‹ Les anciennes maisons de Paris sous Napoléon III (volume 2)Chapitre 107 sur 111 · RUES DUPUYTREN ET ANTOINE-DUBOIS · texte numérisé non relu

RUES DUPUYTREN ET ANTOINE-DUBOIS

vis-à-vis paraît plus vieux que la rue. Les deux autres maisons d'encoignure ont été refaites vers 1830, et le 8 il y a quelques années. Du 5 nous n'avons rien appris.

Mais tous les numéros de la rue n'ont pas encore répondu h l'appel. Voici le n° 4, qui sort des rangs, citons-le h l'ordre du jour pour avoir logé M"'' Molière ; car le litre de madame était refusé par les usages du temps h la femme de Molière, née Elisabeth-Armande-Clérinde-Claire Béjard. M. de Modéne, son père, un gentilhomme du Comtat-Vénaissin, avait épousé secrètement sa mère, qui était comédienne et qui avait refusé de consentir au mariage de sa fille, contracté en l'année 4662, avec l'immortel écrivain, qu'elle se tlattait avoir eu pour amant. M""" Béjard, actrice de naissance, avait de plus une sœur au théâtre, ainsi qu'un frère, longtemps pensionnaire de la troupe. Molière, encore plus mélancolique et tendre que plusieurs de ses personnages féminins, n'a pas été, comme mari, à l'abri des passions jalouses dont il offrait surtout dans ses ouvrages le côté fâcheux, ridicule et comique. Veuve en 1673, la femme de Molière a épousé en secondes noces M. Guérin d'Estriches, s'est retirée du théâtre en 1694 et a fini peu de temps après le siècle. Ces dates nous prouvent qu'elle n'a pu habiter qu'aux dernières années de sa vie la rue de Turenne ou de Touraine, dont les maisons, moins divisées alors, puisqu'on n'en a pas ajouté, se trouvaient au nombre de 7, auxquelles pendaient i2 lanternes.

Rue Debelleyine,

BN CB QUI s'en appelait NAGUÈRE

de rEchaude-aii-lIarais, rue de la Douane et rue de rEehaudé.(i)

L'ancienne édilité parisienne appelait échaudé un Ilot de maisons coupé en fichu par trois rues.

Nous retrouvons en effet, rue de l'Êchaudé-au- Marais, un pâté de constructions, ou, pour mieux dire, une pâtisserie légère, puisqu'un immeuble unique s'y gonfle sur une triple façade, entre les rues Vieille-du-Temple et de Poitou. Cette maison, qu'on a refaite, n'a pourtant rien changé à sa forme triangulaire, dont l'hypothénuse absorbe tout le flanc droit de la petite rue de l'Échaudé. Sur le flanc gauche il y a le n" 3, dont la porte est rue de Poitou, mais qui date ostensiblement de l'ouverture de notre ruelle sur la culture du Temple en l'année 1626. Quant au n" 1, il affectait à l'angle de l'autre rue des allures de maison à double pavillon, en face de l'hôtel Montlosier ; mais sa petite cour d'entrée a été recouverte, convertie en boutique, et il a été percé en aile une porte, qui ne peut servir qu'aux piétons. Si Philippe- Robert Sanson, maitre de la chambre aux Deniers, qui habita cette encoignure, n'allait pas jusqu'à se

(1) Notice écrite eu 1859. Le nom d'un président du tribunal civil, récemment mort et qui avait habité la rue Chariot, n'était pas encore attribué à la réunion des rues de Périgueux, de Limoges, de l'Échaudé et Neuve-Saint- François.

692 RUE DEBELLEYME, ETC.

faire porter en vis-à-vis, il avait tout au moins une mule, ne fût-ce que pour visiter ses propriétés.

Car il possédait notamment un marais en culture, de l'autre côté du Cours, auprès d'un emplacement qui appartenait aux sieurs Gilbert, Caumartin et consorts, pour le fonds, et à la présidente de Fourcy, quant à l'usufruit. Un bout de rue Sanson y fut autorisé en 1782 ; mais la ruelle demeura barrée h ses deux extrémités jusqu'à ce qu'elle comptât un nombre suffisant d'habitants. Elle fut prolongée en 1826, c'est-à-dire plusieurs lustres après la mort du maître de la chambre aux Deniers, et puis on effaça son nom, en 1851, de l'estampille municipale, pour y porter rue de la Douane. Comptez donc sur l'immortalité que décerne l'inscription voyère !

L'échaudé du faubourg Saint-Germain est encore formé, entre les rues de Seine et Jacob, par trois ou quatre maisons qui . donnent par-derrière sur une seconde rue de l'Échaudé, depuis le milieu du xvi« siècle : on la nommait aussi en ce tempslà ruelle allant au Guichet de V Abbaye. Cette voie oblique, s'élargissant un peu au-delà de la rue Jacob, compte plus d'une construction neuve depuis le dénombrement de 1714, qui ne lui en accordait que 6 en propre, se partageant la lueur de 3 lanternes, et qui, par conséquent, laissait de côté les maisons prenant ouverture sur d'autres rues. Le 14, le 16 et le 17 sont déjà deux fois séculaires et ne font, à eux trois, que le dixième des numéros actuels. Aussi bien le percement de la rue Bourbon-le- Chàteau avait coupé, vers l'année 1669, cette rue de l'Échaudé en deux ; la seconde moitié en suivait la rue Abbatiale, sa parallèle du côté de l'Abbaye, et se terminait en un cul-de-sac, dit du Guichet. Les 22, 24 et 26, construits sur un mode identique, dénoncent très-bien l'origine monastique. Un tout petit hôtel-garni, assez coquet, au n" 28, ne

RUE DEBELLEYME, ETC. 693

doit avoir pour chambres que d'anciennes cellules ; son escalier, sur la rue de l'Échaudé, est un dégagement d'après coup et d'invention lilliputienne : on maigrit rien qu'à passer devant. Quel moine fût allé jusqu'en haut ! L'impasse était fermée par le n° 30, qui ne fut aliéné par l'État en 1760 qu'à la condition de se diviser pour faire embouchure à la rue. Cette maison, dont il reste une aile sur la place et rue Sainte-Marguerite (4), rapportait d'assez bons revenus aux abbé et religieux de Saint-Germain-des-Prés, dont c'était la propriété : une boucherie à 9 étaux s'y trouvait au xvni'^ siècle, et l'importance en était d'autant plus grande que la rue des Boucheries, qui est encore à deux pas de là, mais ajoutée à celle de l'École de-Médecine, se trouvait la halle à la viande du faubourg Saint-Germain. Puis notre voie de communication prit en 1806 le nom de Durnstein, commémoratif d'une bataille ; mais la paix en refit la rue de l'Échaudé.

(1) Présentement rue Gozlin.

Rue de TEchiquier* (i)

La Maison du Fleuriste. — Le Pavillon de l'Échiquier. — L'Inventeur de. la Fantasmagorie. — - La Rue d'Enghien. — M. et M^^ de Nervo. — Le Caissier du Duc d'Orléans. — L'ancien Fossé de la Ville. — Le iS"" Louis.

Le soleil, en se laissant arrêter par Josué, ne prolongea que le jour d'une victoire. Il lit plus pour Wenzei, en permettant que ce tleuriste convertît en un long printemps les dernières années de l'ancien régime pour les plus jolies femmes de la cour, qui se paraient encore comme des châsses quand la Révolution voulut que ce fût comme des victimes. On a eu toii de publier que la jolie maison éditiée par Wenzei dans la rue de l'Échiquier n'est plus: le devant du 46 n'eut pas d'autre origine, la porte du 36 servait d'entrée d'honneur. En ce dernier immeuble, pas de mur de refend; les pièces du premier audessus de l'entre-sol sont séparées l'une de l'autre par des cloisons légères ; l'édifice ne perdrait donc rien de sa solidité à ce qu'on rétablît les grandes galeries dans lesquelles de beaux bals étaient donnés par le fleuriste de la rue Bourbon- Villeneuve, qui également y faisait jouer des comédies et des proverbes.

