RUE DE LA JUSSIENNE
disait sous Louis IX; mais on a pu croire indûment que ce fut une chapelle donnée aux augustins établis près de là au milieu du \ui° siècle et dont le cimetière confinait effectivement à Sainte-Marie-l'Égyptienne. Ces i>ères vendirent leur maison à Guillau ne Lenormand en 1290, et, trois ans après, Matifas, évéque de Paris, en transporta la propriété à Robert, fds du comte de Flandre. Le nom de la rue qui nous occupe vient par corruption du titre de la chapelle, reconstruite au xiv" siècle, qui devint celle des Drapiers, communauté primitivement paroissienne de Saint-Denis-de-la-Chàtre. Les six corps de marchands de l'antique hanse parisienne, dits d'abord les marchands par eau, étaient les Drapiers, les Épiciers, les iVlerciers, les Fourreurs, les Bonnetiers et les Orfèvres. Des lettres-patentes de Henri III ont érigé la communauté des Marchands-de vins en septième corps, mais qui n'a pu se faire reconnaître par les six autres que sous le dernier règne de l'ancienne monarchie. Une autre dévotion particulière attirait autrefois, mais une à une et en cachette, dans l'oratoire de la rue de la Jussienne, les jeunes liUes qui craignaient d'être enceintes. Souvent une prière suffisait, disait-on, pour que sainte Marie-l'Égyptienne fît un miracle en sens inverse de l'opération du Saint-Esprit. Malheureusement la chapelle fut détruite dans les premières années de la Révolution.
Rue 8aiiit»^auveui*. [i)
VÉglise. — Les Agents-de-change . — Les 8 Veuves.
— Le Jeu de Boules. — La Claudine de Colletet.
— Julie Berville. — Le Bout-du-Monde et le Cadran. — Le Médecin Chambon, — Vergier.
— M^^^ Tiercelin.
Sur la rue Saint-Sauveur se profile un immeuble d'importance, dont la principale ouverture est rue Saint-Denis et dans le fond duquel s'exploite un établissement de bains. On y reconstruisait déjà l'église Saint-Sauveur, démolie en 1787, quand la Révolution fit suspendre les travaux, qui ne furent repiis qu'en vue de transformer le temple en une salle de spectacle ; puis, ce nouveau projet ayant été abandonné comme le premier, une vente nationale, le 13 pluviôse an vni, convertit l'édifice public en un bien privé. Avant même que l'ancienne église fût démolie, on avait décidé de l'agrandir aux dépens de plusieurs maisons dont la fabrique était en possession rue Saint-Sauveur, et dans l'une desquelles était organisé un service portatif :1e bains médicinaux, qui revenaient à 3 francs.
Le bureau des Changes payait également loyer à Saint-Sauveur ; aussi bien les agents-de-change ne manquaient pas dans le quartier. Il y en avait un au n° 6, ainsi que le bureau des rentes sur les huissiers-priseurs. La recelte des décimes et d'autres impositions était centralisée n° 1.
(1) Notice écrite eu ISGI.
Un asile hospitalier pour 8 femmes veuves avait été fondé ou transféré rue Saint-Sauveur, entre celle des Deux-Portes et celle du Petit- Carreau. Très-possible, par conséquent, que ce fût au 26 ou au 28, où le fermier-général Letellier avait eu, sous Louis XIV, un locataire qui tenait un jeu de boules.
L'un des joueurs ou des amateurs jugeant des coups, dans ce boulingrin, fut Guillaume Colletet, membre originaire de l'Académie-Française : les bourgeois de Paris avaient alors la passion du jeu de boules. Guillaume, qui demeurait vis-à-vis, était le père de François Colletet, ce poète crotté, parasite des cuisines, dont la misère faisait rire Boileau ; il eut plus que son fils des places lucratives, mais il ne sut pas les conserver mieux, dans le désordre de ses mœurs, que des terrains qui lui appartenaient aux environs de Paris. Nous croyons même qu'il fut propriétaire, avant l'abbé Colletet, de la maison qu'il habitait. Des trois servantes qu'il épousa l'une après l'autre, la dernière tourn;nt mieux les vers que son maître. Une fois les dames rougirent jusqu'aux oreilles, dans une réunion chez Conrart, de cette question indiscrète que leur posait Colleiet : — Quand nous nous réveillons la nuit, Claudine et moi, que pensez-vous que nous fassions?.... Comme on se taisait, il répondit lui-même : — Mesdames, nous lisons YAstrée.
Le plus grand personnage quand même de la famille Colletet fut inhumé dans l'église Saint- Sauveur en 1659. Quelle touchante épitaphe lui décernait sa veuve !
Comme je vous aimay d'une amour sans seconde Et que je vous louay d'un langage assez doux. Pour ne plus rien aimer ny rien louer au monde J'ensevelis mon cœur et ma plume arec vous.
Qui aurait alors deviné que Claudine serait des plus volages, se remarierait mal, en boirait comme un templier, pour noyer ses chagrins, en arriverait même à mendier, n'osant plus s'offrir, et crèverait en état d'ivresse !
A quelques pas de l'abbé Colletet, un Fer-à- Cheval était l'enseigne du sieur Langlois, fabricant de buses et de bois d'éventails curieux.
