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Les anciennes guerres de Lorraine dans les Vosges

A Tépoque de la conquête des Gaules par les Romains, il y a près de deux mille ans, la contrée , appelée plus tard la Lorraine, était comprise dans la Gaule-Belgique.

Les Belges étaient pour la plupart d'origine germanique ou celtique.

Jules-César, qui se connaissait en hommes de guerre, place, dans ses Commentaires, les Belges au-dessus de tous les autres peuples gaulois, sous le triple rapport de la valeur, de Taudace et de là fierté. Ses légions firent des efforts héroïques pour se mesurer avantageusement avec eux et ne parvinrent que difficilement à les vaincre et à les subjuguer. Les Belges durent céder à la fortune et au génie de César, de même qu'au courage et à la discipline de ses soldats.

Quatre siècles après, dans sa remarquable idylle sur la Moselle , que j*ai récemment traduite en vers, le poète latin Ausone fait à son tour réloge des Belges. Il s' écrie, en s'adressant à leur beau fleuve :

« Mère féconde en fruits, comme en fils glorieux,

)) 0 Moselle, salut ! A l'envi tout conspire

» A te faire briller , tes grands et nobles cœurs ,

» Ta jeunesse guerrière , et ton langage émule

» Du langage latin. La nature cumule

y> Chez tes heureux enfants Faménité des mœurs,

» Et Tesprit enjoué sous un visage austère, j)

Malgré la succession des siècles , le mélange des races, l'importation des mœurs étrangères, les révolutions du pays, la Lorraine est restée ce qu'elle était autrefois, la terre classique de la bravoure et des instincts belliqueux.

Ses rois et ses ducs étaient heureux et fiers de commander à des peuples aux aptitudes privilégiées , aux nobles penchants.

Eux-mêmes étaient passionnés pour le métier des armes et entrèrent souvent en lice , car ils eurent plus d'une fois à résister aux agressions des puissances voisiaes de leurs états qu'entraînait le désir de s'approprier une contrée riche , fertile.

salubre, pittoresque, parsemée de plaines, de vallons , de montagnes , de mines , de forêts , de rivières.

Ils combattirent en outre soit pour maintenir leur indépendance et leur souveraineté, soit pour réprimer les rébellions de leurs propres vassaux , gentilshommes , bourgeois ou paysans , impatients du joug pesant de la servitude , ou enfln pour agrandir leurs domaines et leurs droits.

Dans ces luttes, où le sang lorrain ne fut pas toujours épargné, les princes de Lorraine révélèrent parfois les grandes qualités que la nature' leur avait départies. Il y en eut même qui atteignirent à la hauteur des plus fameux capitaines de leur temps , s'ils ne la dépassèrent point.

Mais au-dessous d'eux , dans la noblesse comme dans le peuple, il se produisit également de vaillants guerriers qui immortalisèrent leur gloire et leur nom.

Il y eut surtout cette ancienne chevalerie dont la création remontait aux croisades et où brillaient au premier rang les Duchâtelet, les d'Haraucourt, les Lenoncourt, les Ligniville, surnommés « les quatre chevaux de Lorraine » pour mieux caractériser leur noblesse et leur puissance.

Et, pour ne parler que des illustrations yosgiennes, il y eut Tétonnante jeune fille de Domremy ( 1 ) , qui sauva la France et son roi et qui , selon les expressions du pape Calixte III mourut martyre de sa religion , de sa patrie et de son prince.

Il y eut les Doron , de Bruyères , les gentilshommes de Laveline , les Malhortie , de Chantagne ^ les Collignon, de Fille- sur -Illon ^ les Gérard, à'Avillers, et bien d'autres person-r nages encore.

De nos jours, la Lorraine a fourni mx^ armées, avec plusieurs maréchaux de France, une foule de généraux , de colonels , d'officiers , de soldats, qui , sortis de toutes les classes de la société , ont fait éclater leur courage et leur intrépidité sur les champs de bataille de la République et de l'Empire.

Une des plus braves phalanges de Napoléon I" était entièrement composée de Vosgiens, c'était le neuvième régiment d'infanterie légère. L'Empereur l'avait surnommé « l'incomparable » , glo-

( i ) Je ferai remarquer une fois pour toutes que les localités dont les noms sont en italique dans cet ouvrage appartiennent aux. Vosges.

neux surnom que ce régiment avait mérité par ses vertus guerrières.

Les mémorables campagnes de Crimée, en 1854, et d'Italie, en 1859, ont également vu les soldats lorrains se conduire de la manière la plus brillante et verser généreusement leur sang pour le triomphe des causes les plus justes.

