Voir ci-aprés, chap. III
S. Oa t Yu pins haut (p. 37) que la fabrication avait dû èlre inlerrompue pendaDt les deux années qui suivirent la mort de Leclerc, de 1773 à 1775.
lange à fabriquer d'aussi bonnes fayences qu'à Rouen ; trouvant à la mine de Pontpéan les plombs qui forment une des principales parties des émaux, je fis part de mon projet à un négociant de cette ville * qui, animé des mêmes sentiments, se joignit à moi pour faire Tacquisition de cette manufacture. Pendant quatre ans, nous lavons fait exploiter de compte à demi. La quantité d'aifaires survenues depuis ce temps à la maison de mon associé Ta obligé d'abandonner notre projet et de me céder son intérêt.
Pour rendre cet établissement conséquent, il a fallu des fonds considérables. Pendant que j'ai eu un associé, il m'a été facile de tirer de mes affaires la portion nécessaire pour le suivre ; maintenant que je me trouve seul, je sensi'impossibilité de le conduire sans votre secours au but que je m'étais proposé.
Jusqu'ici j'ai eu la satisfaction de faire tous les jours subsister 60 à 80 pères de famille de tous les états propres à l'exploitation de ladite manufacture'. Je ne crains point, Nosseigneurs, de soumettre à votre examen les travaux que j'y ai fait faire depuis que je la possède et ceux que j'y fais journellement. Je serais même charmé que vous chargeriez quelquesuns de vos membres de s'y transporter pour les mettre à lieu de vous faire le rapport exact de l'état où elle est.
Je suis jusqu'à présent en avance de mes fonds pour cette entreprise de plus de 100,000 livres; il me faut encore pour la rendre à son état de perfection au moins une somme de 60,000 livres; ma fortune ne me permet pas, sans vendre une partie de mes héritages, de tirer cette somme de mes affaires. J'ai dans cette circonstance recours à vous. Nosseigneurs,
f • H^c-Auliff, dont il a été parlé ci-dessas, p. 88.
2. Nous dootODS que It fabrication de la faïence ait nécessité un tel personnel chez Jollivet, et nous croyons * que dans ce nombre de 60 ou 80 pères de famille qu'il fait subsister, il comprend non seulement les employés, ouvriers et manœuvres attachés à la manufacture et demeurant i Rennes, mais encore ceux de l'extérieur, tels que les terrassiers qui extraient la terre des carrières, les charretiers qui la transportent, les bûcherons qui abattent et apportent les bois destinés à cbaufTer les fours, etc.
pour vous prier de vouloir bien me prêter la susdite somme de 60,000 livres pendant 15 ans sans intérêt; vous contribuerez par là, sans courir aucuns risques, à l'avantage d'une famillle nombreuse dont je suis chargé et au soutien de plus de 100 pères de famille que j'occuperai journellement. Sans ce secours, Nosseigneurs, je courrais risque de perdre te fruit de sept années du travail le plus assidu. D'ailleurs, j'o*se assurer que le peu de biens fonds que je possède est dans le cas de répondre de l'emprunt que je sollicite ; il vous servira, ainsi que la manufacture, de sûreté pour le remboursement.
Le zèle que vous avez toujours montré pour le bien de la province, et en particulier pour celui de cette ville, me fait espérer que vous accueillerez favorablement ma demande, et qu'en me secondant vous mettrez votre pays dans le cas de se passer par la suite defayences étrangères et même d'entrer en concurrence avec Rouen pour l'exportation, la qualité et la beauté se trouvant réunies dans ma fabrique.
Vous voyez comme moi, Nosseigneurs, l'avantage qu'en retirera cette ville par la consommation des matières premières que le sol nous fournit, et surtout par la main d'oeuvre, source naturelle et ordinaire de la subsistance des pauvres, et sans laquelle ils se trouvent réduits à l'indigence et aux maux
qu'elle entraine.
JoLLivET fils.
Les Etats renvoyèrent cette requête, le 14 décembre 1782, à leur Commission du Commerce.
Celle-ci, entièrement favorable à JoUivet, émit l'avis que la somme de 60,000 livres pouvait lui être prêtée pour quinze ans, sans intérêts, <c afin de donner plus de développements à sa manufacture dont les produits réunissent à la solidité Télégance et le bon goût des formes *. » Les Etats n'adoptèrent pas les conclusions de leur Commission, témoin le procès-
1 ArchiYes dépirtementiles d'Ille-et-Vilaine. Série G. 3179.
verbal de leur séance du 30 janvier 1783 dans lequel nous lisons ceci :
Les Etats ont ordonné que la requête du sieur JoUivet fils, qui demandait que les Etats lui eussent prêté la somme de 60,000 livres pour 15 ans sans intérêts pour soutenir et augmenter sa manufacture de faïance, lui sera rendue.
