Tablettes historiques de Rennes pour 1168^ page
qui est indiqué comme « manufacturier de fayance » au quartier des Capucins. C'est donc de Leclerc que nous allons nous occuper maintenante
Comme Tavait fait en 1761 son prédécesseur Duboys de la Vrillière, Leclerc adressa au roi en 1768 une supplique dans le but d'obtenir pour sa fabrique le titre de Manufacture royale. Le 30 septembre 1768, le ministre Trudaine de Montigny transmit cette demande à M. d'Agay, Intendant de Bretagne^, qui, à son four, l'envoya pour instruction et avis à M. Guillotou, inspecteur général des Manufactures de Bretagne 3. Le 2 novembre suivant, M. Guillotou adressa à l'Intendant le résultat de son enquête. Nous extrayons de sa longue lettre le passage suivant, qui fournit quelques renseignements intéressants sur l'état de la manufacture du Pavé Saint- Laurent à cette époque :
... Il résulte de Texamen que j'en ai fait qu'elle renferme
2 fours dont le plus grand a 20 pieds de hauteur, 12 de longueur, 10 de largeur; qu'on le chauffe 18 fois par an et qu-à chaque fournée ii consomme 16 cordes de bois. Le second a 16 pieds de hauteur, 10 de longueur, 8 de largeur; on le chauffe tous les 10 jours, et à chaque fois il consomme 6 cordes de bois. Cette manufacture emploie 3 tourneurs, 2 mouleurs,
3 enfourneurs, 3 peintres, 8 manœuvres. Tous ces gens avec
1. Qai était ce Leclerc? Noas rigoorons. Toatefois, stns en rien coqdure, noas ferons remarquer qa'en 1766 il y avait i Rennes an procarear aa Parlement da nom de Glaade-René Leclerc; il était époax de Marie- Thérèse Poisson, et ii avait un frère, François-Jean Leclerc des Aulnais, qai était avocat aa Parlement et « doctear ès-droits. »
9. François-Mane-Briino d'Agay fat Intendant de Bretagne de décembre 1767 i octobre 1771.
3. M. Guillotoa avait saceédé, dans les fonctions d'Inspectear général des Manufactures de Bretagne, k M. Antoine de Groisy, décédé i Rennes le 25 mai 1767.
leurs familles vivent uniquement du travail qu'elle leur procure.
Le sieur Leclerc a, par ses soins et ses recherches, trouvé à deux lieues de Rennes des terres et des sables propres à la fabrication de la fayence. Ses prédécesseurs les tiraient à grands frais de Bordeaux et de Nevers. Cette découverte Ta mis dans le cas de donner la fayence à beaucoup meilleur marché qu'eux, d'augmenter par conséquent son débit en servant le public dans cette province à un prix beaucoup au-dessous de celui des manufactures de Rouen et autres.
La fayence qu'il fabrique est à l'imitation de celle de Rouen ; elle m*a paru en avoir la beauté et la solidité. Il fait, en toute qualité, couleur et forme, les ustensiles de nécessité et de commodité. Les assiettes, plats, soucoupes, etc., de la première qualité, sont dans les formes les plus agréables. Tout ce qui est destiné pour la cuisine est bronzé au-dessous et va au feu ; il prétend même que sa fayence en soutient l'ardeur plus longtemps que celle de Rouen sans que le vernis se fende. Son établissement est grand et vaste; il est en état d'entreprendre tout ce que l'on fabrique dans les autres manufactures de ce genre ; il l'augmenterait encore si le débit était plus courant. Il fait aussi du gray à la façon d'Angleterre.
Il paraît évident que les soins et l'intelligence du sieur Leclerc ont amélioré et perfectionné la fayence de cette manufacture depuis deux ans qu'il en est propriétaire, et qu'il s'est mis dans le cas d'en fournir une plus grande quantité et à meilleur marché que ses prédécesseurs.
J'estime donc qu'il peut mériter les mêmes encouragements qu'ont obtenues les manufactures de fayence de Rouen et autres; qu'ainsi si le titre de Manufacture royale a été la récompense de leur talent et de leur industrie, il n'y aurait inconvénient de l'accorder au sieur -Leclerc. Je ne doute même pas que ce ne fût un puissant aiguillon pour lui, qu'il ne fit de nouveaux efforts pour perfectionner son travail et mériter d'autres gr&ces,
J'ai l'honneur, etc.
GUILLOTOU.
