CHAPITRE V
Décadence des Faïenceries rennaises du XVIII« siècle.
SOMMAIRE
Protection de U cérâmiqae frâoçtUe par les édits roytuK de 1709 à 1785.
— Traité de commeree du te septembre 1786 entre la France et l'Angleterre. — Ses effets désastreax. — Les marchands de Rennes en 1787.
— L'inrasion des faïences d'Angleterre.
Il a été question plusieurs fois, dans les chapitres précédents, de la crise que subit notre industrie céramique nationale, par suite du déplorable traité de commerce de 1786 avec l'Angleterre. Si nous y revenons ici, c'est pour bien démontrer que les manufactures de Rennes furent les plus éprouvées. Celles de Nevers, de Rouen, de Quimper, plus anciennes, dès lors mieux connues et plus achalandées, et par cela même mieux outillées, mieux pourvues aussi, il faut bien le dire, au point de vue de l'habileté et de la valeur du personnel, ces manufactures, disons-nous, subirent alors un rude assaut, Rouen surtout. Mais, au moins, si leur fabrication artistique se ralentit considérablement, elle ne cessa pas tout à fait comme chez nous.
Lorsque s'étaient établies à Rennes, au milieu du du XVIII* siècle, les deux faïenceries du Pavé Saint- Laurent et de la rue Hue, elles n'avaient à redouter que la concurrence des fabriques françaises, notam-
ment celles de Nevers, de Rouen, de Quimper que nous venons de citer; de ces deux dernières surtout qui trouvaient un écoulement assez facile de leurs produits dans la Haute-Bretagne. Quant à la concurrence étrangère, elle n'existait pas.
Un édit du roi Louis XIV, de 1709, avait défendu rentrée dans le royaume, sous les peines les plus sévères, des « porcelaines, fayances et poteries étrangères K » Cet édit fut renouvelé plusieurs fois par les successeurs de Louis XIV, notamment en 1740, 1749, 1770, et pour la dernière fois en 1785. Mais Tannée suivante, le 26 septembre 1786, fut signé à Versailles le traité de commerce que la France eut la faiblesse de conclure avec notre ennemie héréditaire, TAngleterre.
« Les produits des divers arts de terre des pays étrangers, écrit Champfleury, étant soumis à des droits exorbitants, aucune poterie ne pouvait donc lutter avec les fabriques françaises avant 1786; mais quand à cette date fut levée la prohibition, naturellement les Anglais introduisirent leurs produits, quHls fabriquaient à un si excessif bon mar« ché que les manufactures de faïence française ne pouvaient lutter désormais ^. » Champfleury ajoute plus loin qu'à Rouen seulement seize fabriques de faïence disparurent.
La fabrique si florissante et si artistique de La Hubaudière, à Quimper, fut elle-même fortement menacée, si Ton en juge par ce passage d'une lettre que rintendant de Bretagne Bertrand de Molle-
1. Archives départémenUles d'llle-e(- Vilaine. — Actes da pouvoir souverain. A. ii.
t. Champlleary. Histoire des faïences patriotiques sous la /îéoolution. — Paris, Dentu, 1875; 8« édition, p. 379.
ville ' écrivait le 18 août 1787 à M. de Tolozan, Intendant du Commerce :
L^introduction des fayances anglaises va faire tomber
toutes nos manufactures de ce genre, attendu que ces fayances, dont toute la Bretagne est déjà inondée, sont et plus belles et moins chères que les nôtres ', de sorte que le S' de La Hubaudière aura désormais beaucoup de peine à soutenir son établissement ^.. »
Il y avait à Rennes à cette époque un certain nombre de marchands de faïences et de porcelaines. Parmi les principaux, nous citerons : Boutier jeune, peintre et vitrier, près la place du Calvaire, « tenant un magasin de fayances de toute espèce; » Bert, place du Palais, à l'entrée de la rue Saint- Georges; Bain, place du Pré-Botté; Mac-Auliff, marchand drapier, rue Châteaurenault, (ils de l'ancien associé de Thomas JoUivet dans l'exploitation de la manufacture du Pavé Saint-Laurent de 1775 à 1777.
Ces divers marchands ne manquèrent pas de s'approvisionner de faïences anglaisés. Leur clientèle, d'ailleurs, l'exigeait : affaire de mode et d'engouement d'abord, occasion de bon marché aussi. Une publication périodique de l'époque, les Affiches
1. Antoine-François de Bertrand de Molleville fut Intendant de Bretagne de 178i à la fln de 1788.
8. L'Intendant de Bretagne aurait été mieux dans le vrai s*il arait dit : • sont plus fines, moins chères, mais beaucoup moins artistiques que les nôtres. » — Il est probable que Bertrand de Molleville avait, lui aussi, sacrifié k la mode du Jour et qu'il avait garni son vaisselier de faïence d'Angleterre.
3. Archives départementales d'Ille-ct-Vilaine. Lettre citée par B.-F. Le Men, La Manufacture de Faïence de Quimper, dans le Bulletin de la Société archéologique du Finistère, année 1875.
de RenneSf feuille hebdomadaire pour la Bretagne, nous a conservé un certain nombre d'annonces et de réclames dont quelques-unes vont trouver leur place ici. Voici d'abord celle du sieur Bert :
Avis intéressant. — M. Bert, marchand, demeurant place du Palais, à Tentrée de la rue Saint-Georges, donne avis qu'il lui est arrivé un parti considérable de fayances angloises de la meilleure qualité. Il est allé Tacheter et la choisir lui-même dans les manufactures d'Angleterre. Il s'y est aussi approvisionné de beaucoup d'autres articles dont l'énumération serait trop longue. Il vendra le tout au plus juste prix/.
Avis. ^ M. Bert, marchand, place du Palais, donne avis qu'il lui est arrivé de nouvelle fayance angloise d'excellente qualité, dont une partie colorée, qu'il vendra au plus juste prix*.
Avis. — M. Bert... vient de recevoir un nouvel assortiment de fayance angloise d'une qualité supérieure, dans lequel il y a beaucoup d'articles dorés ^.
Avis. — M-. Bert... est arrivé depuis peu d'Angleterre avec un assortiment de fayance angloise *.
Le sieur Bain, demeurant au Pré-Botté, avait été des premiers à vendre des faïences anglaises. Il avait même devancé son confrère de la place du Palais :
Avis INTÉRESSANT. — Lc sicur Bain, marchand, place du Pré-Botté, vient de recevoir d'Angleterre un très nombreux