‹ Les anciennes maisons de ParisChapitre 38 sur 82 · RUE DE VENISE · texte numérisé non relu

RUE DE VENISE

rapports commerciaux, quand ce n’était pas de naissance. L’un d’eux avait donc pu déjà arborer cet Écu-de-Venise dont parlent si vaguement tous les historiographes. Les principaux lombards de Venise qui se trouvaient établis à Paris, lors de l’avënement de Philippe-le- Bel, avaient noms: Marc Roumain , Liénart de Puille , ou de Poulie , Marc de Lorenz , Marin Maripère , Seurin Babilone , Antoine de Moulin , Marc d'Artigues.

Rue Geoffroi-lLmisgevin* (4)

Ume Pruderie de Voltaire. — Étymologie des trois premières Lettres du Mot CUL-DE-SAC . — M. G eoffroi-L angevin. — Les Dames de Sainte- Avoye. — M. de la Var aigue et ses Voisins, vers 1720. — M. Simon-Le franc. — M. de Mesmes et ses voisins, sous Henri IV. — M. de Maintenon. — L'Abbé de la Bletterie. — Largillière. — Chanlaire. — Les Trois-Etoiles.

Voltaire, bien qu’il ait souvent' dépassé les historiens de Paris eux-mêmes pour le sans-gêne des expressions, blâmait l’emploi du mot cui-desac et y substituait le mot impasse, en affichant une fausse pudeur dont le masque, pour nos édiles, tient encore bon : il exagérait à plaisir une incongruité dont, à la vérité, on ne s’est effarouché qu’aprês. Bref ce grand homme 11e craignait pas d’écrire que l’objet désigné par le substantif dont il requérait magistralement la condamnation, « ne ressemblait pas plus à un sac qu’à un cul. » Rabelais eût exprimé assurément l’avis contraire, sans reculer devant les mêmes images. D’autres écrivains moins illustres ont confondu avec la rue Geoffroi-Langevin un cul-de-sac y ayant donné au xuie siècle, et telle en était la dénomination qu’on aurait évité un pléonasme en l’accolant, par anticipation, au synonyme voltairien, pour dire : voici l’impasse Culde-Pet. La rue elle-même avait eu pour parrain

(1) Notice écrite en 1864.

RUE GEOFFROI-L ANGEVIN

Geoffroi (dont la famille était de l’Anjou) avant l’année 1273.

Dix années après, Jean Séquence, chevecier de Saint-Merri, achetait rue Sainte-Avoye et rue Geoffroi-Langevin une propriété, avec un oratoire SOUS l’invocation de Dieu t de Nostre-Dame et de Madame sainte Avoye : cette sainte avait été prieure de Mécré, monastère de l’ordre des prémontres au diocèse de Cologne, vers la fin du siècle précédent. Les chanoines de Saint-Merri, dont la censive seigneuriale embrassait, dans lesdites rues, des terrains qu’ils avaient détachés de leur domaine, en rachetèrent une autre portion. Au moyen de cette annexion, Jean Séquence établit, en 1293, une communauté de veuves dites les Bonnes femmes de Sainte-Avoye , près la porte du Temple. De leur maison ont fait partie et le rî° 4, dont la porte cochère est condamnée rue Geoffroi-Langevin, et le n° 6, qui a changé d’aspect : on entre maintenant dans ces deux propriétés par la rue de ïtambuteau.