Je n'ai pas l'intention d'écrire l'histoire complète des guerres et des combats dont la Lorraine a été jadis le théâtre et la victime. De ces drames émouvants je veux seulement détacher, avecd'aulres faits qui les relient entre eux, les épisodes les plus frappants accomplis dans la parlie de cette ancienne province qui forme le département des Vosges , mon pays natal.

11 m'a été donné de voir souvent dans ma jeunesse les différents lieux marqués par ces épisodes et qui , remués par le fer de la charrue , on! maintes fois rejeté de leur sein des ossements humains , des armes rouillées , des ruines de toute sorte , navrants souvenirs de ces vieilles batailles que les âges se sont transmis. Chaque fois les événements qu'ils rappellent se sont retracés à mon esprit avec un vif sentiment d'intérêt.

J'aî lieu de penser que ce sentiment sera

partagé par ceux de mes compatriotes et par les étrangers qui liront mes récits, dont j*ai puisé les éléments dans les annales et les traditions accréditées de la province , en passant en revue , comme je vais le faire de nouveau, les faits et gestes des rois et des duc^ de Lorraine.

De S55 à $09« — l.e roi Lothaire. — Le» Danoise mur le Rhin. — Triiste état de» abliaye» de iioyë^iioïjtier et de

La Lorraine eut d'abord des rois.

Le premier d'entre eux lui donna son nom. Il régna de 855 à 869. C'était Lothaire , un des trois fils de l'empereur Lothaire.

Ce prince , quoique débauché , passait pour Drave et hardi. Il se ligua avec le roi de France , Charles-le-Chauve, contre Louis, roi de Germanie, qui menaçait d'envahir leurs états.

Le traité qu'ils conclurent dans ce but fut signé en 858 à Arches , près E'pinaL Arches , simple village aujourd'hui, était autrefois une ville d'assez grande importance pour que les ducs

de Lorraine ajoutassent à leurs litres celui de prince souverain A' Arches. Charles y possédait sur les bords de la Moselle « une maison royale » dont il ne reste plus la moindre trace. Il reçut le roi Lothaire dans cette maison et lui en fit le& honneurs.

En présenee de leur traité d'alliance , le roi de Germanie posa les armes et la paix fut rétablie entre les trois monarques.

Au mois de janvier 863 , les Danois , qui portaient aussi le nom de Normands , remontèrent le Rhin sous la conduite de Roric , leur général , arrivèrent jusqu'à Cologne, pillèrent Dorstadt et ses environs et massacrèrent des marchands de la Frise , qui s'étaient réfugiés dans Nimégue.

Le roi Lothaire se hâta de lever une armée pour arrêter leurs brigandages et leur marche. Les Vosges* lui fournirent un contingent de bons soldats. Il descendit la rive gauche du Rhin , tandis que les Saxons , ses alliés , en suivaient la rive droite.

Les Normands reconnurent bien vite qu'ils ne pourraient aller plus loin et se retirèrent. Mais les Lorrains et les Saxons , craignant leur retour, restèrent quelque temps en observation sur les

bords du fleuve et ne rentrèrent dans leurs quar-^ tiers qu'au mois d'avril suivant.

Lothaire , en 866 , aida avec ses Lorrains , Tempereur Louis à expulser dltalie les Sarrasins venus d'Afrique et il le fit avec un admirable succès- Malheureusement , ses troupes victorieuses furent décimées par les chaleurs ^ la peste et la dyssenterie. On regarda cette calamité inattendue comme un châtiment que le ciel infligeait au roi de Lorraine pour les dérèglements de sa conduite.

Vers le même temps, l'abbaye de Moyetimoulier, fondée par saint Hydulphe sur la fin du septième siècle , devint presque entièrement déserte par les moyens rigoureux dont le pouvoir se servait pour lever les troupes que certains monastères étaient tenus de fournir > en cas de guerre.

Moyefimoutier , qui passait pour « impérial » devait entretenir trente soldats à ses frais. Mais les malheurs des temps, amenés surtout par des troubles continuels , le mirent hors d'état de remplir cette obligation. Le roi Lothaire confisqua alors l'abbaye et la donna au duc Régnier-au- Long-Cou , gouverneur delà province.

Le duc lie se fil îinmn scrupule de moîesier l'es religieux et de leur prendre onze cents familles de serfs , qui faisaient leur principale richesse. H leur enleva en outre leurs métairies et leurs prieurés pour les obliger à se renfermer tous dans les murs de leur couvent , et il ne leur laissa pour subsister qu'une seule petite ferme. Les religieux , manquant des choses nécessaires à la vie , furent malgré eux contraints de se disperser et de courir le pays aOn de chercher des moyens d'existence. Il en resta tout au plus dix ou douze au monastère. Ceux-ci , ne se croyant plus liés parleurs vœux, cessèrent d'observer la règle de leur ordre , perdirent Tesprit de leur vocation et suscitèrent des plaintes nombreuses contre eux. On en profita , quelques années après, pour les remplacer par des chanoines.