Le 12 novembre, Tlntendant d'Agay, plus coulant que ne Tavait été son prédécesseur Le Bret à l'égard de Duboys de la Vrillière, renvoyait au ministre la demande de Leclerc en reproduisant mot pour mot les conclusions favorables de Tlnspecteur général des Manufactures. Toutefois le ministère fit la sourde oreille, et le titre de Manufacture royale ne fut pas accordé à la fabrique qui resta, comme devant; « Manufacture privilégiée du Roy. »
Leclerc, qui n'avait probablement pas eu luimême une grande confiance dans le résultat de ses démarches, se demanda s'il n'aurait pas quelques chances d'obtenir un subside des Etats de Bretagne, comme ses confrères de la rue Hue, Tutrel d'abord, du Lattay ensuite, auxquels une somme de 12,000 liv. avait été prêtée pour dix ans sans intérêts ^ Il adressa donc aux Etats, pendant leur tenue de 1768, une demande d'emprunt de la somme de 30,000 liv. pour dix ans et sans intérêts. Les Etats, suivant la procédure ordinaire, renvoyèrent cette demande à l'examen de la Commission dite « Bureau du Commerce, » qui déposa le rapport suivant :
Le siear Leclerc vous représente, Messiears, que dans le désir d'être utile à la ville de Rennes, il a acquis depuis trois ans la manufacture'de fayance privilégiée du Roy établie près les Capucins de ladite ville ; qu*il est parvenu à découvrir à deux lieues de Rennes les matières premières que les précédents entrepreneurs faisaient venir à grands frais de Nevers et de Bordeaux; qu'il a employé les ouvriers les plus habiles et est enfin parvenu à faire les fayances les plus belles, les plus
1. Voir ploi loin la ptiiie de notre tra?tU consacrée à la manafaciare de faïence de la roe Hae, chapitre III ci-aprèf.
solides et qui souffrent le feu. 11 occupe 60 personnes à Rennes V et afin de le mettre en état d'en employer un plus grand nombre et de perfectionner cet établissement, il vous supplie, Messieurs, de lui prêter une somme de 30,000 livres sans intérêts pendant dix ans.
Le Bureau du Commerce, considérant combien cet établissement est utile à Rennes dont un grand nombre d'habitans sont, faute d'occupation, réduits à la plus grande misère, est d'avis que Içs Etats accordent au sieur Leclcrc une somme de 12,000 livres à titre de prêt et sans intérêt, pour six ans seulement, parce qu'il fournira aux Etats caution recréante et solvable.
Les Etats jugèrent, comme le Bureau du Commerce, que le subside de 30,000 livres demandé était exagéré, et adoptant les propositions de leurs commissaires, ils consentirent à prêter 12,000 livres pour six ans. Voici la décision qu'ils prirent dans leur séance du 20 février 1769 :
Les Etats accordent au sieur Leclerc, acquéreur de la manufacture de fayance privilégiée du Roi établie à Rennes, et afin de perfectionner cet établissement, une somme de 12,000 livres à titre de prêt et sans intérêt, parce qu'il fournira aux Etats caution recréante et solvable.
Cette caution « recréante et solvable » fut fournie à Leclerc par un de ses amis, du Boueczo du Rongouet, maître particulier des Eaux, Bois et Forêts à Vannes.
1. Il y a li ane exagération évidente. Nous avons vu plus haut, parle rapport de l'Inspecteur général Guillotou, que la manufacture de Leclerc occupait seulement dix-neuf ouvriers ou manœuvres. On a probablement Yoalu dire que la manufacture assurai/ Vexistence de soixante personnes, ee qui était fort possible si la plupart des ouvriers étaient mariés et pères de famille.
Il est à croire que le prêt de 12,000 livres consenti par les Etats n'améliora pas sensiblement la situation do la manufacture, car dès Tannée suivante, Lcclerc cherchait à la vendre. Les Etats s'en émurent et, dans leur séance du 16 octobre 1770, ils prirent cette délibération :
Les Etats, sur le rapport de M. de La Bourdonnaye, procureur général sindic chargent ledit procureur général sindic
de veiller à la conservation de l'hypothèque du prêt de 12,000 liv. qu*ils ont fait au sieur Leclerc, entrepreneur de la manufacture de fayance située sur le chemin de Saint-Laurent de cette ville, attendu qu'il a proposé de la vendre dans les Affiches de Nantes.
L'appel de Leclerc aux acquéreurs ne fut pas entendu, et il continua l'exploitation de sa manufacture jusqu'à sa mort, arrivée au mois de mai 1773.
Le procureur général syndic fît alors toutes diligences pour sauvegarder les intérêts des Etats, puisque ceux-ci étaient créanciers de Leclerc pour les 12,000 livres prêtées en 1769 et dont le remboursement n'était exigible qu'en 1775; mais, dans la tenue de 1774, le syndic dut faire connaître à l'Assemblée qu'il n'y avait rien à espérer dans la succession de Leclerc, « parce qu'il y avait des créances antérieures et préférables. »
Sur les entrefaites, du Boueczo du Rongouet, caution de Leclerc, était mort aussi, et c'est sur les héritiers du Maître des Eaux et Forêts de Vannes que l'on allait avoir recours. Du Rongouet laissait en effet une succession considérable à ses deux seuls héritiers, du Boueczo de Brouelle, son frère, et de Douville, son neveu. Bien que déjà très riches
tous doux, de Brouello et de Douville essayèrent d'apitoyer les Etats auxquels ils adressèrent, pendant la tenue de 1774, une supplique tendant à obtenir « sinon une décharge du cautionnement de leur frère et oncle, du moins quelque diminution et un délai convenable » pour s'acquitter. Ils offraient comme garantie une hypothèque sur 500 œillets de marais en Rhuys ; sur la terre du Mené, située en Sarzeau, valant 15,000 livres; sur la terre de Kerponer, près Pontivy, valant 25,000 livres; enfin sur la terre de Brambouet, près Hennebont, valant aussi 25,000 livres. L'examen de la requête des héritiers fut confié, le 6 janvier 1775, à la Commission des Finances qui déclara que la succession n'était pas aussi obérée qu'on voulait bien le dire, et qu'il n'y avait pas lieu d'accorder une diminution quelconque sur les 12,000 livres formant le cautionnement fourni par du Rongouet. Toutefois, elle émettait l'avis, qui fut sanctionné par les Etats, qu'un délai de deux ans pouvait être accordé à MM. de Brouelle et de Douville pour se libérer. Ceux-ci versèrent un premier acompte de 4,000 liv. le 3 octobre 1776, obtinrent un nouveau sursis des Etats, et ne finirent de se libérer complètement qu'en 1785.