Dp. pavillon incorporé à la même propriété montrait les cases d'un échiquier peint, à l'angle de la rue du Faubourg-Poissonnière. Robertsori

(]} Notice ôcrite en 1859.

y eut, dans les dernières années de l'autre siècle, son laboratoire, son cabinet, sa chambre noire, pour établir ses expériences d'un nouveau spectacle d'optique faisant apparaître des fantômes, et il donna, par extension, ses premières séances de lantasmagorie dans la maison Wenzel. La désinence anglaise du nom de l'expérimentateur était elle-même un innocent trompe-l'œil : Robert, natif de Liège et non de Londres, avait été jeune prêtre et instituteur dans une maison particulière avant 89. Il transféra bientôt son petit spectacle dans l'ancien couvent des Capucines ; mais ses connaissances en physique lui avaient ouvert d'autres voies. Ses travaux aérostatiques eurent pour théâtre le jardin de Tivoli, lors de la création des fêtes de ce jardin, et il fit faire un grand pas à la science, comme inventeur réel du parachute. La renommée acquise à Paris par Robertson fut ensuite exploitée avec succès à l'étranger. Ayant fait de son fils son élève, il ne mourut qu'en 1837, aux Batignolles. Pour le corps-de-logis où avait point la réputation de Robertson, il avait disparu pendant le Consulat. Plus de pierres de taille, plus de moellons se sont depuis lors entassés dans l'ancien jardin de Wenzel qu'il n'y avait eu de fleurs pour servir de modèles h celles de sa fabrication.

Ainsi finit le pavillon de l'Échiquier, que d'aucuns veulent ressusciter dans son ancien pendant, au n° 36. Comme la Grange-Batelière, la maison de l'Échiquier était chef-lieu de fief. Ce fief, situé entre les deux faubourgs Saint-Denis et Poissonnière, avec une profondeur y englobant beaucoup de rues d'à-présent, appartenait aux filles-Dieu, qui avaient établi leur lieu de refuge, avec un hôpital, sur ce point désert hors Paris, dès l'année 1226. Elles l'avaient quitté au milieu du xiv'^ siècle par force majeure, alors qu'on démolissait de fond

en comble leurs bâtiments, dans l'appréhension que les Anglais y prissent position en assiégeant la ville. Dans ces critiques circonstances le couvent hospitalier s'était transféré rue Saint-Denis, près de la rue dite encore des Filles-Dieu. Il y aurait anachronisme h exciper d'un jeu de mot pour inférer que la retraite patriotique et précipitée de de ces religieuses, devant les troupes d'Edouard III, fut un échec pour elles, puis pour l'ennemi, comptant sur cette facile capture, et que la commémoration en fut confiée au hef de VÉchiquier. A un autre point de vue, il se peut que la configuration du territoire fût un carré semblable à la tablette du jeu de l'échiquier, inventé de toute antiquité, et que le sol, cultivé en marais, s'y découpât en plus petits carrés : nous ne voyons effectivement, désignés à cette place sur le plan de La Caille, que deux maisons et des marais, sans chemin apparent qui les sépare.

Mais, selon nous, le titre d'Échiquier fut donné à la terre par l'occupation étrangère, qui l'érigea en fief pour récompenser des services que les historiographes français ont pris plaisir à oublier : tout le monde ne sait-il pas qu'une juridiction, en Angleterre, s'appelle l'Échiquier, et qu'elle date de la Table-Ronde? Restitué aux Filles-Dieu, le lief garda une dénomination qu'il ne devait pas avoir au siècle xiii. A la demande des prieure et religieuses, qui s'étaient entendues avec Claude- Martin Goupy, entrepreneur des bâtiments-du-roi, ces sœurs furent autorisées, en l'année 4772, à répondre aux besoins de la ville agrandie, en aliénant leur territoire, afin que des rues s'y ouvrissent. Celle de l'Échiquier fut d'abord dite rue d'Enghien, et celle d'Hauteville, rue de la Michodière. Sur quoi les filles-Dieu réclamèrent, en 1779, pour que la rue d'Enghien reprit le nom du Pavillon, qui fut alors bariolé à leurs frais de petites cases

noires et blanches, naïf rébus, calembour ingénu, et la communauté alla à dame. Enghien, battu par Échiquier, fut mis en disponibilité ; mais il se retira en bon ordre sur les derrières de la maison de Wenzel, où il prit prossession d'une rue parallèle, bordée par les jardins des mêmes hôtels, qui ne tardèrent pas à avoir deux façades et par suite à se dédoubler.

Revenons sur le 46, cité plus haut, pour évoquer ses souvenirs de l'Empire. M. De Nervo, d'une ancienne famille noble de la Suisse, y recevait beaucoup de monde ; son salon était un bureau d'esprit; M*"** de Nervo en faisait les honneurs, avec sa fille, M""^ de Montgeroult, femme d'un ancien fermier-général, admirée par ses rares talents en musique. Ils recevaient le chevalier Laclos, auteur des Liaisoyis dangereuses, M""^ de Beaufort-d'Hautpoul, fille de Marsollier, la princesse napolitaine de Belmonte, Bougainville, Bureau de la Malle, Lebrun le pindarique, le comte de Saint- Geniès, etc.

Le 40 et le 28 sont respectables par leur âge. Le 26, tout en se coupant en deux, est demeuré au même propriétaire : les morceaux ne s'en prodiguent que plus -a l'aise des servitudes réciproques. M. de Gisors, attaché aux bureaux de la comptabilité du duc d'Orléans (dit, plus tard, Égalité), y résidait et raconta ensuite une anecdote se rapportant h cette époque de sa vie. Le prince manda un jour au caissier principal de sa maison, d'avoir à tenir prêts ses comptes et l'état de sa caisse pour le samedi suivant. Au jour dit, tout, était en règle, car le caissier, pour combler des lacunes, avait fait d'assez forts emprunts pour vingt-quatre heures. — Je suis content de vous, lui dit le duc, en mettant sur-le-champ la clef de la caisse dans sa poche.... Les prêteurs du comptable en furent ainsi pour leurs avances. De

la propriété qu'a habitée M. de Gisors, jouit depuis la tin de l'Empire M. Blerzy, grand-oncle de I auteur des présentes notices.

Du 24 également la première pierre fut posée avant la Révolution, seulement il manque de profondeur: c'est maintenant la maison des sœurs de la Charité du III'" arrondissement. Le 22, bâti vers le même temps par Andry, tapissier, n'en est pas plus l'aîné des 18, 16, 4 et 2. Or les maisons de la première pousse ont gardé, rue de l'Échiquier, outre des détails de construction et des ferrures qui les font reconnaître, des carreaux en gros verre convexe, h reflet de verre de bouteille, qui ne sont plus de notre siècle. Quoi heureux signe particulier, pour une rue qui commence à dater, et quelle preuve de sérénité pour les mœurs de ses habitants, se reflétant sur celles des passants, que jamais les vitres ne s'y cassent ! On voit bien que h\ bourgeoisie, principal élément de sa population, passe tout au moins six mois de l'année dans les villas des environs de Paris et on voyage. Les croisées des appartements y restent closes bien plus de la moitié du temps, car les persieniics empêchent, même en hiver, que le jour s'y fasse h ses heures. Plusieurs coqs réveillaient de grand matin les dormeurs mécontents lorsqu'il y ;ivait encore des nourrisseurs, des vachers de côlé et d'autre ; mais le dernier des baux consentis dans la rue à ces paysans citadins a expiré avant 1830, et le taux des loyers s'élève encore, de peur qu'ils n'y reviennent.

Sur la rive gauche de la rue, le 1, le 13, le 15, le 19 et le 21 ont été d'abord visités avec zèle par M. Rousseau ; mais notre explorateur n'a rien trouvé qui permît de les signaler à l'attention rétrospective. L'architecte Bellanger, lors de l'ouverture de la voie, fut le fondateur du 23, et la même famille en dispose depuis

Bellanger : un petit jardin s'y est maintenu plus bas que le sol. de la rue, dans l'ancien Ibssë de la ville.