Les guerres ne furent pas moins funestes à Tabbaye de Senones.

Créée au seplième siècle , comme celle de Moyeninoutier sa voisine, niais par saint Gondelbert , cette abbaye bcvit réduite à un déplorable état , non seulement par la dissipation de ses biens temporels, mais encor-e par l'abandon de sa règle, qui en fut forcément la suite.

Adélard , son quatorzième abbé depuis sa fon'^ dation , ne contribua pas peu non plus à ce triste résultat.

L'abbaye , qui jusque là avait été comme une sorte de paradis terrestre , devint sous le gouvernement d' Adélard la retraite d'hommes déréglés et licencieux. Leur supérieur , s' autorisant des mauvais exemples que cette époque d'agitations , de guerres et d'anarchie reproduisait chaque jour, ne songeait nullement à réprimer les écarts scandaleux de ses moines et s'y livrait au contraire tout le premier. Après avoir englouti la fortune du monastère, il laissa ses religieux sortir de leur cloître pour se retirer dans des maisons particulières et y vivre dans une entière liberté. La misère les obligea à quitter l'habit monastique ; Ils se firent manœuvres et travaillèrent aux champs pour ne pas mourir de faim. Ils continuèrent ce genre de vie sous six abbés successifs. Le septième, nommé Rambert, parvint enfin à les faire rentrer au monastère , à rétablir l'ordre et la discipline parmi eux et à réparer les désastres éprouvés par l'abbaye de Senmes,

De §69 à 889. — Partag:e de la Lorraine* — Guerre entre Charlesj-le-ChaiiTe et Loni» de Germanie* — Entreprise mallienrense de l^al>bé Hugues. — I^^oa-* Telle irruption des r^ormands eu Lorraine*

A la mort du roi Lothaire , ses deux oncles , Charles-le-Chauve , roi de France , et Louis , roi de Germanie , se partagèrent la souveraineté du royaume de Lorraine , qu'ils conservèrent ainsi divisée jusqu'en 877.

Ce partage rencontra toutefois de grandes difficultés et les armes furent même sur le point d'intervenir pour les trancher. Mais tout fut réglé à l'amiable par un traité que les parties signèrent le 8 août 870.

Le roi de Germanie reçut dans son lot plusieurs domaines situés dans les Vosges , l'abbaye de Bénédictins de St-Dié , l'abbaye de Prémontrés A'Etival^ l'abbaye de Bénédictins de Memirejnont, le chflteau de la Haute-Pierre près Moyenmou-

lier, le Chaumontois qui comprenait une portion considérable du département actuel des Vosges, enfin le Soulossois^ dont le village de Soulosse^ Fancienne « Solimariaca » des Romains , était le chef-lieu.

L'abbaye de Bénédictins de Senones fut le seul domaine des Vosges qui échut au roi de France.

Louis de Germanie mourut le 28 août 876 à Francfort , en transmettant à Louis , son second fils, sa couronne de roi de Germanie et sa part du royaume de Lorraine.

Charles-le-Chauve , devenu empereur , forma tout aussitôt le projet de dépouiller le nouveau roi de Germanie non seulement de ses Etats de Lorraine mais encore de ses autres provinces, bien que ce jeune prince fût son neveu et il rassembla contre lui une nombreuse armée.

Louis s'opposa à l'exécution des desseins ambitieux de son oncle. Comme ses troupes étaient inférieures en nombre à celles de son adversaire, ii eut d'abord recours à la voie des négociations. Ce moyen ne lui réussit pas. Il se décida alors à courir la chance des combats.

Avant d'entrer en campagne , Louis fit faire

des prièrcî^ publiques , dont l'armée de Chai ie^; se moqua.

Il voulut en outre procéder dans son camp à une singulière opération , qui était regardée comme un acte religieux et qu'on appelait le jugement de Dieu.

Il fit donc passer dix hommes par Fépreuve du fer chaud, dix par Tépreuve de Teau chaude el dix par Tépreuve de Teau froide , afin de savoir si le roi , son père , n'avait pas eu le droit de jouir de cette portion du royaume de Lothaire que lui avait attribuée le partage fait entre lui et l'empereur Charles.

Les trente hommes sortirent sains et saufs de cette périlleuse épreuve. Le droit était incontestable.

