‹ Les anciennes faënceries rennaisesChapitre 40 sur 78 · Voir 8uprà, chap. YII^ p · texte numérisé non relu

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façons différentes. Les uns disent : « On reconnaît la faïence de Rennes à la nature, au grain et à la couleur de la terre. » — D'autres : « Elle se reconnaît à son émail. » — D'autres encore : « Les fabriques rennaises se distinguent par un style tout particulier qui semble avoir été personnel à ses décorateurs. » — Ou bien : « La vaisselle de table en faïence de Rennes, les lavabos, les jardinières, se reconnaissent à leurs formes contournées, q^ui affectent celles de l'argenterie du xviii® siècle. » — D'autres — et c'est le plus grand nombre — répondent : « Les produits céramiques de Rennes sont facilement reconnaissables à l'emploi souvent exagéré qu'ont fait ses décorateurs du violet de manganèse. » — Enfin quelques-uns, réunissant pour ainsi dire en un faisceau les différentes opinions déjà exprimées, ont dit qu'il fallait chercher la caractéristique de la faïence de Rennes tout à la fois dans la terre, dans l'émail, dans le style du décor, dans les formes et dans l'emploi presque continuel du violet de manganèse.

Nous allons d'abord tâcher de réfuter ces diverses opinions, ensuite de répondre à notre tour à la question si souvent posée.

Nous n'avons point la prétention d'imposer ici nos idées personnelles; nous comprenons qu'elles auraient trop peu de valeur. Les appréciations qui suivent sont bien les nôtres, c'est vrai, mais nous n'aurions jamais tenté de les soutenir et de les publier si nous n'avions pas eu, en faveur do notre thèse, le précieux appui de celles exprimées — bien avant nous et quelquefois devajit nous — par des savants distingues dont l'autorité en pareille matière n'est pas contestable.

La terre. — Il est à peu près impossible do reconnaître la faïence de Rennes à la terre dont elle est fabriquée. En effet, nos faïenciers ont employé à cet usage des argiles de diverses provenances. Autour de la ville, ils on ont trouvé à Saint-Hélier, à Saint-Grégoire; un peu plus loin, sur la route de Saint-Malo, puis sur la route de Nantes, à Chartres, à Fontcnay, à la Ghaussairie, à la mine de Pontpéan; ils en ont fait venir de Loudéac, de Nevers et de Rouen; il leur en est maintes fois arrivé par bateaux des environs de Redon, et jusque de Bordeaux; enfin ils en ont recueilli en plein cœur do Rennes, dans le lit même do la Vilaine. Est-il possible dès lors que des terres de provenances aussi diverses aient toutes une composition analogue? Est^il possible que leur nature, leur grain, leur couleur soient tellement identiques que l'on puisse assurer au simple examen de la cassure ou de l'usure, que telle ou telle faïence sort d'une fabrique rennaise? — Poser la question c'est la résoudre par la négative. Nous n'insistons pas.

Uémail. — L'aspect de l'émail stannifère de nos faïences offre-til un caractère spécial aux produits do nos anciennes fabriques? Non certainement. Ne voyons-nous pas, sur des pièces dont l'origine rennaise n'est pas douteuse, tantôt un émail d'un beau blanc très pur, tantôt un émail blanc ayant un œil bleuâtre plus ou moins accentué? Enfin, qui n'a pas remarqué sur certaines de nos faïences un émail laiteux, et assez souvent tirant sur la nuance crème? On a dit aussi que l'émail de Rennes portait presque toujours des boursouflures, des ampoules, et même qu'il présentait dos lacunes alors qu'il n'avait pas

adhéré également sur toute la surface du biscuit. Mais ces différences dans Téclat ou dans la nuance de rémail, ces accidents produits à la cuisson se retrouvent fréquemment ailleurs que sur les produits rennais, et ils s'expliquent facilement par des variations dans le degré do chaleur du four aussi bien que par la nature, la proportion et le. plus ou moins de pureté des matières employées.