Casimir Delavigne demeurait au 37 lorsqu'il lit représenter Marina FaUero au théâtre de la Porte-Saint-Martin, c'est-à-dire le 30 mai 1829. Il y composait ensuite la Parisienne, que chanta sur divers théâtres Adolphe Nourrit, son ancien condisciple au lycée Napoléon.

Les trois maisons qui suivent ont une origine commune ; mais celle du milieu, que précède une avenue et qu'occupe le consulat du duché de Brunswick, fut construite h un autre moment que les deux autres, qu'accouplait des. pieds â la tête le même mode d'architecture. Le 43 vient d'être refait ; mais il suflit de regarder son pendant, pour le revoir lui-même tel qu'il était quand le baron Louis l'habitait. M. Louis avait été, lui aussi, lié aux ordres sacrés et, de plus, conseiller-clerc au parlement de Paris ; il avait assisté, comme diacre, l'évêque d'Autun, prince de Talleyrand, îi la messe célébrée au Champ-de-Mars le 14 juillet 1790. Ayant concouru à la Restauration, en 1814, il eut deux fois le portefeuille des Finances, après avoir occupé des places dans ce département sous Napoléon. Une belle terre qu'il avait acquise près de Melun, en se retirant du ministère, prenait tous les loisirs que lui laissaient les affaires.

Le jardin d'une de ces propriétés, maintenant distinctes l'une de l'autre, est encore mitoyen par-derrière avec le théâtre du Gymnase. On y a déterré, lors de la construction du mur, quelques ossements humains qui rappelaient un cimetière, antérieurement établi entre la rue de l'Échiquier et le boulevard. Un plan de 1778 marque, en eflèt, à cet endroit le cimetière • Bonne-Nouvelle, sur lequel se taisait le plan de 1739. On apprend

ailleurs que ce lieu de sépulture, en 1787, ne* recevait que des protestants et attenait à un corpsde-garde. Mais un cimetière n'a pu être placé que pendant peu d'années dans une excavation qui n'était encore qu'un fossé au commencement du règne de Louis XV et où cessèrent les inhumations sous la République.

Place «le TÉcole et 4|juai du Louvre,

NAGUÈRE

de rÉcole. (t)

Af""^ de Rieulx. — Le n" 6. — Le Dentiste de Louis XVI. — Ledru-Rollin. — M''^" Danton. — La Mère Moreaux. — Le bon vieux Temps. — Les Joueurs de Dames.

Les écoles de Saint-Germain-l'Auxerrois, parmi lesquelles furent celles de chirurgie, tirent appeler, dès l'année 1290, Grande rue de VEschole Sainct- Germain-VAucerroy le quai dont nous nous occupons, redressé et élargi sous François P', sous la Régence, sous Louis XVI et au commencement du règne de Napoléon IIL La rue du Petit-Bourbon, aujourd'hui rue et place du Louvre, débouchait sur le quai, par l'arche de Bourbon, entre le port au Blé et le port au Bois-neuf, qui finissait près de la Samaritaine. Du côté du Pont- Neuf, les premières maisons ont gardé l'alignement du \yf siècle ; elles ont vu à coup sûr, en 1573, Renée de Rieulx, maîtresse du duc d'Anjou, fouler aux pieds de son palefroi, par un jour de cérémonie, Nantouillet, qu'elle y rencontra, marchant à pied. Jolie femme et vindicative, qu'avait aimée le prince de Condé vers le temps de la conjuration d'Amboise, et qui tua de sa propre main, en d'autres jours, le florentin Antinotti, qu'elle

(1) Notice écrite en 1859. Le quai de l'École n'avait pas encore changé de nom.

avait épousé, dit-on, mais bientôt surpris en contravention avec la foi conjugale !

Le n" 30 foit partie d'un lot récemment adjugé à M. Coin et que va lui rétablir avec avantage, au point de vue du revenu, l'éminent architecte M. Brouty, entre le quai de l'École, la place du Louvre et la rue des Prêtres- Saint-Germain-l'Auxerrois. Ladite maison fut construite par ordre de Catherine de Médicis, qui y tlt établir des bains dits de la Reine-Mère. Il y a eu depuis surélévation ; mais le rez-de-chaussée et l'entresol sont du premier jet. Le couronnement en était gracieusement orné de sculptures et d'une balustrade élégante, qui sont complètement détruits. Les arcades du rez-de-chaussée ont été à demi enterrées par l'exhaussement du sol. Le baron Larrey a habité l'immeuble, puis le baron Dupuytren.

^2 et 4, beaucoup plus hauts que larges, auront le même sort que le numéro d'après : chacun des trois s'appuie sur les deux autres, comme s'ils avaient fait le serment des Horaces. Or le iv 6 n'aura pas vécu sans projeter l'ombre de son histoire jusqu'à ce recueil, appelé à y survivre .s'il plaît à Dieu. Son escalier tourne avec des balustres sur des degrés étroits et roides, qui conduisent présentement M. Le Vaillant de Florival, professeur d'arménien près la Bibliothèque impériale, h. son logement, d'où la vue est fort belle, et l'orientaliste y succède, mais à deux siècles d'intervalle, au chirurgien ordinaire de la reine Anne d'Autriche, ayant nom Nicolas Prodé. Messire Pierre Alexis Dubois, présidant la 1"^ chambre des requêtes du parlement, disposait de la prol)riété aux dernières années du règne de Louis XIV; puis ce fut Guillaume Tartarin, d'abord avocat et échevin, ensuite conseiller-secrétaire du roi et avocat-général du conseil de la reine ; puis vint un auti-e Tartarin, seigneur d'Argen-

ville, colonel d'infanterie. Cette maison dans la censive de l'Archevêché était contiguë, sous Louis XV, d'une part à la maison de M"« Quarante, de l'autre h la maison de M"'= Descartes. Le savant philosophe du siècle précédent avait illustré ce dernier nom, sans laisser de postérité ; mais de sa noble famille, originaire de Bretagne, était probablement la demoiselle, vouée comme lui-même au célibat. Un perruquier-baigneur, dénommé Jean- Entier Dubois, tint le rez-de-chaussée et le soussol à bail, de 1738 à 1777, sous-sol qui, aujourd'hui encore, s'étend jusqu'au-dessous du quai ot se trouve incorporé de dale immémoriale k la propriété. Cet empiétement originel marque sans doute l'alignement du temps de Philippe-le-Bel.. Toutefois plusieurs maisons riveraines communiquaient avec la Seine, par des souterrains antérieurs à la construction du Pont-Neuf, ce qui confirme la tradition des fréquentations d'Henri IV dans la maison dont nous parlons, à l'époque où ce roi, que la prudence avait initié aux ressources du sous-sol parisien, se ménageait de l'autre côté de l'eau plus d'un pied-à-terre de plaisance.

Le 8 opère un léger retrait, et le sol en pente de sa cour ténoigne de l'exhaussement du quai ; il n'a pas moins de sept étages, mais qui ne sont pas de même venue ; son balcon à balustres, s'appuyant sur de noueuses consoles, paraît avoir servi de modèle tout récemment à un balcon de la rue Richelieu et ii bien d'autres, qui signalent un des retours de la mode et du goût. Bordet, dentiste de Louis XVI, a créé cette propriété, qui n'est pas sortie de sa famille et que trois dames, plus qu'octogénaires, se sont transmise, gage d'affection domestique aidant à la longévité. Avant 1840 Ledru-Rollin y avait son appartement, n'étant encore que docteur en droit, jurisconsulte distingué, avocat à la Cour de cassation et au

conseil d'État ; il y donna congé pour se marier et se maria pour entrer à la Chambre, où il se fit remarquer bientôt comme orateur, sur les bancs de la gauche, mais loin des idées socialistes qu'il adopta, le lendemain de son entrée au pouvoir, et qui firent sombrer l'équipage.