Les jolies femmes ont eu, dans tous les temps, un moyen de faire fortune qui n'a aucun rapport avec la poésie. Toutefois la rue Saint-Sauveur, vers la fin du règne de M""' de Pompadour, vit une charmante personne cruellement déchoir des espérances que lui avaient fait concevoir la galanterie d'un M. de Famini et ses 15,000 livres de rente. Julie Berville, fille d'un marchand de tableaux de la rue du Bac, avait été séduite par cet homme de condition, qui l'avait emmenée chez lui, aun" 12 ou 14 ; trois mois après, comme elle était enceinte, le suborneur la renvoyait, en reprenant ses arrhes, 3,000 francs de bijoux, pour les remplacer avec économie par 25 louis, que doubla, il est vrai, la menace d'un procès, mais tout-ii-fait pour en finir. Julie, après ses couches, songea à profiter de l'éducation qu'elle avait reçue et s'exerça h la déclamation en vue de la Comédie- Française ; elle profita surtout de la leçon que lui avait donnée M, de Famini, en montrant moins de confiance et plus d'exigence au comte de Martigny.
En revanche, par le temps qui court, les jeux de l'amour et du hasard sont simplifiés outre mesure au n" 59 de la rue, dans un établissement à la tête duquel on pouvait s'étonner de voir il y a vingt ans un homme décoré. Le 65 en est encore jaloux. Comme bâtiments, ces deux maisons sont vieilles, et il en est dans la rue Saint-Sauveur qui datent du xni'' siècle. Seulement
on appelait rue des Egouts en 1489, rue du Boutdu-Monde dans les siècles suivants et dernièrement encore rue du Cadran, la portion qui s'en trouve entre les rues Montorgueil et Montmartre.
Un fabricant d'horloges a remplacé, pendant la grande révolution, par un Cadran, qui lui servait d'enseigne, et qui n'a pas encore disparu, l'enseigne du Bout-du-Monde, figurée en rébus au n" 93. M"'' de Lassure était propriétaire de la maison, quelques années avant cette ostensible modification. Mais au coin de la rue Montorgueil, du côté des numéros pairs, l'enseigne du Bout-du- Monde avait été portée aussi par une maison à M"'' Chambon, sœur du médecin du duc de Vendôme. La propriété contiguë était échue à Chambon, officier du roi, membre de la même famille. Voltaire cite le médecin dans ses vers, en y faisant donner au prince de Vendôme un conseil par François P'', sur une matière que ce roi doit connaître :
Dites-lui de troquer Chambon Contre quelque once de mercure.
Un poète moins connu, Vergier, qui a fait des Contes agréables, était assassiné au coin de la rue Montmartre, dans la nuit du 17 au 18 août 1720 ; le chevalier Le Craqueur, complice de Cartouche, se reconnut l'auteur de ce crime, expié avec bien d'autres par l'exécution d'une sentence qui le condamnait à être rompu vif, le 10 juin 1722. Vergier, inhumé h Saint-Sauveur, près de Colletet, près des acteurs fameux Gauthier- Garguille, Gros-Guillaume, Turlupin et Raymond Poisson, avait très-probablement habité la rue.
Même vraisemblance pour la famille de la petite Tiercelin, qu'enleva dès l'âge de 11 ans Lebel, pourvoyeur principal du Parc-aux-Cerfs, et qui
fut préparée par une éducation de trois années à l'honneur que lui réservait Louis XV. Le roi suivant, outre la pension de 30,000 livres qu'il servait de retraite à la belle, attribuait chaque année deux fois autant à l'extinction de ses dettes, qui toutefois s'élevaient encore à 300,000 livres en 1779, sa dernière année : le fils qu'elle laissait de son auguste amant avait vu le jour quinze ans auparavant.
Quai do la Touriiclle. (i)
L'Hôtel du Pain. — Le C*® d'Artois. — L'hôtel de Bar. — Le Danseur Blondi. — M. de Nesmond.
— M"^" de Miramion et les Miramiones. — M"^^ de la Sonne. — M^^ de Nesmond. — Le Coche de Fontainebleau. — La Voiture de Montargis. — La Rue devenue Quai. — Les Chantiers. — Le Président Rolland. — La Boite à Perrette. — M. de Clermont- Tonnerre. — M . Leroy de Saint- Arnaud. — Le Port. — La Porte Saint-Bernard.
— Le Château de la Tournelle. — Le 3 Septembre
Non loin d'une petite rue au Pain, qui donnait rue Traversine et rue Saint-Victor, l'hôtel du Pain ne se trouvait-il pas, en vérité, des mieux placés? Il s'élevait même sur l'ancien clos de Garlande, dont une portion avait été donnée en fief par l'abbé de Sainte-Geneviève, sous Philippe- Auguste, à la femme de Matthieu de Montmorency. Plusieurs membres de cette tamille se trouvèrent, comme grands-panetiers de France, investis de la maîtrise impliquant droit de justice sur la boulangerie de Paris et aussi, pour toutes les alïiiires concernant la discipline et les statuts, sur toutes les autres communautés de boulangers du royaume. Mais l'hôtel dont nous vous parlons ne fut pas érigé en chef-lieu de celte juridiction par un Montmorency. Le chapitre de Saint-Victor avait cédé à l'abbaye de Tiron, du temps de saint Louis, un droit de cens sur le terrain, pareillement grevé
au profit de l'évêché de Paris, et la maison ellemême avait appartenu aux religieux de Tiron, à l'évèque de Paris et à celui d'Arras, avant de passer h Robert de Alahaud, grand-panetier sous Philippe-le-Bel.