Le décor. — On ne peut pas dire que nos peintres céramistes du xviii* siècle aient eu un style qui leur fût personnel. N'avons-nous pas eu des ouvriers italiens avec Forasassi? des rouennais avec Bourgouin? des provençaux de Marseille, de Moustiers ou de Varages avec Bayol? Il n'est pas étonnant dès lors de rencontrer à chaque instant sur nos faïences rennaises des réminiscences des genres — pour ne pas dire des écoles — avec lesquels ces ouvriers avaient été nécessairement familiarisés dans les fabriques de leur pays d'origine.

Les vases décoratifs du Musée de Rennes que nous avons mentionnés plus haut' et qui sont décorés en bleu ont été pendant longtemps considérés comme provenant des fabriques de Rouen, et cette erreur a persisté jusqu'au jour où l'on découvrit sous l'un d'eux la signature du rouennais Bourgouin qui, nous l'avons dit, fut pendant trente-cinq ans l'un des peintres attitrés de notre faïencerie du Pavé Saint-Laurent.

La magnifique fontaine de notre Musée archéologique dont nous parlerons plus loin - et qui, après

1. Suprà, chap. VII, notice Bourgoain, p. 96-97. i. Infrà, chap. IX, § 6-6.

avoir été fort remarquée à TExposition universelle de 1867, figure en ce moment à TExposition de 1900, fut autrefois attribuée aux fabriques de Moustiers, et ce ne fut qu'après l'avoir étudiée de près à côte de pièces signées, datées et portant le mot Rennes que les savants spécialistes et les connaisseurs les mieux qualifiés l'attribuèrent formellement et unanimement à nos faïenceries locales.

Voici d'ailleurs une preuve de la présence dans nos faïenceries rennaises d'ouvriers céramistes provençaux. Nous la trouvons dans la citation par J.-C. Davillier* d'un passage d'un mémoire anonyme présente à l'Académie do Marseille en 1789 et reproduit dans les œuvres manuscrites de Calvet^. On y lit qu'un jeune Marseillais, après avoir étudié le dessin chez les plus habiles maîtres de sa ville natale, vint se perfectionner à Paris, qu'il étudia ensuite la fabrication à la manufacture de Vincenncs et qu'il revint à Marseille où il fonda une importante manufacture dont les produits obtinrent le plus grand succès... « Des commerçants de Rennes « lui demandèrent des ouvriers et il leur en pro- « cura... »

On peut donc être absolument fixé sur ce point : ritalie, la Normandie et la Provence ont fourni des ouvriers à nos fabriques rennaises.

De cette diversité d'origine de nos ouvriers céra-

I. J.-C. Dàvillicr, Histoire des faïences et porcelaines de Moustiers^ Marseille et autres fabriques méridionales, — Paris, Castel, 1863. ln-80.

S. Sp, CL F, Caloet opéra manuscripta, t. V. (Biblioihéqocs pu* bliqocs de Marseille et d'Avignon.) — Calvct (Esprit-Claude François), savant latiniste, médecin, archéologue, numismate et naturaliste, né à Avignon en 1788, y est mort en 1810, léguant à sa ville natale toute sa fortune, sa bibliothèque, ses nombreux manuscrits et ses riches collections.

mistes devait nécessairement découler la différence dans le style de rornementation des pièces qu'ils étaient chargés de décorer, et pendant longtemps

— alors que les faïences de Rennes étaient moins connues — la confusion avec les produits de Rouen, do Marseille ou de Moustiers était facile.

Ce qui s'est passé à Rennes n'est pas une exception. Nous pourrions mentionner plusieurs autres exemples analogues et, sans quitter la Bretagne, citons la plus ancienne faïencerie de cette province, celle de Quimper* : fondée vers 1690 par un ouvrier marseillais, elle passa en 1749 aux mains d'un céramiste de Rouen qui apporta avec lui ses modèles, ses dessins, ses poncis, et aussi ses procédés; il réussit même si bien qu'aujourd'hui encore il est difTicile de reconnaître l'origine de certaines pièces qui sont indifféremment attribuées à Rouen ou à Quimper.