Enhardi par ce succès , Louis prit confiance dans ses forces et compta sur la victoire. Son attente ne fut point déçue. Les deux armées se rencontrèrent le 8 octobre 876 à Andernach ^ auprès de Coblentz. Louis défit complètement l'Empereur. Charles s'enfuit précipitamment , en abandonnant au vainqueur ses trésors et ses bagages et en perdant une grande partie de son monde.

L'année suivante , le 6 octobre , deux jouvê avant l'anniversaire de sa défaite, Charles-le- Chauve mourut dans une pauvre cabane du Mont-Cenis, lorsqu'il se rendait en Italie pour combattre les Sarrasins.

Louis~le-Bègue , son fils et son successeur, dès son avènement à Tempire , fit avec son cousin, le roi de Germanie, un traité de paix qui maintint le partage du royaume de Lorraine tel qu'il avait été réglé en 870 , et mourut en 879 , sans avoir pu rien faire de remarquable.

Le roi de Germanie monta sur le trône de Bavière en 880 et réunit en même temps , par suite de nouveaux arrangements, toute la Lorraine sous son sceptre.

Pendant Tabsence qu'il fit pour aller prendre possession de son nouveau royaume , Fabbé Hugues , fils naturel du roi Lothaire, se jeta en Lorraine dans le dessein de s'en emparer, en sa prétendue qualité d'héritier légitime de son père. Il se saisit d'un château fort , voisin de Verdun et y logea une garnison de bandits qui désolèrent toute la contrée.

Le roi envoya contre lui quelques troupes. Elles ne purent joindre l'abbé Hugues, mais elles assié«

gèrent le château fort, le prirent, le rasèrent, tuèrent une partie de sa garnison , en expulsèrent une autre partie du royaume , coupèrent les cheveux , arrachèrent même la peau de la tête aux aventuriers restants qui étaient les plus coupables, et les chassèrent en outre avec ignominie.

Plus tard , Hugues mal inspiré essaya de prendre sa revanche. On ne lui en laissa pas le temps. On fit main basse sur sa personne , on lui creva les yeux et on en fit un moine.

Sous le règne de Louis de Germanie , les Normands , plus audacieux et plus pillards que jamais , firent une nouvelle irruption en Lorraine. Ces barbares du Nord , après avoir brûlé et ruiné plusieurs villes considérables , comme Nimégue , Cologne , Aix-la-Chapelle , établirent leur cantonnement àHaslou, sur la Meuse. Louis, résolu à les attaquer et à leur livrer bataille , en fut empêché par sa mort , arrivée le 20 janvier 882.

Cet événement acheva de consterner la Lorraine et augmenta encore l'audace des Normands. Leurs bandes marchèrent sur Trêves qu'elles ravagèrent ; puis , remontant la Moselle , elles se dirigèrent vers la ville forte de Metz.

Chemin faisant elles semaient partout Tépou-

vante et la désolation. Tout fuyait devant elles. Elles furent néanmoins assaillies à Remich , entre Sierk et Trêves, par Vala , évêque de Metz, Berthulse , archevêque de Trêves et Adélard , comte du pays. La mêlée fut terrible , mais la victoire resta aux Normands. Vala ])erdit la vie ; son armée , composée de milices lorraines , levées ^ la hâte et peu exercées fut taillée en pièces. Le comte et l'archevêque se sauvèrent camme ils purent.

La ville de Metz et les contrées environnantes échappèrent toutefois et comme par miracle au péril. Les barbares , au lieu d'assiéger cette ville, dont il leur eût été facile , dans cette circonstance, de se rendre maîtres , se partagèrent en deux colonnes qui , chargées de butin , reprirent. Tune, le chemin de la mer,, et Fautre , le chemin d'Haslou.

Pe SSfî à 913. — Réappai«îtSo3ft des Normands. — Rébellion de la noblesse. — i^aTages des Huns* — Déplorable siinatlon de la Lorraine.

li' empereur Charles-Ie-Gros posséda le royaume

de Lorraine depuis 882 jusqu'en 887 , année où il fut déposé par la noblesse.

Arnoud , lils naturel de Cariomao , roi de Bavière, fut reconnu roi de Lorraine à sa place.

Les Normands n'avaient pas quiité la France. En 891 , ils se montrèrent de nouveau en Lorraine , campèrent, comme toujours , sur la Meuse et dévastèrent la province. Arnoud les battit sur la Dyle , dans les environs de Louvain , et en fit un si grand carnage qu'il en resta à peine quelquesuns pour aller porter à leur flotte la nouvelle de leur défaite.