Robert III, comte d'Artois, en hérita ; mais, moins heureux dans le comté d'Artois, que sa tante Mahaud avait apporté en mariage h Othon, comte de Bourgogne, il perdit contre elle un procès en revendication. Comme fiche de consolation, cet époux de Jeanne de Valois, fille de Charles de France, comte de Valois, reçut de Philippe VI, dont il soutenait d'abord les droits contre les prétentions du roi d'Angleterre, la terre de Beaumont-le-Roger, érigée en pairie. Néanmoins le plaideur malheureux revint à la charge, et cette fois il produisit des pièces dont on ne tarda pas à reconnaître la fausseté. On l'accusait en même temps d'avoir empoisonné sa tante et d'avoir voulu faire assassiner le roi. Il se déguisa en marchand pour se sauver en Angleterre, où Edouard III le reçut à merveille ; puis il débarqua en Bretagne, à la tête de 10,000 hommes, avec les titres de comte Richement et de lieutenani du roi d'Angleterre, pour combattre en faveur de la maison de Monlfort contre celle de Blois, que défendait Philippe VI. Des suites d'une blessure, en 1343, ce comte d'Artois passait de vie à trépas ; mais il avait eu le temps de faire jurer h Edouard (qui avait déjà repris, à son instigation, le titre de roi de France) que sa mort serait vengée : représailles posthumes qui durèrent un siècle, malheureusement pour le royaume de France !
Le comte de Boulogne, sous Charles V, disposait de l'hôtel du Pain. Les ducs de Lorraine en firent l'hôtel de Bar, dont s'arrangèrent les ducs de Montpensier, puis différents particuliers, au nombre desquels nous remarquons Despaisse, avocat du
roi, et Blondi, fameux danseur de l'Opéra, qui s'était fait connaître dans les intermèdes du réj)ertoire de Molière. Sous la direction de ce maître-deballet, les élèves du collège Louis-le-Grand, qui l'avaient pour maîlre h danser, exécutèienl des ballets, tels que V Empire de la Sagesse, dont il avait composé les danses et dans lequel il jouait le rôle de Minerve le 7 août 1715. Chef d'école, il interdisait à ses élèves l'étude de son art dans les livres. Est-ce que des livres, en effet, depuis le traité tout spécial dû h ThoinotArbeau, chanoine de Langres, vers 1588, jusqu'à V Encyclopédie de Diderot et de d'Alembert, ne travestissent pas la chorégraphie en manière de science algébrique ? Des lettres de l'alphabet y représentent les grâces comme des quantités.
Mettons x pour l'époque h laquelle se divisa l'hôtel de Bar, où se trouvait un jeu de paume. Le principal corps-de-bûtimeiit avait été restauré pour François-Théodore de Nesmond, président à mortier, surintendant de la maison du prince de Condé. Durant la Fronderie ce nouveau-venu s'était montré passablement habile dans ses négociations avec les Parisiens, au nom du roi, et h la même époque M'"<= de iMiramion, qui n'était pas encore sa voisine, avait fait preuve du plus grand dévouement, en pansant des blessures, en distribuant des secours, en vendant diamants et vaisselle pour procurer du pain aux aflamés.
Fille du financier Bonneau, seigneur de Rubelles, et de Marie d'Issy, son épouse. M""' de Miramion s'était vue orpheline à lo ans et veuve, dès l'année suivante, du magistrat Beauharnais de Miramion, qui la laissait enceinte d'une fiUe. Elle n'avait échappé que par une défense héroïque, deux ans après, à un autre malheur auquel sa beauté l'exposait. Le comte de Bussi-Rabutin, comptant trop sur sa bonne mine pour s'attendre à une
résistance qui ne fût pas feinte, avait osé faire enlever la jeune veuve à la faveur des premiers troubles ; mais il n'avait pas même obtenu, en la gardant enfermée pendant 38 heures au château de Launoy, qu'elle y prît la moindre nourriture. Une délicatesse relative, plutôt que des remords ou des craintes, avait fait lâcher prise au ravisseur, qui ne s'était tiré ni sans peine ni sans frais des poursuites exercées par une parenté, ù laquelle n'était pas offert ou ne convenait pas le seul genre de réparation usité entre gentilshommes. Mais la frayeur avait rendu malade l'héroïne de l'aventure, pour quelque temps retirée chez les sœurs grises, et depuis elle avait fait vœu de chasteté, avant d'être âgée de 20 ans, le 2 lévrier 1649. Sa fdle épousa, en 1661, Guillaume de Nesmond, successeur de son père au siège présidentiel.
