PIERRE LEDUC ET JEAN MORICE
Il nous reste à dire quelques mots de deux ouvriers faïenciers, Pierre Leduc*, mouleur, et Jean Morice, peintre ou plutôt enlumineur.
Nous avons acquis pour le Musée, en 1894, deux petits lions debout sur socles rectangulaires polychromes 2. Sous Tun deux se lit la signature du mouleur :
var vcerre cA/e^uc nwti/eur
Sous Tautre, le peintre à son tour a développe sa signature avec un luxe inusité de fioritures :
— .ni Pi P^ lu .—
— •I|| Q//lance /^<inj
Nous croyons savoir que ces deux ouvriers étaient attachés à la faïencerie Vaumort, rue Saint-llélier,
1. Nous avons déjà rencontré an Bertrand Leduc, a potier de terre » aa Cbamp-Jacquet en 1748 {zxjLprk, chap. I, p. 16).
2. N<* 5195 da Registre d'entrée du Musée archéologique de Rennes.
d*où sont sortis un grand nombre do lions du mémo genre; nous ne saurions toutefois l'affirmer positivement, car des lions semblables ont aussi été fabriqués chez Binet, faubourg d'Antrain •.
1. Il est quelquefois assez difficile de déterminer exactement les fabriques qui ont produit certaine! pièces céramiques, notamment quand il s'agit d'objets de petite ou de moyenne dimension, par exemple les statuettes religieuses, les Jardinières, les écrîtoires, les animaux, etc. Il arrivait souvent, en effet (ce qui se fait d'ailleurs encore aujourd'hui), qu'un faïencier surmoulait un objet sortant de la fabrique d'un de ses concurrents et que U moule ainsi obtenu lui servait k reproduire cet objet. Le relief, il est vrai, élait naturellement moins net et moins accentué que dans l'original ; les dimensions un peu plus réduites à cause du retrait de la terre pendant la cuisson ; le décor plus ou moins bien imité ; mais on n'y regardai pas do si prés pour la fabrication de pièces dont le prix était des plus modi |ues et dont le débit était toujours assuré.
CIIAPITUE VIII
SOMMAIRE
La première eihibitian des faïences de Rennes en 1863. — L'Eiposition de Géramiqae de 186 i. — La récolte des faïences locales. — Formation et accroissement de la collection céramique du Musée de Rennes. — Les caractères de la faïence de Rennes.
Maintenant que nous avons terminé la partie purement historique do notre travail, que nous avons raconté tout au long l'existence mouvementée de nos fabriques, que nous avons dit ce que nous savions sur nos peintres céramistes, il nous reste à faire connaître les circonstances dans lesquelles furent, de nos jours, mises en lumière les faïences de Rennes, et enfin à signaler les caractères qui permettent — autant que cela est possible — de reconnaître et de déterminer notre céramique rennaise. C'est ce que nous allons essayer de faire dans le présent chapitre.
Il y a trente-six ans seulement que les produits des faïenceries rennaises du xviii* siècle se révélèrent pour la première fois en public, à la grande surprise des amateurs et des collectionneurs de céramique.
Au mois de juin 1863, à l'occasion d'un concours régional agricole qui se tenait h Rennes, la Société archéologique d'Illo-et-Vilaine ouvrait, au profit des pauvres, une exposition d'Art rétrospectif
et d'Archéologie, à l'organisation de laquelle présidait M. le docteur Aussant, alors directeur du Musée. Plusieurs salles de l'Hôtel-de- Ville, mises pour cet objet à la disposition de la Société, furent bientôt remplies de tableaux de maîtres anciens, de pastels, de miniatures, de dessins, d'émaux, de meubles, de tapisseries, d'ivoires, d'objets de haute curiosité; enfin la céramique y tenait une place fort honorable. Mais laissons ici la parole au savant et regretté M. Auguste André qui, rendant compte de l'Exposition, s'exprimait ainsi :
« A côté du vieux-Rouen et du vieux-Nevers
doit maintenant venir se placer une fabriqua jusquelà inconnue et qui va prendre son rang... Il n'y a plus aujourd'hui d'incertitude possible, et ce ne sera pas un des moindres fruits de l'exhibition : elle a découvert et elle met en lumière ce qui désormais s'appellera le vieux-Rennes K »
Puis, après avoir cité les quelques pièces céramiques représentant d'une façon indubitable les produits des deux faïenceries rennaises du xvin* siècle 2, M. André ajoutait : « Et maintenant, l'attention est éveillée ; les yeux et les oreilles sont avertis. Allez tous à la recherche du vieux-Rennes^ recueillez-en les restes, et, s'il en temps encore, sauvez-en les débris retrouvés ^ »
Ce chaleureux appel ne fut pas lancé en vain. Moins de dix-huit mois après, le 25 novembre 1864, sur l'initiative de M. le docteur Aussant, l'Hôtelde-Ville de Rennes offrait l'hospitalité à une nou-
1. Mém. de la Société archéoL d'I Ile-et-Vilaine^ t. III, p. 81. S. IVoUmmeDt le groupe signé : Bourgouin^ ilSk^ et le broc marqué Rue Hue, 1169, 3. Mém, de la Soc. arch, d'/.-e^V., t. lU, p. 84.