Ce désastre ne les empêcha pas de revenir quelque temps après, mais pour la dernière fois. Ils saccagèrent la riche abbaye de Prum , se signalèrent par d'autres dévastations , et , pourvu» de dépouilles et gorgés de destructions , s'embarquèrent enfin pour regagner leur froid climat.

Elevé à l'Empire , Arnoud fit en 895 couronner roi de Lorraine Zuentebolde , son fils naturel. Ce dernier, dévoré d'ambition et plus hardi que prudent, voulut agrandir démesurément sa puissance, déclara la guerre à la France , entra dans ce royaume , mit le siège devant Laon, mais

les troupes françaises le refoulèrent promptement vers ses états.

Zuentebolde vécut mal avec sa noblesse.

Quatre comtes lorrains Etienne , Odoacre , Gérard et Matfride méconnurent son autorité et ne craignirent pas de Finsulter. Il prit les armes contre eux , les battit et les dépouilla de leurs dignités. Du reste , ces gentilshommes avaient suffisamment mérité ce châtiment. Abusant de leur pouvoir, ils désolaient le territoire de Toul , y avaient construit un château fort et y conwnettaient à Taise les rapines et les violences les plus révoltantes.

Le roi finit pourtant par se réconcilier avec eux. Cette réconciliation ne fut pas de longue durée. L'humeur entreprenante et les actes vexatoires de Zuentebolde lui attirèrent plus que jamais l'inimitié et la haine non seulement des quatre comtes que je viens de citer, mais encore de plusieurs autres seigneurs non moins puissants. Ils armèrent leurs vassaux , firent la guerre à leur souverain incapable de leur tenir tête , l'attaquèrent sur la Meuse et le tuèrent sans pitié , le 13 août 900.

Ce malheureux prince eut pour successeur son frère, Louis , roi de Germanie , âgé de sept ans.

Louis eut à combattre les Huns , qui , venus de la Hongrie , parurent , pour la première fois , en 910, dans la Lorraine , où ils mirent tout à feu et à sang.

Les Huns brûlèrent les abbayes de St-Dié, Moyenmoutier et EtivaL Ces deux dernières abbayes étaient occupées par des chanoines , qui après le sac de leurs monastères se dispersèrent et ne laissèrent plus qu'un seul des leurs dans chacun de leurs cloîtres ruinés.

L'abbaye de Remiremont bâtie par St-Romary sur le Mont'Hobend , ou \e St-Mont^ devint aussi la proie des Barbares. Les religieux et les religieuses furent chassés de leur asile et se réfugièrent dans le vallon qui longe le pied de la montagne, au-delà de la Moselle. Ils y transportèrent les corps de leurs patrons saint Romary et saint Amé ; et ils y construisirent pour leur usage une église et deux monastères séparés.

Les Huns ravagèrent l'Allemagne à son tour. Le jeune roi Louis les y poursuivit, leur livra la bataille d'Augsbourg et la perdit. Ge prince mourut le 21 janvier 912.

De 912 à 922 , la couronne de Lorraine fut portée par Charles-le-Simple , roi de France. Mais

c;^ prince n'eut pour ainsi dire qu'une ombre de souvraineté.

L'anarchie régnait complètement dans ses états.

Les seigneurs profitant de l'agitation et de la faiblesse des règnes précédents , s'étaient déclarés indépendants, et avaient confisqué à leur profit [es terres et les gouvernements qu'ils avaient rendus héréditaires.

Les comtes levaient des armées , bâtissaient des forteresses et faisaient la guerre à leurs voisins, quand l'envie leur en prenait , et souvent sans cause, et les rois n'étaient pas assez forts pour les en empêcher.

De leur côté , les évéques et les abbés, pour se défendre et pour conserver leurs domaines , se voyaient dans la nécessité ou d'entretenir des troupes et de faire la guerre eux-mêmes ou de partager avec les seigneurs une portion de leurs biens pour garantir l'autre ou de se mettre sous la protection des châtelains les plus puissants. De là l'institution des voués des églises et des monastères , institution qui fut si onéreuse par la suite aux établisîfements religieux.

Le peuple , lui , souffrait par tous et pour tous.

Be 91^ à 939. — Les ducs liéfiiéficlairéi» de £.orraiiie* — Guerres du duc Gisliliert* — Pévastatiou des monastères de RE- MiiaEMo:^^T par les Huns*

Les rois de Lorraine avaient établi des ducs feudataires ou bénéficiaires pour gouverner le l'oyaume en leur nom.

Ces grands vassaux, qui ne craignaient point de contrebalancer l'autorité royale , avaient la conduite des armées , et l'administration de la justice. Ils étaient révocables à volonté.

