accorder une surséance jusqu'à la tenue suivante des Etats, qui devait avoir lieu en 1788. La délibération est du 21 janvier 1787.
La charge de poursuivre la V* Roucheran n'ayant 'pas été renouvelée, M. le procureur général syndic n'a pas cru devoir l'inquiéter. Il a pensé probablement que la commisération des Etats marquée pour cette veuve ne lui permettait d'achever
sa ruine, tandis qu*ils répandoieni les bienfaits sur les privilégiés. C'est à vous, Messieurs, d'en décider ^
Nous ignorons quelle fut la décision des Députés bretons; il est à supposer qu'ils annulèrent la dette de la veuve Roucheran du Lattay. Tout ce que nous savons, c'est qu'elle cessa sa fabrication et qu'elle ferma sa manufacture.
C'est ainsi que disparut, après une existence des plus mouvementées, la faïencerie de la rue Hue, qui avait fonctionné pendant quarante ans à peine.
t . Rapport des affaires des anciens Etats de Bretagne à MM. les Députés des cinq départements de la province. (Archives dépirtemen- Ules d'Illeel-Vilaine, G. «S bis).