La conclusion de ce mariage donnait à M"^ de Miramion la liberté de fonder personnellement une petite congrégation, dite la Sainte-Famille, qui ne se composait encore que de 6 membres au quartier Saint-Antoine, mais qui se rapprocha avant peu de Saint-Nicolas-du-Ghardonnet. Une autre communauté, sous le nom des filles de Sainte-Geneviève, avait été établie moins récemment par Mi'^ Blosset, à l'angle de la rue des Boulangers et de la rue des Fossés-Sainl-Viclor (i). Férel, curé de Saint-Nicolas, était le supérieur des deux institutions, et l'on ne se vouait pas moins dans l'une que dans l'autre, sans prise d'habit, à la visite des malades, à la préparation des médicaments et à la tenue des petites écoles. La fusion s'opéra avec facilité. M""-' de Miramion avait acquis une maison bâtie ou refaite pour Martin, riche partisan, proche l'hôtel de Nesmond, et une maison de campagne à Ivry ; elle en gratifia la communauté,
(1) Ajoutée à la rue du Cardinal-Lemoine.
qui, de plus, donna d'une propriété contiguë 80,000 livres à M. de Nesmond, évêque de Bayeux, et à ladite fondatrice. Les lilles de Saint-Geneviève, en devenant miramiones, continuaient à distribuer onguents, emplâtres et julcps, comme à faire pratiquer des saignées gratuitement ; mais elles reçurent, outre des enfants pauvres, de jeunes pensionnaires pour lesquelles on payait de 4 à 500 livres par an. Des retraites de quelques jours avaient lieu périodiquement dans la maison : deux fois par année pour les dames, à la disposition desquelles 50 cellules étaient mises, et quatre fois pour les femmes, plus nombreuses, qui y prenaient pendant les jours de retraite leur nourriture, sans la payer, mais qui retournaient chez elles tous les soirs, fût-ce à la campagne, pour revenir le lendemain matin. La miramione par excellence avait aussi fondé l'institution du Refuge h Sainte-Pélagie ; de plus, le séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet avait participé à ses libéralités. Des maisons religieuses n'étaient pas seules à s'en ressentir. Mais il faut dire que M"''' de Maintenon et Louis XIV, à l'occasion, s'associaient aux bonnes œuvres de la supérieure. Elle avait consolé M'"'' de Montespan et Saint-Cyr lui était ouvert, un jour entre autres où l'on y jouait Eather. Un autre jour, le 24 mars 1696, M'"'^ de Sévigné écrivait à M. de Goulange : « Pour W"" de Miramion, cette mèn; de l'Église, ce sera une perte publique. » M'"*= de Sévigné honorait d'autant plus la mémoire de cette femme qu'elle connaissait h. fond son Bussi-Rabutin !
Aux Miramiones a demeuré plus tard M""' de la Sonne, née Caron, ancienne maîtresse du comte de Charolais. Deux filles de celte dame avaient été reprises par la famille dudit prince du sang et légitimées MM"" de Bourbon; elles étaient alors à marier. L'hôtel qu'avait eu la mère dans le haut du faubourg Poissonnière faisait lui-même pénitence,
converti en une maison de correction pour des femmes mariées.
Mais revenons i\ M""-' de Nesmond. Elle eut moins d'esprit que sa mère, M""= de Miramioii, mais plus de vanité. C'est la première femme de magistrat qui fit graver en lettres d'or le nom de son mari sur une porte, oii aujourd'liui encore nous lisons : Hôtel ci-devant de Nesmond. Le temps ne manqua pas à cette pi'ésidente pour tourner à la dévotion ; elle mourut, en eftet, centenaire et directrice en titre des séminaire et communauté des sœurs hospitalières de la Providence, rue de l'Arbalète. La direction de la Salubrité occupait encore son ancien hôtel au commencement du présent règne, et l'on ne prépare que plus en grand de quoi faire des potions et des emplâtres dans l'ancien local des miramiones, devenu Pharmacie centrale des Hôpitaux.
Du vivant de la fondatrice des Miramiones, le bureau du coche pour Fontainebleau, service qui se faisait par eau, était à la Croix-Blanche, sur le port de la Tournelle. Ce port se distinguait de la rue de la Tournelle, où, pour aller à Montargis, on montait en voiture à l'enseigne de la Corne, devant la rue de Bièvre. Il fallut abattre, en 1738, trois des maisons de la rue du Pavé-Saint- Bernard ou de la Tournelle, qui elle même en prolongeait une des Grands-Degrés, pour que les hlles de Sainte-Geneviève demeurassent réellement au quai de la Tournelle, autrement dit des Miramiones, antérieurement port Saint-Bernard. C'est encore sur la rue des Grands-Degrés que donnait à ladite date une maison, avec la Tournelle pour enseigne, et elle appartenait à Lecamus, ancien major des gardes de la Ville, qui succédait à Passart, maître-des-comptes, et précédait le chevalier de Creil, le marchand de vins Bonnet, le rôtisseur Cormiolle; cette maison était pourtant
située entre les rues de Bièvre et des Bernardins, vis-à-vis les grands degrés et à côté d'une maison à Lavit, marchand de clievaux. La rue de la Tournelle finissait au coin de la rue des Bernardins, qui devait sa dénomination, ainsi que la porte Saint-Bernard, au collège des Bernardins.
Et notre quai, trente ans après, était encore bordé de 11 chantiers à ces enseignes :
Aux Arnes ile-Franoe, au Cardinal-Lemoine, à Saint- Nicolas, à la (Jroiî-d'Or, à la Boule-Blanche, à la Croixd'Argent, à l'Etoile, au Soleil-d'Or, au Grand-Chantier, à la Grande-Forêt, à la Maison-Blanche, au Cadran-Bleu, à la Fleur-de-Lys, à la Maison-Uouge, aux Armesd'Orléans.