Ce second échec ne découragea pas Jollivet, car un peu moins do quatre ans plus tard il reproduisait, presque dans les mêmes termes, sa requête de 1782, et la présentait de nouveau aux Etats pendant leur tenue de 1786. Une telle persistance eût dû être enfin couronnée de succès; malheureusement pour Jollivet il n'en fut rien, et sa dernière supplique eut le même sort que les deux premières.
Thomas Jollivet avait épousé vers 1756 une demoiselle Marie-Anne-Renée BouUay dont il eut une nombreuse lignée. Nous n'avons pas retrouvé moins de treize enfants nés de ce mariage dans Tespaco de treize ans, du 23 mai 1757 au 16 mai 1770. Une des filles de Thomas Jollivet, Renée-Marie, née le 3 août 1758, avait épousé à Rennes, le 1*' juillet 1777, un de ses cousins, Philippe Binet, architecte, né à Paris le 3 mai 1742.
Qu'on nous permette d'ouvrir ici une parenthèse.
Ce Philippe Binet n'appartenait-il pas à une famille de potiers ou de faïenciers? Nous sommes tentés de le croire quand nous lisons dans le Guide de VAmateur d'Auguste Demmin qu'il existait dès 1675 à Paris, rue de la Roquette, une fabrique de poterie vernissée exploitée par un sieur François
Dezon» A ce potier do terre succéda en 1730 Genest, fabricant de faïence, qui céda sa fabrique à Jean Binet le 4 décembre 1750*. Or, Philippe Binet, époux de Renée-Marie Jollivet, avait un frère, Jean Binet, qui signait comme parrain, le 17 janvier 1782, au baptême d'un fils de Philippe Binet, où il était quaHfié « oncle paternel de Tenfant^ » et qui signait de nouveau, le 29 septembre 1787, comme témoin au baptême d'un autre enfant de son frère ^. Ne seraiton pas fondé à voir ici l'ancien faïencier de la rue de la Roquette qui se serait retiré à Rennes?
Ceci dît, revenons à tiotrc Manufacture rennaise et à ses possesseurs.
Thomas Jollivet, par suite des refus successifs des Etats à lui consentir un emprunt, fut obligé de se contenter uniquement de ses ressources personnelles, et, ne possédant d'ailleurs aucune connaissance technique du métier de potier ni de l'art du peintre émailleur, il avait, dès 1777, confié la direction de la fabrication à un habile ouvrier de Rouen, Alexis Bourgouin, que nous avons déjà vu attaché à la manufacture dès l'année 1758, et qui ne l'avait pas quittée depuis près de trente ans. Jollivet prit comme associé son gendre Philippe Binet, et la maison atteinte comme beaucoup d'autres par le funeste traité de commerce de 1786 avec l'Angle-
I. A. Demmin, Guide de V Amateur de Faïences et Porcelaines, t. II, pp. 611-642, 4* édition; Paris, Renoaard, 1873. — Ne serait-ce pas aussi i la même famille qu'il faudrait rattacher Victor-Dominique- François Binet, né à Sèvres le 8 Juin 1798, et qui a exposé plusieurs peintures sur porcelaine, à Paris, aux Salons de 1827 à 1842?
a. Registre des Baptêmes et Mariages de la paroisse Saint-Germain de Rennes; année 1782 — Archives du Tribunal civil de Rennes.
3, Ibid. — Année 1787.
terre, se soutint tant bien que mal, mais renonça pour un moment à la fabrication artistique. Binet, d'ailleurs, ne pouvait y consacrer beaucoup de temps, car il avait bien d'autres occupations. En 1790, sa profession d'architecte le flt désigner par l'administration du district de Rennes comme expert pour l'estimation des biens nationaux*. En 1791, il présentait au Conseil général du département un mémoire dans lequel il mentionnait les découvertes qu'il avait faites « d'une terre à plâtre ou gypse dans le canton de la Poterie, à deux lieues de Rennes ; de pierre calcaire et de marne à la Chaussairie; de tripoli et de pouzzolane au Tertre-Gris, en la paroisse de Poligné^. » En 1793, il était chargé de procéder à l'enlèvement du « cheval de bronze » qui était resté sur la place du Palais depuis la destruction de la statue de Louis XIV 3; en 1794 il était nommé « architecte de la Commune en témoignage du zèle et du désintéressement qu'il avait montrés en acceptant cette place sans exiger aucun traitement*; on venait, quelques jours auparavant, de lui conférer le titre de « directeur en chef » de la compagnie de pompiers qui venait d'être réorganisée ^. Malgré ses multiples fonctions, Binet n'abandonnait pas sa manufacture; il prit un associé et fit faire de grandes réparations à l'établissement. En 1820, il faisait insérer cette note dans V Annuaire d'Ille-et-Vilaine :
1. Bulletin de la Correspondance de Rennes; 1790, l. VII, n<» 56.
2. Procès-verbaux des Séances du Conseil général du déparie^ ment d'I Ile-et-Vilaine; séance du 13 décembre 1791.