La forme. — Si les soupières, les compotiers, les plats, les assiettes de Rennes affectent en général les formes des pièces d'orfèvrerie qui — cela est vrai

— ont été souvent copiées par nos céramistes, la même remarque peut se faire sur les faïences des autres régions, par exemple sur celles de Nevers, de Strasbourg de Niederwiller, de Marseille, de Moustiers, de Sceaux et bien d'autres encore. Que l'on veuille bien feuilleter le livre si intéressant de Théodore Deck, La Faïence; parmi les nombreuses figures dont il est illustré on trouvera, presqu'à

1. Voir l'iDtéressADte notice de R. F. Le Mco, la Manufacture de faïence de Quimper, daos le BuUelin de la Société archéologique du Finistère, tonée 1875.

chaque page dos faïences qu'on dirait moulées sur des pièces d'orfèvrerie •.

Le violet de manganèse. — L'emploi presque constant du violet de manganèse est encore pour beaucoup de personnes la véritable caractéristique de la faïence rennaise. C'est une erreur. En effet, non-seulement cette couleur joue un rôle dominant dans le décor de Marseille, mais encore nous la voyons à peu près partout où il a été décoré de la faïence. Nous trouvons le manganèse dans le décor polychrome de Nevers, de Rouen, de Quimper, do Sînceny, de Moustiers, de Desvres, de Vron, do Rouy, de Saint-Porchaire, do La Rochelle, do Marans, d'Angouleme, de Limoges, de Bordeaux, de Montauban, d'Ardus, de Montpellier, de Varages, de Lyon, etc. D'autres fabriques françaises ont fait couramment, comme Rennes, le camaïeu manganèse, telles que celles de Saint-Omer, d'Aire, d'Hesdin, de Goult. Parmi les fabriques étrangères où domino cette couleur nous pouvons citer : en Belgique, cello de Bruxelles; en Hollande, celles de Delft; en Allemagne, celles de Nuremberg, de Bayreuth, de Kellinghuson, de Stokelsdorff; en Suède, celle de Stockolm; en Norwège, celle de Herbo; en Suisse, celle de Zurich, et d'autres encore. Comme on le voit, ce n'est pas l'emploi plus ou moins constant du violet de manganèse qui peut guider dans l'attribution et la détermination d'une faïence quelconque.

t. Bibliothèque de l'Enseigneinent des Be^taz-ArU; La Faïence, par Th. Deck. — Voir ooUmnient Slrasboarg, p. UT, Og. 7i; p. ISl, Og. 74; — Niedcrwiller, pp. 128-139, Og. 78, 79; — Marseille, p. 13S, fig. 81; p. 134, flg. 83; — Sceaaz, p. 14i, Og. 90; etc.

En voici, entre beaucoup d'autres, un exemple dont nous pouvons d'autant mieux garantir l'exactitude que nous avons été témoin du fait que nous rapportons ici. Un collectionneur fort distingué, qui avait réuni une assez grande quantité de faïences rennaises, mais qui avait le tort de voir du vieux- Rennes partout où dominait le violet de manganèse, avait donné dans sa collection une fort bonne place à un très beau plat sans marque décoré de fleurs et d'oiseaux en camaïeu de cette couleur. Or, un jour, la collection reçut la visite d'un spécialiste des plus experts que nous avions le plaisir d'accompagner et qui, s'arrêtant tout d'abord devant le plat en question, fît obligeamment remarquer, et cela sans aucune hésitation, que cette belle pièce étiquetée « faïence de Rennes » était de la fabrique de Zurich. Et son attribution était d'autant plus certaine, d'autant moins discutable qu'il venait de faire récemment en Suisse un séjour qu'il avait mis à profit pour étudier d'une manière toute spéciale et très approfondie les produits céramiques de ce pays, et principalement ceux de Zurich. •