Le premier et le plus illustre de ces ducs fut le comte de Hainaut , Régnier-au-Long-Cou , qui mourut en 916 et fut remplacé par son fils Gislibert.

Gislibert conçut le projet de déposséder Charles-le-Siraple de son royaume de Lorraine et de s'en faire le maître absolu. Il entraîna dans son parti une portion notable de la noblesse et de la population. Charles , informé de ses menées ,

marcha sans délai contre lui. Gislibert était trop faible pour soutenir le choc en pleine campagne. Ses partisans et lui se retirèrent dans les villes et les forteresses de la province.

Charles assiégea le duc dans la ville d'Harbourg, sur la Meuse. Le duc n'avait à lui opposer qu'une garnison restreinte; il ne se rendit pas, mais il prit lafuite. Il se fit descendre en lieu sûr du haut de la muraille, se dirigea promptement vers le Rhin, le franchit et se réfugia chez Henry l'Oiseleur, duc de Saxe, son beau-père.

Il ne tarda pas toutefois à faire sa paix avec Charles.

Mais il organisa bientôt après une nouvelle révolte contre son souverain. Comme la première fois, il réussit à gagner à sa cause les principaux seigneurs lorrains et se fit adjuger par eux l'autorité suprême. Il sollicita en même temps le duc de Saxe de rompre avec le roi de France et de faire la conquête de la Lorraine. Henry repoussa avec énergie ses propositions déloyales et lui conseilla de désarmer.

Gislibert ne suivit pas ce conseil. Charles , qui n'ignorait rien de ses mauvais desseins, voulut en finir avec lui. Il envahit la Lorraine en 922 et la

dèvaslà. Le duc entra en campagne contre lui. Son parti s'était singulièrement accru; il avait isurtout un puissant et redoutable auxiliaire dans le duc des Français , Robert , qui convoitait depuis longtemps la couronne de France; Charles succomba dans cette nouvelle lutte. Il assiégea Reims , y perdit la plupart de ses meilleurs solj dats , parmi lesquels se trouvaient beaucoup de lorrains attachés à sa fortune et fut forcé de battre en retraite.

Robert n'eut plus de peine alors à se faire reconnaître roi de France par les seigneurs et les évéques français. Son sacre eut lieu le 30 juin 922.

Raoul succéda en 923 à Robert sur le trône de France.

Gislibert qui pouvait en quelque sorte disposer de la Lorraine , la lui donna et lui jura fidélité. Mais elle ne tarda pas à lui être reprise par Henry l'Oiseleur, devenu roi de Germanie , qui la garda I de 925 à 936.

Henry maintint sort gendre Gislibert dans le gouvernement de là Lorraine. Ce dernier, à qui I le repos ne pouvait convenir, se plut à guerroyer tantôt contre le roi de France , tantôt contre d'autres princes et ces petites guerres eurent pouf

résultats inévitables le pillage , riiicetidie , là dévastation, la ruiné en un mot du pays et de la population.

Otlion , fils et héritier du roi Henry , qui mourut en 936 , fut élu la même année empereur d'Allemagne.

La Lorraine lui appartenait par droit de succession. Gislibert ne put néanmoins le voir sans peine prendre possession de ce royaume. Au lieu de vivre en bonne intelligence avec son nouveau souverain , il se joignit h Louis d'Outremer, roi de France , pour lui faire la guerre. Il traversa le Rhin en 939 et alla de concert avec Evrard , duc de Franconie , ravager TAllemagne.

Mais les deux ducs trouvèrent dans ce pays deux généraux de l'Empereur qui arrêtèrent le cours de leurs exploits , non par la force , car ils avaient beaucoup moins de monde qu'eux , mais par la prudence et Thabileté. Ces généraux les laissèrentpiller et se charger de butin autant qu'ils vou-= lurent. Puis, quand la plus grande partie de leurs troupes eut repassé le Rhin , ils les suivirent de près. Ils s'approchèrent avec précaution de leur camp mal gardé , et ayant appris qu'ils'se livraient

aux plaisirs de la table, ils tombèrent inopinément sur eux.

Le duc (le Franconie fut tué de plusieurs coups d'épée. Le duc de Lorraine monta précipitamment à cheval et se sauva. Vivement poursuivi it n'eut que le temps, pour échapper à l'ennemi, de se jeter dans le Rhin , où il se noya.

Le corps de Gislibert fut transporté à liemiremont et enterré dans l'église de cette ville. Sa veuve Gerberge y fonda unobit pour le repos de son dme.