Plusieurs dentistes se partagent l'héritage de Bordet, comme clientèle, dans les autres immeubles longeant la levée près du tleuve, et qu'on a plus ou moins refaits jusqu'au 26 inclusivement. Mais les boutiques voisines de la maison du dentiste du roi étaient toutes occupées par des fripiers, h l'exception d'une seule, où se trouvait le café du Parnasse, pendant la seconde moitié de l'autre siècle. Danton, l'un de ses habitués, épousa M"'' Charpentier, fille du limonadier, laquelle mourut, en 1792, pendant que le tribun, son mari, était en mission dans la Belgique, nouvellement conquise à la France par Dumouriez.

En 1769 M""' Lequin tenait, quai de l'École, une auberge à l'image du Cheval-Blanc.

La place de l'École qui, du temps de François F', avait pour pseudonyme la qualification de place aux Marchands, n'eu remonte pas moins à la même origine que le quai où elle forme golfe.

A l'entrée de la baie a jeté l'ancre par hasard, à l'époque du Directoire, une cargaison de prunes à l'eau-de-vie, dans une cantine plus que modeste alors, où fut servie la première goutte à un soldat de l'armée de Sambre-el-Meuse, dont le corps partait pour l'Egypte. Combien de temps l'anonyme resta-t-il à ce débit de fruits alcoolisés? Toutes les gloires n'ont-elles pas leurs étapes ? Des étudiants, sous la Piestauration, commençaient à s'y arrêter, en amicale ou amoureuse compagnie, chaquie fois qu'ils traversaient la Seine ; la mère Moreaux leur faisait bon accueil, qu'ils eussent de l'argent

OU point. Les uns payèrent, les autres ne s'acquittèrent qu'en réputation et en louanges, monnaie qui éleva la figure commune de l'hôtesse à la dignité d'eftîgie. Souvent l'obligeante liquoriste, quand le mois touchait à sa tin, avait mis une rallonge à sa modeste table, invitant à dîner ses pratiques du pays latin. La mère Moreaux, par une bonne humeur qu'augmentaient ses petits sacrifices, n'a-t-elle pas mérité cette immortalité qui profile à ses héritiers, et dont le principe était la gratitude ? Il lui sera beaucoup pardonné, et notamment d'avoir multiplié à l'infini le nombre de liquoristes qui se pavanent maintenant sous ses auspices. Elle a créé le genre Moreaux, à ses risques et à ses dépens ; une famille innombrable de filles de comptoir, toujours coquettes, jeunes et gentilles, versant le sourire au fond du verre, sous prétexte de prunes ou d'absinthe, est sortie, pour courir la ville, des jupons en indienne de cette mère Gigogne du comptoir : jusque-lJi l'ivresse des petites bourses n'avait que de répugnantes Hébés, qui se sont mises gardes-malades et auxquelles, par malheur, les liquoristes taillent de la besogne !

Quel contraste ne t'ait pas, en faces de telles nouveautés, l'aspect de cette habitation, contemporaine de François F' tout au moins, qui forme encore angle sur la place et rue des Prêlres-Saint- Germain-l'Auxerrois ! La saillie de sa toiture en angle aigu ne peut plus accorder qu'un simulacre de protection à ces allées et venues sans fin qui l'ont maintenant que l'état de coureur est cumulé par tant de professions ! Autrefois le marchand d'en-bas ne prenait l'air que sur le pas de sa porte, sortait le plus rarement possible en jours ouvrables ; l'avocat du premier ne s'occupait de la hausse ou de la baisse que de ses propres honoraires, curieux de s'en montrer plus digne

par des études répétées ; les fenêtres des étages supérieurs, garanties de la pluie par le rebord du toit, servaient d'observatoire au petit rentier, de course en chemin de fer à sa femme, de télégraphie pour l'amour tant aux gens dépourvus qu'aux gens mal pourvus des deux sexes, avant que de grandes découvertes eussent lait naître des goûts et des besoins insatiables d'ubiquité à tous égards. D'autres propriétés, place de l'Ecole, ont eu l'heur ou le malheur (comme on voudra) de connaître ce bon vieux temps.

Quoi de plus sédentaire, par exemple, que le jeu de dames ! Comment croire que, comme théorie, il ait eu sa révolution, son changement de constitution en 1770? 0 esprit de réforme, voil^ encore de tes coups ! Un ouvrage publié par Manoury en ce temps-là, et qu'on a depuis réimprimé deux fois, a fait perdre huit pions au damier. L'universalité des joueurs a depuis lors Manoury pour législateur, pour souverain. Son nom l)rille encore sur la porte du cale où il présidait aux exercices d'une véritable académie ; le maréchal de Saxe est venu prendre des leçons de ce maître, Ih où les amateurs de noti'e temps engagent encore les parties de dames les plus intéressantes. Comme établissement public, le café Manoury date de bien avant l'introduction en France de l'usage du café ; il a été ouvert par un chocolatier, sous Henri IV. M'"*' Servant, qui a tenu la maison pendant trente ans, avait eu son père pour prédécesseur. C'était aussi un lieu de réunion adopté par des gens de lettres au xvm'' siècle et sous l'Empire.

Les Boulevards de môpitnl et d^ItaUe,

XAGUKRf

des Gobclins, critalie et autres,

les Boulevards 8alnt"Jacques, d^Enf'er,

Mont-Parnasse et des Inialides. (0

Promenade entre le Jardin-des- Plantes et ïhôtel des Invalides.

Ces boulevards du Midi, officiellement natifs de lettres-patentes du 9 août 1760, mais dont l'établissement était déjà projeté un demi-siècle auparavant, on ne les a jamais fréquentés autant que les boulevards du Nord, leurs frères aînés, qui s'appelaient dès le règne de Louis XV et qui resteront malgré M. Haussmann le grand boulevard. Toutefois le monde élégant ne dédaignait pas, au début, cette promenade méridionale, où les carrosses du faubourg Saint-Germain se croisèrent libérale-

(1) Notice écrite en 1864. Le boulevard de l'Hôpital, dont le niveau s'est abaissé du côté de la nouvelle place d'Italie, n'avait encore au nombre de ses affluents ni le boulevard Saint-Marcel ni les rues de Campo- Formio, Fagon, Piue!, Coypel, Philippe -de-Champagne : presque toutes les autres y ont. de plus, changé de dénomination. Le boulevard d'Italie n'englobait encore ni les boulevards de la Glacière, de la Santé, d'Arcueil, des Gobelins, ni la portion du boulevard Saint- Jacques comprise entre Jes rues de la Glacière et de la Santé. Le nouveau boulevard Arago aboutit, avec la rue d'Enfer, au boulevard d'Enfer. Deux nouvelles avenues embrassent, sur le boulevard des Invalides, la nouvelle église Saint- François-Xavier.

ment avec les premiers coupés de la Chausséed'Antin, inventés pour M"* Coupé, de l'Opéra. De grands arbres s'y élevaient déjà : cinq vues, prises par Martinet, ne nous permettent pas d'en douter. L'une de ces bonnes petites gravures du temps représente le boulevard de l'Hôpital, vu du pont de la rivière de Bièvre.