La communauté, au lieu de 40 membres dont elle s’était composée, n’en avait plus que 9 quand Mme Sainte-Beuve, née Luillier, veuve d’un conseiller au parlement, et M. Gui Houssier, curé de Saint-Merri, "leur proposèrent d’embrasser la règle de saint Augustin et les constitutions des ursulines : cette dame leur offrait aussi 1,000 livres de rente. Ayant consenti, le 10 décembre 1621, à la substitution, les religieuses de la rue Sainte-Avoye accueillirent, le' mois suivant, des ursulines de la rue Saint-Jacques, dont elles prirent l’habit. La combinaison réussit à ce point que, pendant un siècle, des agrandissements successifs témoignèrent d’une prospérité croissante chez les filles de Sainte-Avoye. En cette rue Geoffroi elles acquéraient : une maison de M. Feydeau, dans le courant de l’année 1627; une autre de la

RUE GEOFFROI-L ANGE VIN

succession Pellerin, en 1631 ; une autre, à l’enseigne du Pied-de-Biche, de M. Ri cher, notaire, en 1646 ; une autre de M. Poulet, auditeur des comptes, en 1659 ; encore une de M. Réné de Verdun, avocat, en 1662 ; une autre enfin de M. Joseph de la Varaigne, lieutenant- général des eaux-et-forêts, en 1719.

Voulez-vous connaître les dignitaires du couvent à cette date ?

RR. DD. Élisabeth Petit de Saint-Ignace , supérieure ; Jeanne-Marie Guyenet de l’ Ange-Gardien, assistante; Marguerite Armedé de Saint-Anastase, zëlatoire ; Geneviève Desqueux de la Conception ; Judith-Marie dôi Mesmes de la Nativité-de-Jésus ; Marie-Angélique d’Herbigny de Sainte-Thérèse et Marie- Gabrielle Alexandre de i’Enfant-Jésus.

La pension d’éducation était de 500 livres par élève, et les élèves ne manquaient pas. Le curé de Saint-Merri avait gardé les droits fondamentaux de ses prédécesseurs sur la direction de cette maison religieuse, et chaque année, dans l’église paroissiale, les ursulines de Sainte-Avoye faisaient présenter à l’offrande, le jour d.e la fête du saint, un écu d’or adhérant à un cierge qui pesait une livre.

Ainsi les dépendances du grand couvent de la rue Sainte-Avoye prenaient de la nôtre la moitié d’un côté. M. de la Varaigne vendait à Mlle Marie Eudes, fille majeure, une maison contiguë, et les héritiers de M. Lecat étaient propriétaires sur la même ligne, au coin de la rue Sainte-Avoye, présentement ajoutée à la rue du Temple. L’angle d’en face appartenait à M. Titon de Villegenoux, seigneur de Jansac, inspecteur-général des magasins d’armes du roi. De ce côté-là, mais plus loin, une maison occupée par M. Chaufourneau, maître

RUE GEOFFROI-L ANGE VIN

de musique, était laissée, vers la même époque, par M. Nicolas Lescot, docteur en Sorbonne, à ses neveux ; M, de Faverolles en possédait une autre, et Mme Mariage, notre n° 5, dont la façade étroite et haute est encore coiffée d’un toit en forme d’accent circonflexe.

Le 7, à porte gigantesque, fit partie originairement d’une vaste propriété, dont l’entrée principale était rue Simon -Lefranc et qui comprenait trois maisons. Elle n’aurait été rien moins, pour commencer, que le château du parrain de cette rue parallèle, d’après une tradition purement orale, qui ne présente rien que de vraisemblable. Nous ne connaissons pourtant avec certitude, des anciens habitants de l’hôtel, que M de Mesmes, sous Henri ÏY ; M. Essaim, valet-de-chambre du jeune roi, sous la régence de Marie de Médicis, et un ou deux magistrats au xvme siècle. Ledit M. de Mesmes y succédait sans doute à son père, le surintendant de la reine Louise de Lorraine, qui avait négoci^ avec les protestants une paix aussi boiteuse que les prières des héros d’Homère : il était, lui, le conseiller d’État en faveur de qui la terre d’Avaux s’érigea plus tard en comté.