Le président Bolland, dont l'ancienne résidence est désignée par une inscription, s'appelait aussi d'Erceviile. Grand ennemi des jésuites, il ne se contenta pas de coopérer chaudement ii leur proscription ; il s'attacha ensuite h les flétrir, comme il les avait combaitus, et publia un Plan d'études essentiellement janséniste. Le parlement, en s'emparant aloi^s de l'instruction pu!)lique, , ne se- faisait encore aucune idée du coup d'État qui allait renouveler le parlement. Nul aussi bien que Rolland n'avait poussé à la suppression des petits collèges ; il fit donc partie du cortège qui les enterrait décemment. Le bureau d'administration de leur temporel se composait ainsi :
M. de la Roche-Aimou, prince du sang, premier duc el pair, archevêque de Reims, grand-aumônier de France et, en cette dernière qualité, président du bureau ; l'abbé Terray ; le président Rolland ; Roussel de la Tour; Cochin ; de Samfray ; l'abbé Valette; l'abbé Legros ; Poan Lempereur ; l'abbé Fourneau, grand-maître temporel ; Lecamus de Mézièiesj architecte du bureau.
Rolland fut disgracié, avec tous ses collègues
du parlement, en 1771, et il ne reprit ses fonctions qu'après le règne de Louis XV. Mais il ne savait plus à quel jésuite s'en prendre d'une autre disgrâce qui fondit sur sa tête. Un oncle qu'il venait de perdre. M, Rouillé des Filietières, au lieu de confier à sa garde la Boite à Perrette, trésor commun du parti janséniste, dont il était dépositaire, avait légué ce dépôt, par testament, ^i d'autres peisonnes zélées pour la même cause. Le président attaqua le testament, et s'il avait gagné à ce jeu-li», sa qualité de magistrat l'eût fait soupçonner de piperie ; heureusement il perdit la partie. La bonne veine lui revint encore moins devant le plus . impitoyable des tribunaux, en 1794. L'hôtel Rolland était Bouffret, huit années avant cette échéance.
Un Clermont-Tonnerre occupait alors, sur le même quai, une maison dessinée par Gabriel Leduc et que naguère habitait un sénateur, frère du maréchal Saint-Arnaud : le n" 27. A quelques pas Brazier aurait fondé une maison de commerce pour les vins en 1711, d'après l'inscription en évidence sur la devanture du successeur actuel. Un demi-siècle après, maître Henri, greffier en chef de la chambre-des-comptes, avait certainement ses commis au 21. L'embarcadère du coche de Fontainebleau se maintenait près de là ; mais le service n'avait lieu que pendant le séjour de la cour en cette résidence royale, et l'on donnait, pour faire le trajet en douze heures, 2 livres 10 sols. Un autre bureau encore percevait, mais du côté des Miramiones, les droits de la fermegénérale sur les ardoises, tuiles et briques, à mesure quelles se débitaient vis-à-vis, sur le port aux Tuiles, anciennement dit aux Mulets, où se déchargeaient pareillement des poires, des pommes, des marrons et autres fruits du Gâtinais. La Halle-au-Vin, que remplace un entrepôt beau-
coup plus vaste, se trouvait au-delà de la Tournelle et de la' porte Saint-Bernard.
Cette ancienne porte de la ville était rhabillée par Blondel, pour passer à l'état de petit arc-detriomphe en commémoration de ce que Louis XIV venait de supprimer un impôt sur les marchandises qui arrivaient de ce côté. La Tournelle, qui était tout près, avait dépendu également de l'enceinte de Philippe-Auguste et défendu le passage de la rivière. Vincent de Paul obtint que les galériens, au lieu d'attendre à la Conciergerie le départ d'une chaîne, fussent placés au fort de la Tournelle, où des secours spirituels et temporels leur étaient affectés par le donateur anonyme d'une rente de 6,000 livres. Déjà un dépôt de ce genre avait été établi près de Saint-Roch, dans une maison louée par Vincent-de-Paul, avant que le transport en eût heu dans ce château fortifié. Le départ des chaînes pour Brest, Rochefort, Marseille et Toulon ne s'effectuait pas plus de deux fois par an, le 25 mai et le 10 septembre. La chapelle du fort était d'abord desservie par la congrégation de Saint-Lazare, que remplaça en 1634 le curé de Saint-Nicolas, mais toujours avec le concours de Vincent. L'administration du temporel se trouvait dans les attributions du procureur-général ; la nomination du concierge regardait le secrétaire d'État qui avait la marine dans son département. Comme la fausse porte Saint-Bernard et la Tournelle n'existaient déjà plus au commencement de la Révolution, les condamnés aux fers furent placés dans le ci-devant couvent des Bernardins. Ils y étaient au nombre de 73 le jour où les septembriseurs n'en laissèrent échapper que 3.
Rue !§laint-Louis,
NAGUÈRE
8aiiit-L<ouis-eii-Li''iIe. [i)
Vile au Moyen-Age. — Christophe Marie. — Le Chapitre. — Les Marchands de Foin. — Les Fermiers. — L'Enquête. — Les Ponts et les Quais.
— Poulletier et Le Regrattier. — La Seigneurie.
— Jean de Lagrange. — Le Syndicat. — Le Chien de Montargis. — L'Église. — Les Hôtels et les Maisons. — Charles de Vains. — Les Parcheminiers. — M'^« de Villetaneuse. — Bulliard.