L'hospice de la Vieillesse pour les Femmes y fut fondé en l'aimée 1632, comme dépôt de mendiants et de vagabonds, à la place d'une salpétrière, et de là vient un pseudonyme que l'hospice n'a pas encore perdu : la Salpétrière. On le qualifia également Hôpital-Général ; néanmoins la Pitié surtout fut le chef-lieu de l'administration hospitalière qui reliait les hospices de Bicêtre, du Saint-Esprit, de la Pitié et de la Salpétrière. La maison du boulevard de l'Hôpital, dont le plan avait été jeté sur le papier par le crayon de Libéral Bruant, reconnaissait particulièrement pour ses bienfaiteurs Louis XIV, Mazarin, la duchesse d'Aiguillon, le président Pomponne de Bellièvre, M. de Lassay et encore d'autres. N'était-ce pas, d'ailleurs, sous les dehors d'une magnificence relative que ce monument abrita jusqu'à 7,000 malheureux des deux sexes, parmi lesquels il y avait des fous? On continuait à y garder des pauvres, mais en les séparant des fous, des folles et des tilles de joie. Des convois de ces dernières étaient, en cas de besoin, dir'gés sur les colonies, comme nous le rappelle si dramatiquement Manon Lescaïu. On en conclut, par exagération ou malveillance rétrospective, que l'hôpital n'était qu'une maison de force. Mais la garde ne s'y composait, du vivant même de l'auteur du célèbre roman, que de \Ç> fusiliers, 4 caporaux et 1 sergent. A l'intérieur, un nombre égal de prêtres obéissaient à un recteur et le service général était contié à des religieuses. Les femmes avaient beau dominer

de plus en plus, dans cet établissement, combien de divisions encore, combien môme de subdivisions ! Le style d'architecture y mettait moins de difiërence entre le pavillon Mazarin et tel autre, par exemple le pavillon Lassay, que la destination spéciale affectée ;^ chaque bâtiment. On ne détenait que trop réellement, dans le fond à gauche, des tilles à corriger et des femmes incorrigibles, écume souvent pestilentielle de la prostitution ; mais c'était un quartier h part. La cour des folles et des idiotes ne s'y rattachait aucunement. Il y avait des ateliers de lingerie, de broderie et de tapisserie, au premier étage, sur la droite, et les sœurs se retiraient au-dessus, dans leurs cellules. De vieux ménages se partageaient, plus loin, un dortoir réservé ; puis venait une salle pour soigner des enfants qui tombaient en convulsions. Aussi bien la merveille de toute la maison, n'était-ce pas l'apothicairerie ? Les étrangers visitaient la chapelle avec moins de curiosité. La maison de force, par exemple, était moins accessible que le reste aux visiteurs. La princesse de Lamballe elle-même ne réussissait pas à obtenir, en août 1786, la permission de voir M"'« de Lamotte, que l'affaire du Collier de la reine tenait enfermée h la Salpétrière depuis la fin du mois de mai. Cette prisonnière et trente-quatre autres y furent assassinées par des septembriseurs, qui venaient de rendres libres 183 prostituées, détenues dans la même maison, et déjh, depuis un jour ou deux, au pied du mur d'une prison, la Force, qui n'avait plus rien d'un hospice. M""' de Lamballe était tombée sous les coups de bourreaux pareils, mais d'une barbarie plus rafillnée.

Vis à-vis l'hospice de la Vieillesse, quelques maisons paraissent du même âge que le boulevard, et l'une d'elles, n° 26, fut une maison de santé sous plusieurs règnes, avant celui de Louis-Philippe.

Le restaurant, à l'enseigne du Point-du-Jour, qui occupe l'un des deux angles de la rue Poliveau, a remplacé un pensionnat vers la fia du premier empire ; mais il se rattachait, comme construction, au jardin des Chevaliers de l'Arc, avant la grande révolution, et il se pourrait même que cette maisonnette datât d'avant les lettres-patentes. Il restait sous Louis XVI un tir, mais à l'usage d'une compagnie de bourgeois, dans le jardin du ci-devant hôtel royal de l'Arquebuse, dont nous revoyons le bâtiment principal sur la place de la Bastille, au coin du boulevard Richard-Lenoir. Les chevaliers de l'Arc ou de l'Arquebuse, devenus archers de la Ville, avaient pris en location un autre jardin de l'autre côté de la Seine, entre le marché aux Chevaux et la rue Poliveau. Cette royale compagnie, qui remontait par origine à la confrérie arbalétrière de Saint-Sébastien, fondée par saint Louis, jouissait de privilèges et d'exemptions ; mais la charge de chaque membre coûtait 2,000 livres, et le lieutenant-général duc de Montmorency- Luxembourg, en sa qualité de colonel des archers de la Ville, signait le brevet. Aussi quel brillant uniforme! Bleu de roi, rouge et or, arc et flèche couronnés, fleurs de lis, croix de Saint-Sébastien, veste jaune, culotte et doublures de môme couleur. La tenue d'été n'était modifiée que par la veste et la culotte blanches. Les exercices avaient lieu au jardin, tous les dimanches, depuis le premier dimanche du mois de mai jusqu'à la Toussaint. On tirait de l'arc, en visant le papigot, autrement dit le papegai : cet oiseau figuré était au bout d'une perche, qui prolongeait elle-même d'autres perches. Ainsi gagnés chaque semaine, les prix étaient des jetons d'argent au coin de la compagnie; mais il y avait aussi des médailles d'or, accordées extraordinairement par le roi ou par la Ville. Les armoiries du corps des archers étaient : une

arquebuse et une arbalète sur champ d'argent, avec chef d'azur chargé de trois fleurs de lis d'or. En même temps que cet écusson, le jeton en portait deux aulies : les armes de la Ville, h droite, et celles du roi, qui chevauchaient en tête. Minerve couronnait le tout, avec cette devise : Per tel a, fer ignés.

Une avenue plantée d'arbres conduisait au marché aux Chevaux, plus fréquenté alors que de nos jours (1). On y achetait le plus souvent un cheval quand on avait quelque voyage à faire, et, s'il ne crevait pas en route, on le ramenait, avec un autre bouchon de paille à la queue. Mules et ânes faisaient aussi l'objet d'un commerce plus considérable, qui se traitait en même temps. C'était marché tous les mercredis et samedis, depuis trois heures de l'après-midi jusqu'au soir. D'importantes améliorations étaient dues à M. de Sartines; la place n'avait cessé que sous Son administration d'être pour ainsi dire impraticable par les mauvais temps. L'estrapade y avait été transférée, en 1687, de la place de la Vieille- Estrapade ; mais Louis XVI supprima dcïinitivement la punition corporelle à l'usage des militaires, dont elle était publiquement l'instrument. De cette façon disparut une machine dont on ne sait plus que le nom. Elle était de bois et s'élevait trèshaut, disposée en forme de grue ; à l'extrémité jouait une corde, mue d'en bas par un tourniquet : les pieds et les mains du patient étaient liés à cette corde, et on le hissait jusqu'en haut pour qu'il retombât brusquement, mais encore suspendu à plusieurs pieds du sol, autant de fois qu'on devait lui donner l'estrapade. C'était donc une peine du même genre que la cale, infligée à bord

(I) La nouvelle rue Duméril était naguère celle du Marché-aux-Chevaux .

des navires. Depuis l'an 1642, le marché aux Chevaux touche presque au boulevard de l'Hôpital. Sa spécialité avérée n'a pas empêché d'y vendre aussi des bestiaux, dont l'alimentation tirait parti plus spécialement et plus ouvertement dans la ville et daus les faubourgs. Le plus illustre des intendants du Jardin-du-Roi s'est montré bon voisin en qualifiant le cheval « la plus noble conquête que l'homme ait jamais faite » ; mais Gomboust, sur son plan de Paris, avait fait le contraire de Buff'on, en reléguant trop loin du premier rang le quadrupède qui hennit, par cette inscription afférente au lieu public dont nous parlons : Marché aux Cochons et aux Chevaux. De nos jours encore, le dimanche, on y met en vente des chiens.

En 1773, permission fut donnée h M. de Joliy, grand-audiencier honoraire de France, de se faire bâtir un peu plus loin, sur l'un des deux côtés du même boulevard, une maison d'encoignure. Il portait un de ces noms que la particule suit de meilleure grâce qu'elle ne les précède ; aussi bien chez M. de Maupeou, qui donnait le sceau, on annonçait toujours M. Jolly sans de. Mais chez le notaire de ce robin et chez lui, rue Bourbon- Villeneuve (1), près celle des Filles-Dieu, y regardait-on de si près? Il est vrai que la charge d'audiencier anoblissait.

Ensuite la grande guinguette des Fétes-de-Momus vint égayer la porle de Paris, au pied de laquelle finissait le boulevard de l'Hôpital et commençait le boulevard des Gobelins (2j. Une fête d'un autre genre y fut donnée, dans la nuit du 12 au 13 juillet 1789, par une poignée d'hommes qui

(1) Maintenant d'Aboukir.