velle Exposition, toute spéciale cette fois, car elle comprenait exclusivement les produits céramiques des ateliers de Nevers, de Rouen, de Strasbourg, de Marseille, de Moustiers, de Nantes, de Quimper, à côté desquels figuraient dignement — et en nombre cette fois — ceux à peu près inconnus jusqu'alors de nos anciennes faïenceries rennaises. Le succès de cette Exposition fut considérable : les curieux affluèrent; les revues et les journaux lui consacrèrent des articles et des comptes rendus *.
L'éveil avait été donné; aussi les collectionneurs ne restèrent pas inactifs, bien au contraire. Ils reprirent avec acharnement leurs investigations, M. Aussant en tête, puis le docteur Drouadaine et notre ami M. Charles Reuzé. Tous trois recherchèrent fiévreusement et recueillirent précieusement les faïences de Rennes. Sept ans plus tard, la belle collection réunie par M. Aussant était généreusement offerte par lui au Musée. Enfin, la collection du docteur Drouadaine, devenue la propriété do M. Charles Reuzé, vint à son tour prendre place, en 1887, dans les vitrines de notre Musée archéologique. C'est ainsi que fut formé l'important noyau de la collection que la ville de Rennes est fière de montrer aujourd'hui aux nombreux amateurs de céramique qui la visitent, souvent avec fruit, toujours avec intérêt.
Et puisque nous parlons de la collection céra-
1. Notamment la Presse (Philippe Barty), le Journal de Rouen (Alfred Darcel), le Grand Journal (Louis Enault), la Gazelle des Beaux- Arls (A. Jacqaemart), le Correspondant (A. André, Notice biogra^ phique sur M. le docteur Aussant, dans les Mémoires de la Société archéologique d'Ille'et'Vilainet t. VIH, p. 536).
mique du Musée de Rennes, qu'on nous permette de signaler ici — en ce qui concerne seulement les produits de nos fabriques locales — la progression constante qu'elle a suivi depuis 1863, date de la mise en lumière du vieux-Rennes.
Lorsqu'en 1866 la Société archéologique d'IUe-et- Vilaine publia dans ses Mémoires ^ le Catalogue raisonné dressé par M. Auguste André, le Musée possédait trois pièces en faïence de Rennes : un pot à onguent provenant de l'Hôpital général*, un petit plat rond offert par un amateur ^ et le grand vase décoratif sigjié « Dourgoûin^ » que nous avons décrit plus haut 5.
Dix ans plus tard, en 1876, la Municipalité faisait imprimer la seconde édition du Catalogue raisonné^ et la faïence de Rennes y figurait cotte fois pour cent vingt pièces sur lesquelles il y on avait quatrevingt-cinq recueillies de 1863 à 1871 par le docteur Aussant et données par lui au Musée en cette dernière année.
Enfin, à l'heure où s'imprime le présent travail, le Musée archéologique de Rennes peut étaler aux yeux de ses visiteurs et livrer à leur appréciation et à leurs études plus de deux cent cinquante pièces céramiques représentant à peu près tous les genres de fabrication et de décoration qui ont ou cours dans les anciennes faïenceries rennaises dont nous avons entrepris de faire connaître l'histoire.
1. Bulletin et Mémoires de la Société archéologique d'Ille^et- Vilaine, l. IV.
2. NO 690 de la r® édit. du Catalogue, et n» 135S de la S* édition.
3. N<» 691 de la 1^* édit , et n« 1274 de la 2* édit. da Catalogue,
4. N<» 692 de la V édit., et n» 1323 de la 2« édit. da Catalogue.