— Le Général Charton. — La Révolution. — Le Prince Czartorishi. — L'Archevêque de Paris.
Alors qu'on se rendait du quartier de la Tournelle au quartier Saint-Paul en passant l'eau, on relâchait ordinairement dans l'une des deux îles dont la réunion forme celle Saint-Louis. C'en était fait d'un pont de bois que le xive siècle y avait jeté. Les deux bras de la Seine, qui plus est, n'avaient-ils pas porté une double chaîne, en guise de bracelets? Cette barrière de la ville en pleine eau faisait ressembler la future île Saint- Louis à un forçat, avant que les galériens ne fussent encore au fort de la Tournelle. Une ceinture de peupliers y bordait presque entièrement la terre ferme au moyen-âge et il arrivait d'y donner des fêtes publiques. Elle se laissa embrasser, après cela, par un double pont, que noble homme
(1) Notice écrite en 1864. La rue qu'elle concerne a perdu depuis ses quatre ou cinq dernières maisons.
Christophe Marie, bourgeois de Paris, s'était engagé à bâtir, d'après un contrat en date du 16 mai 1614. Tet acte, signé par Nicolas Brûla rt de Sillery, chancelier de France, y stipulant pour le roi avec l'assistance de Guillaume de Laubespine, Pierre Jeannin, Gilles de Maupeou, Isaac Arnauld et Louis Dolle, membres des conseils d'État et privé, concédait le terrain insulaire h. Christophe Marie, qui devait le couvrir de quais, de rues et de maisons : les deux îles h. réunir s'appelaient Notre-Dame et aux Vaches. Mais les clianoines de la cathédrale y exerçant de longue date des droits aussi difficiles à récuser qu'à déterminer, on ne pouvait, sans compter avec eux, envoyer le concessionnaire en possession. Le chapitre résistait, d'ailleurs, à l'exécution du contrat sous le prétexte que la sûreté de l'église métropolitaine et de l'hôtel épiscopal, h. l'extrémité de l'île de la Cité, se trouverait compromise par les constructions nombreuses qu'on se proposait d'élever dans l'île Notre-Dame. Cette considération seule, à ce que disaient les chanoines, leur avait fait refuser précédemment oO,000 écus et 800 livres de rente, offres du sieur Carel, qui les avait déjà livrés en pure perte à la tentation d'aliéner les mêmes terrains. On leur opposait toutefois, à juste titre, que dès le 5 février 1542, aux termes d'une conclusion capitulaire, le chanoine Desvoisins avait été chargé de solliciter l'intervention de M. de Paris à l'effet d'obtenir du roi, en faveur du chapitre, la permission de transformer l'île Notre-Dame en un nouveau quartier de Paris.
Le fait est que la possession capitulaire, tout en paraissant remonter à l'année 867, avait été troublée par le corps de Ville à différentes dates : 1304, 1462, 1473, 1557. Louis XI avait reconnu aux chanoines le droit de confisquer, sur le territoire insulaire, le foin qu'on y débarquait pour le faire sécher au soleil ; la prévôté de Paris,
malgré cela, permettait aux marchands d'en étaler et d'en botteler. par sentence du 4 janvier 1609. Cette sentence était confirmée le 30 juillet suivant par un arrêt, qui condamnait le chapitre à souffrir celte servitude d'usage sur un espace où, de tout temps, avaient abordé et stationné les mariniers de la Seine. Comment le fermier du chapitre y trouvait-il son compte? Il tenait, le plus souvent lui-môme, un cabaret, pour abriter au frais maints promeneurs, qui débarquaient si librement ! Bail avait été fait au mois de janvier 1591, tant pour l'île Notre-Dame que pour celle aux Vaches, à Jacques Guchery, commis de barrière; mais, comme il y avait déjà plus d'une maison ou maisonnette de construite, la division était probable. Ledit fermier avait eu pour prédécesseurs :
Jehan Lelioux, marchand boucher ; Mathurin Perrotet, charretier ; Nicolas Baullard, lequel payait 25 lirres tournois par an. de 1561 à 2570 ; Etienne Mutet, dont le loyer courait <^ur le même pied, depuis 1559 ; Etienne Pinot, manouvrier : 30 livres ; Etiennette Desnoyers, veuve da Guillaume de la Perrelle, sous le règne de François I" ; Sanson Luillier, marronnier fc'est-à-dire pêcheur sans permission) : 14 livres en 1513, 10 en 1509, et Jean Blonde!, 8 livres, même année.