Passons maintenant au 17, pour admirer son diadème de mansardes, puis les balustres qui, comme une fraise montante, y garnissent un escalier. A-t-on gravi ces marches d’un pas léger pour pénétrer chez la belle Gabrielle? Faut-il encore que nous prêtions l’oreille au bruit qui s’en est répandu tout doucement, comme une caressante indiscrétion ? Dans tous les cas, la première crémaillère n’a pas été pendue en cet hôtel par M. Jean-Paul, seigneur de Maintenon, qui le vendait, de compagnie avec deux maisons contiguës, le 15 octobre 1698, à Mrae Françoise Solu, épouse non commune en biens de M. François le Juge, écuyer. Mais qui diable se permettait de taire

RUE GEOFFROI-L ANGE VIN

ainsi son nom patronymique, en se parant encore de celui d’une terre que Louis XIV avait achetée et donnée, nombre d’années auparavant, pour faire oublier les deux noms que portait jusque-là Mme de Maintenon? Probablement le droit en avait été réservé pour les rejetons et successeurs de Louis d’Angennes, un des vendeurs. Au milieu du siècle suivant, l’abbé Réné de la Bletterie, historien et littérateur, logeait à l’ancien hôtel de Maintenon. Il avait cessé d’enseigner à l’Oratoire la rhétorique et l’histoire eeclésiastique, à cause d’un nouveau règlement sur les perruques qui contrariait ses goûts, ses habitudes ; d’ailleurs, il était professeur d’éloquence au Collège de France et membre de l’académie des Inscriptions-et-bdleslettres.

Au 3, enfin, . si ce n’est pas au 7, Nicolas Largillière, le célèbre peintre de portraits, se fit un hôtel à sa guise d’un ci-devant jeu de paume, qui comportait déjà deux petites maisons, avec jardin, avec seconde entrée rue Simon-Lefranc, et qu’il avait acquis, en 1713, de M. Charles Benoît, conseiller honoraire au parlement. Largillière y forma un cabinet de peinture, qu’on ne visitait pas le dernier si l’on passait en revue les curiosités de Paris. Il mourut à l’âge de 90 ans, dans cette maison, qu’il laissait à son fils, conseiller au Châtelet. Sous l’Empire, y demeurait le géographe Chanlaire, auteur et éditeur de Y Atlas national.

Sur la ligne opposée, l’auberge des Trois-Etoiles offrait le gîte et la table au milieu de l’autre siècle.

Rue Simon-Lef'ranc» (i)

La robe et la finance n’avaient guère laissé, au moment de la Révolution, que des avocats et des payeurs de rentes dans cette rue Simon- Lefranc, où dominait déjà une population industrielle et ouvrière, mais encore assez parisienne pour que chacun, par tradition, y sût un peu l’histoire de la maison qu’il avait ou qu’il habitait. Le roman à un sou raconte par-ci par-là ce que furent quelques grands hôtels et quelques couvents appartenant à d’autres rues ; seulement l’édition populaire rétribue assez mal les recherches historiques pour que l’auteur se prive rarement de les emprunter à Dulaure, et le voilà traitant de Turc à More l’ancienne société française, comme si la nouvelle n’en était pas la fille ! Une rue séculaire, quelle quelle soit, doit à l’histoire même de la ville sa quotepart de souvenirs, sa chronique contributive. La rue Simon-Lefranc va payer, à son tour, ce nouveau genre de cote foncière, dans la mesure de ses forces. M. Rousseau y a fait sa tournée de percepteur de notes, comme en tant d’autres rues ; mais ce qu’il en a rapporté ne marque pas absolument l’endroit ou le Cigne-de-la-Croix était l’enseigne d’une modeste hôtellerie, contemporaine des Trois-Étoiles, dont nous parlions rue Geoffroi-Langevin.

Des maisons qu’éclairaient le soir, en 1722, les 9 lanternes de la rue, la plupart sont encore debout. Il y en avait une aux héritiers Biévry, deux à la veuve de Thomas le Pilleur de Grambonne, seigneur de Mortemer, capitaine au régi-

(1) Notice écrite en 1864.

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