(2) C'est maintenant la place d'Italie.

s'amusaient révolutionnairement à brûler la barrière en bois. Des rats-de-cave étaient de la partie ; mais l'idée venait de Mirabeau, et l'exemple, si bien donné h cette porte de la ville, allait être fidèlement suivi à toutes les autres par une populace déjà ivre du vin sans droit qu'elle promettait au peuple. Cette fois Momus ne se ccntentait plus de tourner les autres dieux en ridicule dans les limites du vaudeville français ; c'est à l'éloquence d'un tribun qu'il accordait libéralement plus encore que n'avait demandé un carme du xv« siècle en ce vers latin :

Morne, procul hlatiis tineisque nucentior esta.

Un autre dieu du paganisme avait-il eu, comme on le prétend, un temple sur l'emplacement du clos Payen, que traversait noire second boulevard ? D'après une version plus modeste, ce clos portait tout simplement le nom d'un ancien propriétaire, et le fait est que des béritiers Payen étaient encore en 1724 propriétaires de la blaucliisserie et ùes terres labourables qu'il comportait alors « avec deux entrées en la rue Payenne ou de la Barrière et une en la rue du Cbamp-de-l'Alouelte. » Partant il n'y avait rien de commun entre ce clos et la terre de Payen, qu'avaient érigée en marquisat, dans le diocèse et l'élection de Troyes, des lettres enregistrées au parlement et à la cbambre des Comptes les 17 et 21 août 1665, en faveur d'un Colbert, mestre-de-camp, plus tard inspecteur-général de la cavalerie, deuxième fils d'Edouard Colbert, marquis de Villacerf. La Bièvre, en arrosant le clos, y avait attiré des blanchisseurs ; il était borné, du côté de la ville, j)ar le champ de l'Alouette, par la maison royale des Gobelitis. Il s'y était élevé, du côté de la campagne, un ou deux moulins à vent, que l'ouverture des boulevards du Midi avait forcé de jeter bas, comme

ceux de la buLte Moiil-Parnasse. Celle transformation, qui fait encorf. passer la petile rivière sous le boulevard des Gobelins, n'empêcha pas de couler la lessive et de faire sécher le linge, comme par le passé, au clos Paycn. Le plan de Verniquot marquait même, avanl la tin du siècle, un élang au-delà du mur d'enceinte urbaine, qui séparait le boulevard d'ù-présent, dans sa largeur, en deux voies parfaitement distinctes, et sur la même carte figurait, comme boulevard de la Glacière, la portion de celui des Gobelins comprise entre les rues du Champ-de-l'Alouelte et de la Glacière. L'autre voie contiguë, c'est-:Vdii'e suivant le mur, ne se trouvait alors qu'uiiu su.ie de chemin de ronde extérieur.

Un hôtel de campagne à colomiade fut construit en 1762, sur le dessin de Peyre l'aîné, architecte du roi, pour M. Le Prêtre de Neufbouig, en son clos Payen. Ce petit seigneur n'était-il pas aus^i le capitaliste d'une entreprise manufacturière ï On blanchissait surtout des toiles neuves, en leur donnant de l'apprêt pour le commerce, autour de saj^l e maison, que nous revoyons n" 58. A Saint-Hq)polyte, sa paroisse, on remarquait postérieurement, dans une chapelle siluée au fond, un tombeau sculpté par Gauthier, sous lequel reposait Le Prêtre de Neufbourg his. Maintenant la blanchisserie des hôpitaux exploite l'hôtel.

Et, depuis que l'octroi est reculé aux Fortifications, la nouvelle rive gauche du boulevard des Gobelins se dit boulevard d'Italie. Cette dénomination rappelle que les voyageurs italiens n'entraient pas là dans notre ville par le plus beau quartier, avant l'invention des chemins de fer. Au boulevard d'Italie font suite ceux de la Glacière, de la Santé et d'Arcueil, en regard du boulevard Croulebarbe, qui fusionne avec celui des Gobelins, et en regard du boulevard Saint-Jacques. Le

clos Payen, que le Cours avait coupé, donna aussi sur le côlé du sinistre château de Bicêtre, comme l'hôpital Sainte-Anne.

L'hôpital de la Santé, dit ultérieurement de Sainte-Anne, avait été fondé pour les pesiiférés au faubourg Saint-Marceau, puis ti'ansféré près du futur boulevard par Anne d'Autriche. Non loin de cet établissement, mais du côté de Paris, Louis XVI ouvrit pour les militaires et pour les prêtres une autre maison royale de Santé, avec le concours du clergé de France, qui avait donné 100,000 livres pour la construction des bâtiments, sous la direction de l'architecte Antoine. Le moins ancien des deux hospices devait au roi la provision de 12 lits, à la Ville celle de 3 et à un prélat celle du 16" lit. Le premier-président et le procureurgénéral nommaient aux 6 lits destinés à des militaires ; les agents-généraux du clergé, aux lits ecclésiastiques. Mais il y avait d'autres chambres et de grands jardins, qui recevaient â un prix modéré des malades, des convalescents et des intîrmes, même quand leur religion n'était pas celle des frères de la Charité, investis du gouvernement de la maison.

Faut-il considérer comme substituée indirectement il l'une de ces fondations hospitalières la filature que vous voyez boulevard Saint-Jacques, à l'arfgle de la rue de la Santé ? C'est l'avis d'un honorable membre du conseil municipal de Paris, qui nous écrit â ce sujet en Suisse, au moment où nous venons de passer de ce pays dans les Pyrénées, mais dont la lettre arrive encore à temps, et voilà le point qui importe. Que n'avonsnous toujours des collaborateurs aussi peu en retard que celui-là, et aussi éclairés ! On ne trouverait plus que nous prenons trop de vacances. L'officieux correspondant se souvient que des religieuses, tenant une maison de correction, ont

quitté, dans l'une des premières années du règne de Napoléon III, celte propriété qui, depuis lors, est devenue une tilature : renseignement qui manque dans tous les livres. Plus haut, n" 46, connaissezvous le pavillon dont jouissent MM. Deck, habiles céramistes ? Il dépendit originairement de la maison royale de Santé, et ensuite il s'en détacha, avec un superbe jardin, pour devenir la propriété de Masséna. Ce général célèbre avait, toutefois pour maison de campagne, dès le Consulat, l'ancien château du cardinal de Richelieu, h Rueil.

Le plus dramatique des spectacles n'a que trop souvent attiré place Saint-Jacques un immense concours de curieux, qui passaient la nuit à attendre que les teintes blafardes du petit-jour y missent lentement en lumière la guillotine dressée dans les ténèbres. Maintenant le lieu d'exécution des condamnations capitales est la place de la Roqueile.

La rue d'Enfer débouche, après cela, sur le boulevard pareillement appelé, qui représente un embranchement, bien que trait-d'union indispensable dans le réseau primitif des boulevards du Midi. Le Val-de-Grcâce, l'Observatoire et Port-Royal arrêtaient court la ligne principale, qui n'était reprise qu'au boulevard Mont-Pariiasse. Le cimetière du même nom et du Sud, longeant le boulevard d'Enfer, ne fut ouvert qu'en l'année 1824 ; un compartiment réservé y recevait, encore tout chauds, les décapités de la place Saint-Jacques. Pour établir ce boulevard de jonction, il avait fallu aplanir une butte décorée du môme nom que la plus haute montagne de la Phocide, oii les poètes de l'antiquité placent le séjour d'Apollon et des Muses: rapprochement qui venait, dit-on, de poésies chantées ou récitées par des écoliers se réunissant sur la butte ! La rencontre des deux boulevards d'Enfer et Mont-Parnasse, sur remplacement de la même butte, avait lieu sous la

forme dïiiie demi-lune. Un corps-de-i;arde empêcliait de passer toutes les voitures indignes de figurer sur l'éléganle promenade qui commençait derrière Port-Royal pour linir près des Invalides. Et ceux de nos lecteurs qui comiais.ient le quai'tier, de s'écrier: — Comme tout change!