L'enquête de commodo vel incommodo avait soulevé d'autres dificultés encore que l'opposition du chapitre. Des objections formulées après expertise avaient motivé, dès l'année 1611, un avis tout-à-fait contraire au projet ; mais ensuite d'autres experts s'étaient prononcés pour. En ce temps-là, avant d'ouvrir une rue ou delà fermer, comme on réfléchissait mûrement, comme on délibérait bbéralemicnt ! Prévôt, échevins, trésoriers-généraux, maîtres-èsœuvres des Bâtiments-du-Roi et de la Ville s'étaient déjà transportés sur les lieux, en compagnie de marchands et de voituriers, ayant tous voix con-
NAGUÈRE SAINT-LOUIS-EN-L'ir.E. 345
sultative, avant qu'on déterminât exactement l'emplacement des deux ponts ; une visite nouvelle y ramenait dix notables, marchands et bourgeois, en présence des mêmes édiles, et c'est alors que le procès-verbal s'exprimait ainsi :
" Tous unanismement ont esté d'asvis de laditte coustruction dudit pont, comme ne se pouvant faire œuvre plus publique et plus nécessaire pour la commodité de tout le peuple et bien de ladite ville, pourveû que lesdits pilliers fussent de pierres et de bonnes étoffes. »
Jusque-là il n'était question que d'un double pont de bois, en vue duquel on avait déjà fait des études et des commandes. Le bureau de la Ville avait octroyé h. Marie, le 7 janvier 1613, la maîtrise dudit pont, avec autorisation d'y élever des maisons comme dans les deux îles. De plus, il pouvait être établi six moulins à eau, des étuves, des bains et un jeu de paume par l'adjudicataire privilégié. Mais ces concessions et d'autres, qu'il avait aussi obtenues, ne permirent pas aux travaux de s'achever dans le laps fixé par lui-même à six années. Louis XIII et la reine-mère posaient la première pierre du pont Marie avant la fin de 1614 ; puis les échafaudages du pont de la Tournelle firent pendant à ceux du pont Marie, et quant à la passerelle en bois que, dès 1617, on se disposait à jeter sur la Cité, elle eut beau se faire lentement,le procès intenté par les chanoines voisins n'aboutit que plus tard encore.
Poulletier, secrétaire de la Chambre du roi, n'était devenu l'associé de Marie qu'après s'être chargé, dès l'année 1611, de la fourniture des bois nécessaires à l'entreprise ; les désordres de la guerre civile avaient fait perdre les deux-tiers de 4,600 pieds de chêne, achetés par lui sur la frontière picarde 18,500 livres, et le reste n'arrivait à bon
port qu'au^moment où Ton* exigeait des pierres de taille à la place de bois. Mauvais début pour la grande entreprise, dans laquelle Le Regrattier s'était également intéressé !
Le chapitre, de son côté, forme opposition à la poursuite des travaux, en 1616, et puis croyezvous qu'il se tienne, quoique débouté, pour battu ? On lui présente encore, l'année suivante, un projet qui convertirait l'île Notre-Dame, si elle retombait souo sa coupe, en un vaste magasin pour la Ville ! Un arrêt du conseil-d'État décide, en 1618, que les chanoines jouiront de 1,200 livres de rente sur le domaine de Paris, et qu'ils rentreront dans tous leurs droits de cens, lods et ventes, après les 60 ans de jouissance accordés aux entrepreneurs. Ceux-ci, quelques années après, interrompent les travaux, faute d'argent et de crédit ; les commissaires du roi mettent en leur lieu et place Jean de Lagrange, secrétaire du roi, et le chapitre offre aussi, mais trop tard, d'achever l'entreprise aux mêmes conditions. L'impulsion rendue aux travaux par le nouvel adjudicataire est heureuse pour quelque temps ; mais les autres se plaignent si fort d'avoir été mis à l'écart au moment le plus favorable, qu'ils finissent par reprendre le dessus. Tous les propriétaires des terrains insulaires sont condamnés à payer aux entrepreneurs ce dont il sont encore débiteurs tant sur leur prix d'acquisition que de surcens, etc. Mais les chanoines, d'autre part, obtiennent 50,000 livres à titre d'indemnité, plus 7,000 pour les frais, et lesdits propriétaires acquittent cette contribution à raison de 3 livres par toise ; des lettres-patentes transfèrent même au chapitre les droits réservés au roi par le cahier des charges contre Marie, Lagrange et consorts. De plus, la justice des chanoines est reconnue dans ce quartier tout neuf, où il est défendu aux lieutenant-civil et officiers
du Châtelet d'empiéter sur la juridiction du bailli de la barre capitulaire, et à la même seigneurie sont reconnus revenir les droits de censive, qui ne feront retour au roi qu'au 1" janvier 1584, Lh finit un antagonisme, mais qui fait place nette à un autre. Les insulaires, mécontents du peu de solidité des ponts et des négligences qui retardent la formation définitive des quais, adressent, le 9 janvier 1643, une requête aux commissaires du roi, pour se débarrasser enfin d'une administration qui ne vise qu'à se perpétuer. Cette levée de boucliers est due à l'initiative de Denis Hébert, maître-couvreur, que Poulietier a fait déguerpir tout récemment d'une place mal acquise, et ce dernier, en ripostant, énumère ainsi les compères du principal plaignant :
Guillaume Je pèrp, naguère receveur du domaine de Paris, auquel est réclamée judiciairement une place, évaluée iri.OOO livres, en échange de laquelle il n'a donné à Lagrange qu'un office de sergent au Châtelet, en valant 80O ; — Simon Huguet, procureur à la chambre des Comptes, qui redoute les mêmes recherches, pour, un le*, de 24,000 livres, paye ainsi la moitié de son prix ; — Antoine Lemaire, procureur au Châtelet, dont les 230 toises, achetées 55 livres la toise, devraient être cotées trois fois autant; — Pierre Lemercier, confrère de Lemarié, contre lequel s'exercent des poursuites à fin de restitution des pièces de criée relatives à un autre lot ; — enfin Michel Guillaume, marchand, de qui il a fallu arracher, par le moyeu eiirênae d'une prise de corps, le prix de 11 toises, généralement estimées le double de ce prix convenu.