Sous son gouvernement , vers 920, les Huns pénétrèrent une seconde fois dans la Lorraine, parcoururent les Vosges et vinrent se ruer sur les nouveaux monastères de Remiremont dont la spoliation fut complète. Les religieux et les religieuses s'enfuirent la nuit avec ks reliques de leurs patrons, passèrent la Moselle et regagnèrent le Saint- Mont ^ leur ancienne résidence.

Pour perpétuer la mémoire de cette fuite précipitée et nocturne, les religieu^s instituèrent une messe annuelle qui se célébrait le 20 août, à minuit, et qu'elles nommèrent « la messe piteuse, » Elles la chantaient dans l'église paroissiale sur un ton bas et lu-gubre comme des personnes qui, sur-

prises par le danger, et saisies de frayeur, n'oseraient élever la voix.

L'histoire rapporte que , lorsque ces pieuses filles franchirent la Moselle , les eaux de cette rivière étaient basses et guéables, mais qu'elles s'accrurent subitement et comme par miracle lorsque les Huns voulurent les traverser à leur tour afin de poursuivre les fugitives, et qu'ils n'osèrent pas s'y hasarder. Après le départ de ces hordes sauvages, les religieux et les religieuses de Rémiremont redescendirent la montagne et rentrèrent dans leurs mouc^stères respectifs.

YI.

ne 939 k 104§. — Guerre» da duc Conrad.

— Les» Mongr^in en îiOrraine. — DlTlsion de la Lorraine en deux parties». — Fondation de la ville d'EPiT^ al. — Guerre» des ducii» Tliierry, Frédéric et Adalbert*

— Etablissement des dues liéréditaires de Lorraine.

Après Gislibert , Henry , frère de l'empereur Qthon, gouvernai la Lorraine, Son incapacité le fit

bientôt rejeter par les seigneurs lorrains. De 941 à 944, il fut remplacé par Olhon, comte de Verdun, tuteur du jeune Henry, lilsde Gislibert, qui s'éteignit sans avoir joui deThéritage paternel. I Au duc Othon succéda Conrad, gendre de l'Empereur. Conrad conserva le pouvoir jusqu'en 953.

Cette année, le prince Ludolphe, fils aîné de I l'Empereur, se révolta contre son père. Il s'était persuadé qu'Othon n'était plus disposé à lui donner le royaume de Germanie qu'il lui avait promis. Le duc de Lorraine et plusieurs seigneurs l'appuyèrent de toutes leurs forces. Les hostilités s'ouvrirent entre le père et le fils. Conrad et les siens furent défaits par son ennemi personnel, Ragenaire, l'un des lieutenants de l'Empereur.

Le duc se sauva à Mayence. Othon l'y assiégea et l'obligea après deux mois de siège, à entrer en arrangement. Conrad sortit de Mayence, y laissa une partie de ses troupes, se rendit à Metz avec le reste et livra cette ville au pillage.

Othon, mécontent à juste titre de son gendre, lui ôta le gouvernement du royaume de Lorraine et le confia à Brunon, archevêque de Cologne. Outré de cet affront, Conrad appela en Lorraine les Hongrois , autre peuple barbare , sans cesse

adonné à la guerre et au brigandage « se nourrissant de viande crue et buvant le sang pur. » Les Hongrois ruinèrent la contrée. Non content de cette dévastation, le duc déchu exerça de cruelles vengeances contre les seigneurs qui réprouvaient sa conduite.

Les Hongrois, que nul obstacle n'arrêtait , voulurent en 955 se jeter sur TAUemagne. Othon , accompagné de Boreslas , roi des Sarmates, et de Conrad, qui avait obtenu son pardon, se porta à leur rencontre, leur offrit le combat et les mit en déroute. Dans cette aff'aire, Conrad se comporta vaillamment et plutôt en soldat qu'en capitaine, contribua plus qu'aucun autre au gain de la bataille et y fut tué.

Le duc-archevéque Brunon fut souvent contraint de recourir aux armes pour maintenir dans le devoir les seigneurs lorrains toujours prêts à se révolter. Il finit par reconnaître qu'il lui était impossible de régir à la fois le royaume de Lorraine et la province ecclésiastique de Cologne. Il divisa donc, en 959 , la Lorraine en deux duchés distincts , appelés l'un la Haute-Lorraine et l'autre la Basse- Lorraine. L*Empereur approuva ce partage.

Le duché de la Haute-Lorraine comprit dans

ses limites le territoire presque entier du département des A'osges.

A sa tête, Tempereur Othoii plaça Frédéric , comte de Bar, son neveu, qui y resta jusqu'à sa 1 mort arrivée en 983 ou 984.