Une des vues gravées par Martinet représente, h l'entrée du Cours, la maison de la rue d'Enfer où Je duc de Cliaulnes avait cr(;é un cabinet de physique. Ce membre honoraire de l'académie des Sciences fut ruiné par les folles dépenses de sa femme, fille de Joseph Eonnier, baron de la Mosson, et le chagrin qu'il en conçut abrégea ses jours, que la guerre avait épargnés. Sa veuve se remaria à l'âge de 63 ans. Le duc de Cliaulnes, leur lils, qui s'adonnait également aux sciences physiques, et principalement à la chimie, se prit de querelle avec Beaumarchais, et comme son cabinet do physique avait été transféré rue de Bondy, vis-à-vis la demeure du chevalier du guet, celui-ci n'eut qu'un autre boulevard à traverser pour arrêter le duc de Chauines, qui fut mis à Vincennes, pendant que son antagoniste était conduit au Fort-l'Evêque.

Le long de ce clos des Chartreux dont une grande portion est absorbée par le jardin du Luxembourg, régnait le Cours qui, en télé de la ligne, s'appela aussi boulevard d'Enfer, puis boulevard du Luxembourg, avant de s'incorporer absolument au boulevard Mont-Parnasse, dont l'ordre numérique commence actuellement à la rue de Sèvres pour remonter à son ancien point de départ.

Le n" 133, nous dit-on, garde les cuisines d'un hôtel de Chevreuse disparu, et le l!29 lui-même est séculaire: il nous semble très-fort que l'ancien hôtel de Rohan-Guémenée a dû englober le premier et avoisiner le second. Mais les hôtels de Fleury

et de Laval étaient surtout remarqués, sous Louis XVI, le premier eiUie les rues de Chevreuse et du Mont-Parnasse, le second entre les rues du Mont-Parnasse et de Vaugirard. L'hôtel de Fleury, construit pour l'abbé Terray, donnait aussi rue Notre-Dame-des-Champs ; c'est le premier local qu'ait occupé depuis, sous la direction de l'abbé Liautard, le collège Stanislas, ensuite transféré dans la même rue à l'ancien hôtel de Mailly. Quant à l'hôtel de Montmorency-Laval, qui fut double rue Notre-Dame-des-Ghamps, la railinerie Santerre ne l'occupa postérieurement que simple, et le majeur pouvait n'y pas être du même côté que le mineur. Un document inédit nous révèle justement une maison de chasse, bâtie en 1774 sur le boulevard Mont-Parnasse, pour le duc de Laval, par l'architecte Célerié, avec salle de concert, avec deux grilles, et ne comportant qu'un seul étage. Toutefois un marais entre rue et boulevard n'auraitil pas permis de legarder, par extension, comme sis sur le boulevard, l'hôtel en vue derrière ce marais?

Il y avait \h non-seulement des cultures, mais encore quelques maisons, telles que l'hôtel de Mailly, avant la formation définitive du nouveau Cours. L'une de ces maisons fut habitée par un grand peintre de portraits, Hyacinthe Rigaud, qu'on surnommait i/ Ros, c'est-h-dire le Roux, dans sa ville natale, ii Perpignan. Comme Rigaud résida tantôt rue Neuve-dcs-Petils-Champs, tantôt rue de Richelieu, il n'avait que sa maison de campagne dans le voisinage du jardin des chartreux, et l'on ne pouvait guère y donner plus explicitemerit son adresse, puisque le chemin ne s'érigea qu'après lui en boulevard Mont-Parnasse. Or le chagrin d'avoir perdu sa femme emporta Rigaud en 1743, mais de concert, il faut en convenir, avec son âge de 84 ans. Pour lui rendre une

visite posthume, il sutîil vraisemblablement de frapper à la porte^dii n" Ha, où deux balcons présenlent dans l'ornementation de leurs ferrures deux r. Seulement M""-^Ijoueliard-lîuzard objeelera, par délicatesse, quelle a eu pour prédécesseur, comme propriétaire de cette maison, un Rigaux, bourgeois de Paris, Suisse de naissance, qui l'acheta, la relit et la revendit, de 1765 fi 178l>. Une obligeante lettre à ce sujet ne nous fait pas chercher fortune ailleurs, bien que Rigaud ail pu se mettre au frais dans l'une des propriétés que nous remarquions tout-h-l'heure, îi la hauteur de la rue de Chevreuse. Le n° 85 paraît s'être élevé du même jet que le 87, qui touche une autre propriété ;'i l'encoignure delà rue du Mont- Parnasse, et certaine tradition locale, qui n'y va pas de main-morte avec cet autre immeuble, y loge jusqu'à des pages de Henri IV. Oh ! pour le coup, une vraie maison de cbasse ! Quoi de plus naturel qu'il s'en fût détaclié, sous l'un des règnes suivants, celle du peintre, qui aurait été rachetée après sa mort par un homonyme, pouvant même être un parent? Sur la façade qui a gardé son chifti'e, deux petits pavillons, reliés par une terrasse, étaient d'un aspect moins bourgeois que l'étage, depuis lors rempli, qui donne plus de logement. Pierre Leroux demeurait là lorsqu'il initia Georges Sand aux secrets de sa philosophie, dont le côté intelligible est purement saint-simonien. C'est de l'autre côté sans doute que le maître se tournait pour montrer au disciple, dans un peuplier du jardin, le symbole d'un gouvernement sans défaut. Ils fondèrent ensemble la Revue Indépendante. Puis une révolution peupla la grande ville d'exemplaires innombrables de l'arbre préconisé. Mais dès-lors M"'^' Azaïs, veuve d'un autre pliilosophe qui avait inventé un système de compensations, habitait, au lieu de Pierre Leroux, l'intéressante maison dont nous parlons.

Qu'est devenue une maison Leduc, surélevée d'un belvédère, et que Damesme avait dessinée en l'année 1788? Prenez de ses nouvelles au n° 102.

Les quatre immeubles que vous trouvez après, en rebroussant l'ordre des numéros, se sont fait une réputation impérissable sous ce nom : la Grande-Chaumière ! C'est là que la jeunesse des écoles, qui jusqu'alors avait tant résisté aux empiétements de la galanterie vénale, a enterré elle-même l'amour au i)air, qui s'endettait comme un cadet de famille pour soutenir vers la tin un rang déjà perdu. Cette jeunesse, hélas ! renonçait à danser, même le cancan, dont les calicots, dans les bals, allaient faire une sotte parodie. Mais la Chaumière se ressentait elle-même du manque de foi et de conscience qui devait faciliter, en politique, la révolution de Février. La grisette vieillissait ; la fille de joie se cachait pour avoir trop fait le trottoir ; la lorelte voulait être à la fois l'une et l'autre, en passant du neveu à l'oncle, ou de l'artiste à l'agent-de-change. Par malheur, ce même luxe qui envahissait tout n'excepta pas le bal de la Chaumière, qui, ne recrutant plus ses habitués exclusivement dans les écoles et dans les ateliers, mit en présence souvent les deux rivaux, et la lorette eut l'embarras du choix: deux coupés en même temps l'attendaient à " la porte, dont un toujours pris à crédit ! La bohème dorée reprochait à la Chaumière ses accointances avec l'autre bohème, qui n'y avait plus du tout ses coudées franches. Le père Lahire, en mettant le holà, n'empêchait pas toutes les altercations, et le temps était déjà loin où le quadrille, dans ses nombreux écarts, sollicitait toute sa surveillance. Une querelle pourtant avait été plus vive, année 1833, entre les étudiants en droit et ceux en médecine ; comme ils se distribuaient jusqu'à

des coups de couteaux, il navait pas fallu moins de 500 soldats, cachés dans les salons, pour se jeter entre les combattants et faire évacuer le champ-de-bataille. La contredanse et les montagnes russes ont tlni par languir elles-mêmes dans ce jardin, le plus beau des jardins publics : restaurant, café, l3al y ont fait place nette h divers établissements industriels.