Nous avons vu plus haut que Leclerc était mort en 1773, laissant des affaires très embrouillées et sa manufacture de faïence en assez piteux état au point de vue financier, bien qu'il eût fait de louables efforts pour la relever après l'insuccès de ses précédents propriétaires. La fabrique semble avoir été à peu près abandonnée pendant les deux années qui suivirent la mort de Leclerc, c'est-à-dire jusqu'en
1775, époque où elle fut acquise par un des principaux négociants. de Rennes, Thomas JoUivet, qui, avec son père François JoUivet, dirigeait une importante maison de vins en gros, en même temps qu'un non moins important commerce de fers. Thomas JoUivet s'associa avec un autre gros négociant, Jean-Baptiste Mac-Auliff, irlandais d'origine, qui exploitait à Rennes, depuis vingt ans déjà, une manufacture d'étoffes de laine « façon d'Angleterre, » patronnée par les Etats de Bretagne*.
L'association no fut pas de longue durée, car Mac-Auliff mourut le 13 février 1778^, après avoir résilié le traité qui le liait à JoUivet. Celui-ci, resté seul à la tête de la fabrique, songea à suivre l'exemple de son prédécesseur Leclerc et résolut de solliciter à son tour des Etats de Bretagne un emprunt qui pût lui permettre de combler le vide fait dans sa caisse par le retrait de l'apport de son ancien associé Mac-Auliff. JoUivet adressa en conséquence aux Etats, dans leur tenue de 1778, une demande d'emprunt de 30,000 livres pour douze ans sans intérêts. Mais les Etats avaient été rendus prudents, sinon méfiants, par suite des difficultés
1 . Lft Hanufacture d'étoffeB de laine de Rennes fut l'objet de nombreux encouragements de la part des Etats. Dès 1737 ils accordaient des primes de fabrication à Mac-AulifT; en 1759 ils lui consentaient un prêt de 10,000 livres pour dix ans; en 1760, ils lui votaient une somme de 1,S00 livres a pour augmentation de métiers et achat de machines; » en 1769 ils lui accordaient une a gratiGcation de 50 livres par an et par métier battant, i condition de former des élèves » Ce dernier encouragement ftit continué aux enfants Mac-Auliff Jusqu'en 1785. (Archives départementales d'Ille-et- Vilaine; série C; Etats de Bretagne.)
S. Dans l'acte mortuaire qui le concerne, Mac-Auliff est ainsi désigné et qualifié : i Le sieur Jean-Baptislc Mac-Auliff, natif de Cork en Irlande, de la baronie de Bury-More, manufacturier des Etats de Bretagne authorisé par Sa Majesté. » (Archives du Tribunal civil do Rennes ; Registre des Baptêmes, Mariages et Sépultures de la paroisse Saint-Martin de Rennes.
qu'ils éprouvaient au sujet du remboursement des sommes prêtées par eux à Leclerc en 1769 et précédemment à Tutrel en 1750 ' ; aussi se bornèrent-ils à renvoyer « à des temps plus heureux » la requête de Thomas Jollivet. Celui-ci se le tint pour dit, et, tout en se promettant de renouveler plus tard sa tentative près des Etats, il continua avec ses propres ressources Texploitation de sa manufacture. Quatre ans après, lors do la tenue de 1782, il crut voir luire enfin « les temps plus heureux » qu'il attendait, et il adressa aux Etats cette nouvelle supplique que nous reproduisons in extenso, et dans laquelle il porte à 60,000 livres la somme qu'il demande à emprunter :
A Nosseigneurs les Etats de Bretagne.
Nosseigneurs,
La protection particulière dont vous avez toujours honoré le Commerce, les Manufactures et les Arts est pour moi un sûr garant de trouver en vous un appui puissant dans Tentreprise que j'ai faite.
Animé du désir de coopérer en quelque chose au bien de ma ville, voyant avec chagrin que faute de commerce et d'industrie la plupart des pauvres y manquaient d'occupation, j'ai conçu l'idée de rétablir une manufacture de fayence abandonnée depuis plusieurs années ^, et de conduire à leur perfection des ouvrages qui jusqu'alors n'avaient encore été qu'ébauchés.
Ayant examiné avec soin nos environs et reconnu qu'ils étaient abondamment pourvus de terres propres par leur mé-