Voici un autre fait du même genre. Dans la même collection que nous venons de citer existait une fort belle potiche dite « pot-pourri » dont le couvercle était décoré de branchages avec fleurs et fruits polychromes en relief. Sur la panse, de jolis bouquets en violet de manganèse pâle et un peu bouillonné. Depuis plus de trente ans cette potiche figurait dans la collection comme faïence de Rennes, et cette attribution n'avait jamais soulevé aucune objection. Sa facture générale nous inspirant quelques doutes, nous résolûmes un jour de laver énergiquement le dessous du vase, qui était enduit d'une très

épaisse et très tenace couche de crasse noirâtre — peut-être intentionnelle? — et notre surprise fut grande d'y découvrir une marque composée do trois lettres majuscules, K, T et une troisième lettre paraissant être lin J, ces trois caractères superposés et tracés en noir au pinceau avant la cuisson. Recherchant alors à quelle fabrique devait être attribuée cette marque, nous ne tardâmes pas à en trouver d'analogues mentionnées et figurées dans divers ouvrages* : elles appartiennent à une ancienne fabrique danoise, celle de Kiel, dans le duché de Holstein. La lettre K est l'initiale du nom de la localité (Kiel); la lettre T est l'initiale du nom du fondateur de la fabrique (Taennich); la dernière lettre doit être l'initiale du nom du décorateur. La déconvenue du premier moment fut compensée par la satisfaction de voir apparaître inopinément une faïence danoise d'assez grande rareté et dont on n'avait pas jusqu'alors soupçonné l'existence dans la collection.

Il ne faut donc pas s'attendre à trouver des indications certainesde provenance ni dans la nature ou la couleur de la terre, ni dans la blancheur plus ou moins intense de l'émail ou dans ses défectuosités, ni dans le style du décor, ni dans la forme des pièces de vaisselle, ni dans l'emploi du violet de manganèse. Aucun de ces caractères, pris isolément, ne peut être invoqué comme marque d'origine, et même lorsqu'ils se trouvent tous réunis sur la même pièce, bien qu'ils constituent des indices dont

1. A Jteqaemtrt, Les Merveilles de la Céramique, t m, p. Si3. — Ed. Gtrnier, Catalogue du Musée céramique de Sèvres, fascicule IV, série D, Faleoces, pp. 499 et 500.

il est bon de prendre note, il n'est pas toujours prudent d'en tirer une conséquence absolue en faveur de Tattribution aux fabriques de Rennes de faïences non signées ou ne portant pas Tindication de leur lieu d'origino. Nous ne prétendons pas dire que ces caractères, soit isolés, soit réunis, doivent être dédaignés. Non certainement; mais, nous le répétons, ils ne sont pas suffisants. A notre avis, il faut surtout tenir compte de la composition de la palette de nos peintres céramistes.

On a coutume de diviser la fabrication rennaise en deux périodes : la période italienne et la période française.

La période italienne est celle dont le point de départ est très insuffisamment déterminé jusqu'à présent, mais qui, antérieure à 1748, s'est terminée avec le florentin Forasassi. Tout porte à croire que c'est elle qui a produit les pièces dans la décoration desquelles entre ce beau jaune d'urane rehaussé de brun que nous avons citées au commencement de ce travail K Ceci est généralement admis. Malheureusement, aucune pièce do cette époque — à notre connaissance du moins — ne porto une marque d'origine indiscutable. Faut-il en excepter — avec réserves toutefois — le beau bénitier d'applique que nous reproduisons plus loin (PI. II) et dont la cupule est décorée de l'image de saint Laurent? Nous avons vu que c'était au « Pavé Saint-Laurent » que Forasassi avait fondé sa fabrique en 1748. N'était-il pas tout naturel qu'il la mit pour ainsi dire sous la protection du saint martyr qui avait donné

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