Heureusement pour Lahire, dernier entrepreneur des fêtes de la Chaumière, il n'avait pas qu'une corde à son arc : non-seulement il vendait du vin en gros, mais encore il tenait la caisse dans une pension de demoiselles, que sa belle-sœur dirigeait au Marais. Du pensionnat au bal, jolie distance ! Malgré cela, il faut en convenir, la mère avait longtemps pu amener sa fille li la Chaumière; les bals n'avaient guère cessé d'y être honnêtes et h petit orchestre qu'en 1830.

Benoît, dont Lahire était le gendre, avait tenu la Chaumière avant lui. Les montagnes russes n'y dataient, il est vrai, que de 1810 ; mais le bal et le café avaient été fondés en 1788, comme Vauxhall des boulevards du Midi, par un Anglais nommé Tickson, qui avait pris ensuite pour associés Ettinghausen et le traiteur Filard. Devenu chef, Ettinghausen avait fait du jardin une réunion pittoresque de curiosités rustiques. Ses affaires avaient tourné de façon à lui donner le traiteur pour successeur, et les enfants de Filard avaient appliqué le nom de Grande-Chaumière à ce jardin public, déjà fréquenté par les étudiants et les artistes, mais aussi par les orfèvres et les libraires. Les maisons qui faisaient alors concurrence à la Grande-Chanmière étaient notamment les guinguettes de l'Arc- en- Ciel et de la Polonaise, établies sur le même Cours. Aussi bien des cafés où l'on faisait de la musique n'avaient pas attendu l'ouverture du bal de Tickson pour s'installer là et aux alentours.

112 LES BOnr.EVAlU)S DE L'HOPITAL. ETC.

Dès la fin de Taunce 1768, on avait jeté les bases du Vauxhall, qui devait être un théâtre hydraulique, repiésentant en relief le palais de Neptune dans le fond du jardin; mais les travaux avaient été interrompus Tannée suivante, pour ne reprendre qu'au mois de juin 1775, avec d'autant plus de célérité que l'exécution y simplitiait le plan primitif de Legrand, architecte des économats. Toujours il y a que l'ambassadeur de Sardaigne donnait de très-grandes fêtes en ce Vauxhall, du 23 au 25 août de la même année, lï l'occasion du mariage de la princesse Clolilde de France avec le prince de Piémont. Qui de nous aurait deviné, ô Grande-Chaumière, ton auguste origine?

Un souvenir plus ancien se rattache au n" 25 dudit boulevard dj Mont-Parnasse. On peut avoir raison, dans le quartier, d'y voir une des anciennes résidences du grand Tu renne ; mais ce ne fut, à nous en porter garant, que la petite-maison du duc de Vendôme, démissionnaire du grandprieuré en 1719, qui mourut huit années plus tard. Ce petit-lils de Henri IV avait gagné, comme son frère Philippe, des batailles qu'on regardait déjà comme perdues h l'heure tardive où il sortait de son lit. De notre temps, M. Lucas, chimiste, est mort propriétaire de l'immeuble.

On dit aussi de la maison des Oiseaux, à l'angle de la rue de Sèvres et du boulevard des Invalides, (ju'elle doit ce sobriquet h une ancienne volière. Toutefois il est plus constant que le sculpteur Pigalle, propriétaire de cette maison, fit peindre sur le mur d'une salle une multitude d'oiseaux, dont le gazouillement ne rivalisait pas avec les concerts du Vauxhall, mais encore mieux apprivoisés, en revanche, que ceux qui pouvaient abuser d'une cage mal fermée pour prendre leur volée. Pigalle ne put se fixer que plus tard rue Pigalle. La

maison des Oiseaux, sous la Terreur, renfermait des prisonniers qui, par bonheur, ne furent pas traduits au tribunal révolulionnaii-e. Maintenant on y met au couvent un grand nombre de jeunes personnes, sous la direction des chanoinesses de la congrégation de Notre-Dame.

Le terrain du boulevard des Invalides avait servi de dépôt aux eaux du faubourg Saint-Germain, trois ou quatre puisards y recevant les ruisseaux de la rue de Yarennes et des rues parallèles. Les grands hôtels qui se trouvaient placés à l'extrémité desdites rues, bordaient le nouveau Cours de magnifiques jardins, dans plusieurs desquels ont été données des fêtes populaires pendant la Révolution. Raison de plus pour qii'il y eût peu de maisons et surtout peu d'hôtels qui appartinssent en propre au boulevard des Invalides ; aussi essaya-t-on, vers 1790, d'appeler boulevard Plumet celui sur lequel débouchait la rue du même nom, présentement rue Oudinot. C'est alors que Brongniart, architecte du roi et de l'iiôlel des Invalides, ouvrit sur des terrains dont il était propriétaire une rue nouvelle, dans laquelle donnait aussi l'hôtel d'Enlragues, construit ou reconstruit depuis six ans par le même architecte et longtemps habité par le prince de Masserano ou Masseran, dont la rue conserve le nom. Ce noble Piémonlais qui, en i80o, était ambassadeur de Ferdinand VII, roi d'Espagne, près Napoléon T', a ensuite accepté le titre de grand-maîlre-descérémonies du roi Joseph Bonaparte, à Madrid : mais, au lieu de remplir ses fonctions nouvelles, il est resté boulevard des Invalides. Le prince y a eu pour successeur M, Leclerc, ancien homme d'affaires des Rohan, qui, nous dit-on, a l'ait bâtir la belle maison adjacente.

Il y eut néanmoins un hôtel Richepanse contigu à l'hôtel Masserano, et tout nous amènerait à

lu LES BOULEVARDS DE L'HOPITAL, ETC.

croire que le général Richepanse, s'il eut personnellement celle résidence, y suivit de près M. Cliamblin. L'arcliilecte des Invalides avait aussi tait le plan d'une, maison Gliamblin, élevée sur le boulevard Plumet en 1789.

L'hôtel que vous voyez en face, et qui se contente aujourd'hui d'une porte sur la rue Oudinot, lut occupé par l'un des auteurs du Code, le comte Âbriat, bon sénateur, mais pair-de-France meilleur, dont la bru ou la petite-bru est encore propriétaire.

Plus modestement le 39 compte parmi ses locataires la tille de Leterrier, marbrier de Louis XVI, qui a fait construire la maison en 1791. Le premier propriétaire du 13 avait été un autre marbrier, plus d'un demi-siècle aupai'avant. Enlin, quelle l'ut en ce quartier la résidence du fameux naturaliste Adanson ? Elle fait place depuis peu ù l'hôtel de M. de Yertillac, qui répond au chiffre 35.

Rue du Mont-Parnasse* (i)

Un poëte romantique piteusement effacé, qui habite le n° 11 de celte rue, est devenu le dispensateur, aussi infatigable que fatigant, d'une critique entièrement dépourvue de caractère ; il n'a jamais été croyant et il ne sera jamais penseur, bien qu'en sacristain qui raisonne, il sache, convenons-en, donner de l'eau bénite et convertir son goupillon immédiatement en férule. Quelque mérite qu'il reconnaisse à un personnage qui ne vit plus, une tache de bave envieuse ne manque jamais de faire contrepartie à l'éloge, parce qu'il est gratuit. S'agit-il, par exemple, de flatter quelqu'un d'intluent, le flagorneur y met une impudence aussi peu commune que peu désintéressée. Chaque fois il atteint son but, en chan géant d'amis politiques ; mais il n'entend pas dilféremment l'indépendance. Gomme les hoimêtes gens s'en formalisent, il fait de temps en tenq^s un retour sur lui-même et s'encanaille alors d'une popularité de mauvais aloi, par des encouragements donnés avec amour à l'auteur d'un livre immoral ou d'une bravade anti-religieuse. Tel est le bonhomme Sainte-Beuve, qu'on a pu prendre en sa première manière pour un voluptueux, mais impuissant, et qui n'est plus qu'un raisonneur inconséquent : s'il y avait encore deux écoles en littérature, elles se mettraient d'accord pour le siffler.

Si Sainte-Beuve n'est plus légitimiste, l'un de ses voisins, M. Ducoux, n'a-t-il pas dans un

(l) Notice écrife en 1864.

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