Vers Tannée 970, Thierry P% évèque de Metz, I jeta les premiers fondements de la ville à'Epinal, I dans le Chauviontois , Il avait remarqué entre la ' rivière de la Moselle et la côte du château un lieu propre au service de Dieu. Il y établit un monastère et une église et y transféra les reliques de saint Goèry, Tun de ses prédécesseurs , dont cette église, aujourd'hui dédiée à saint Maurice, con- ' serve toujours la châsse. Comme ce prélat prévit que cette nouvelle ville serait exposée aux excursions et aux attaques des voleurs et des bandits, il la fortifia par de bonnes tours et de bonnes murailles et il y mit une imposante garnison.

Alors les Bourguignons , bandes indisciplinées et pillardes, désolaient le Chamnontois ^i^' o^ydÀmi apporté « le mal des Ardents, » maladie cruelle qui rongeait et détruisait les mains et les pieds de ceux qu'elle atteignait. Pour se délivrer ou se préserver de cette horrible épidémie , on venait à

Ejnnal implorer la pitié et l'assistance de saint Go(5ry.

Thierry accrut encore l'importance de s^a ^ille^ en y instituant des foires et des marchés, et en y plaçant la fabrique de ses monnaies.

En 984, le roi de France, Lothaire , profilant des troubles de rAllemagne, envahit la Lorraine ^ la traita en pays conquis et n'en retira ses troupes que sur les menaces réitérées de l'empereur Othon.

Dès cette même année, Béatrix, veuve du duc Frédéric, se chargea de la régence du duché de la Haute-Lorraine en attendant la majorité de son fils Thierry.

La province fut plus que jamais agitée en 1004. Le duc Thierry avait donné l'évêché de Metz à son fils Adalbéron, encore enfant, qu'il avait placé sous la protection de Thierry, beau-frère de l'empereur Henry. Le protecteur du jeune prélat, manquant à la foi jurée , jugea convenable de s'approprier l'évêché, leva des troupes, attaqua le iluc de Lorraine, le fit prisonnier et l'emmena à îletz, L'Eippereur voulut châtier la déloyale conluite de son beau-frére et assiégea Metz qui eut

peur et se rendit. Thierry l'usurpateur n'en resta pas moins évêque, mais îe duc recouvra sa liberté.

Le duc Thierry fit la guerre , en 1011 , à Vidric, comte de Bar et à Amaury, archidiacre de Larîgres, qui ravageaient la Lorraine. Avec des forces inférieures, il leur livra bataille auprès du château de Bar, les tailla en pièces, et, quoique grièvement blessé, tua de sa propre main rarchidiacre Amaury.

Thierry mourut en 1024. Il était pieux, libéral et vaillant. Saint Gérard, évêque de Toul, lui avait confié la youerie des deux abbayes de St-Dié et de Moyenmoutier tout en s'en réservant la suzeraineté, l'autel, dix métairies , la dîme des mines d'argent et les cens des hommes ou serfs.

Tout pieux que l'histoire nous le représente, Thierry ne se montra pas très-bon fils. Il se conduisit avec peu de mesure vis-à-vis de sa mère, femme d'une rare vertu, et la fit incarcérer pour s'affranchir de sa tutelle.

Au surplus, dans ces temps de triste mémoire , les liens du sang n'empêchaient ni les haines ni les hostilités d'éclater entre parents. Les fils se révoltaient contre leurs pères, les frères faisaient la guerre à leurs frères, les oncJes dépouillaient

leurs neveux et réciproquement. Le droit de la forée était la loi suprême.

Frédéric II , fils de Thierry, devint , à la mort de son père, duc de la Haute-Lorraine, soutint le jeune Conrad, duc de Carinthie, dans sa rébellion contre son cousin germain, FempcTeur Conrad, et mourut en 1033.

L'Empereur remit le gouvernement du duché à Gothelon, déjà duc de la Basse-Lorraine.

Gothelon, mort en 1043, fut remplacé dans la Haute-Lorraine par Adalbert, qui, à peine investi de sa dignité, se vit harcelé par Godefroi-le-Barbu,^ duc de la Basse-Lorraine. Une lutte s'engagea entr'eux. En 1047, Adalbert pénétra dans les terres de Godefroi , bien décidé à les ravager de tout son pouvoir. Son ennemi ne le lui permit point. Il Tassaillit inopinément et le tua avec tous les gens de sa suite.

Adalbert fut le dernier duc bénéficiaire de la Haute- Lorraine.

L'année 1048 , Fempereur Henry III institua les ducs héréditaires, et le premier d'entre eux fut Gérard d'Alsace , descendant d'une famille déjà illustre et puissante au VIP siècle.

Comme je ne dois plus m'occuper (jue du duché de la Haute-Lorraine , je me contenterai désormais de l'appeler la Lorraine.

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