Les récriminations de maître Poulietier à rencontre de tels plaignants ne les empêchent pas d'obtenir gain de cause. En conséquence, les intérêts communs des propriétaires de l'île sont confiés à leur propre gestion par la création de
leur syndicat, bien que celui ci date, ou peu s'en faut, du moment où Claude Dublet, maîtrecharpentier, passe adjudicataire des travaux qui restent à faire et titulaire de 12 étaux de boucherie, en remplacement de Lagrange. Les réunions syndicales ont lieu à l'hôtel Bretonvilliers, où le prince Emmanuel de Portugal ne donne pas encore de bal masqué, avec feu d'artifice tiré sur la rivière. Tous les propriétaires de l'île ont été condamnés en 1638 à payer aux entrepreneurs ce qu'ils devaient encore. Parmi ces consorts du financier Le Ragois de Bretonvilliers figurent :
Simon Hugues, qui est ou sera syndic ; Philippe de Champagne, le grand peintre ; Gaillardon, intendant de Franche-Comté ; l'abbé Fortia ; M. Meiland, conseiller au parlement; Lauzun, le Lauzun du grand règne; le marquis de Richeàeu ; Lambert de Thorigny, président au parlement, pour qui Levau a dessiné le superbe hôtel Lambert; Charron, nom de famille illustré par le livre De la Sagesse et à la tête de l'édilité parisienne ; de Jassaud, magistrat; Jacques Pichon, maître-tailleur d'habits et ancêtre du B°" Pichon ; M. de Choisy ; M. Hesselin et ses deux voisins, M. d'Astry, M. Samctot ; Nicolas Delaistre, ancien échevm ; Claude Chariot, secrétaire du roi ; de Coulanges, abbé de Livry ; Le Bossu Le Jau, maître-des-ccmpte», qui a eu pour prédécesseurs un autre Le Jau et Salomon de Caux (nom bien pareil à celui d'un des inventeurs de la vapeur, décédé en l'année 1626); Archambault, valet-de-chambre du roi; maître Jean de la Grange, sieur de Saint-Evroul.
Nicolas Lejeune, couvreur, passe pour avoir habité l'île dès le règne de Henri IV. Qui sait même si la maison unique dont le chapitre fit abandon, en touchant son indemnité de 50,000 livres, ne remontait pas à l'époque du célèbre duel judiciaire dans lequel le chien de Montargis vainquit l'assassin de son maître'.' Ladite maison, à notre
sens, est celle qui porte rue Saint-Louis le n" 66. On y désigne la cage d'un escalier à vis comme ancienne tourelle de Marguerite de Bourgogne ; mais ia seule tour qu'ait connue assurément celte reine, en ladite île, s'appelait Loriot, et, puisqu'une chaîne la rattachait par eau à la Tournelle et k la tour de Billy, il nous semble qu'elle aurait été mieux placée à celle des deux pointes de l'île où de nos jours commence l'ordre numérique de la rue. Là elle aurait fait place à l'une des deux terrasses des hôtels Bretonvilliers et Lambert, dont nous parlons en d'autres notices. Quoi qu'il en soit, Nicolas Lejeune a érigé, sous l'invocation de Notre-Dame, une chapelle qui est devenue l'église Saint-Louis. En même temps qu'elle, l'île a changé de nom, autrement dit en 1664. Mais la rue Saint- Louis-en-l'Ile avait été rue Palatine du côté des deux grands hôtels et rue Carel du côté le plus voisin de la Cité, puis rue Marie d'un bout à l'autre pendant dix ans.
Alors que les premiers numéros impairs de cette rue étaient occupés presque tous par Le Ragois, et les premiers numéros par Lambert, Thôtei Galard se présentait à droite, contigu aux derrières de l'hôtel Meiland, qui tenaient le premier angle de la rue Poulletier, et en face des dépendances de l'hôtel d'Astry. Derrière l'église résidaient M. Hesselin et M. Sainctot ; vis-à-vis étaient établies des sœurs de Charité. Le président d'Aigremulle demeurait au-dessous de l'église ; Delanoue, un peu plus loin ; l'avocat Guillaume, plus loin encore ; Desjardins, greffier du tribunal, vers le 69 ; le procureur-général, aux 71 et 73 ; M. de Saint-Gilles, au 80 ; un Mole aux 84 et 86 ; Sévin, magistrat, au 88, et Durand, maîlre-des-comptes, au 92. En ce temps-là des Lefèvre d'Ormesson étaient propriétaires, en la même rue, de trois maisons qui se suivaient.
L'une d'elles, n" 52, fut habitée postérieurement par un savant, Charles de Valois de Lamarre, antiquaire du roi et académicien, qui n'avait que peu de pas à faire pour entrer, sur le quai, chez son ami Lefeuve de la Malmaison, conseiller au parlement. Les fermiers-généraux transformaient l'hôtel Bretonvilliers, à la même époque, en grand bureau des Aides. Plus de Galard, en face, et plus de Meiland ! Mais bureau des Saisies-Réelles. Toutes les juridictions y avaient recours, et jamais plus de saisies ne s'y réalisèrent que sous le triumvirat de Monnerot, Beaucousin et Beauvisage, qui étaient commissaires-généraux de l'ensaisinement lors de la banqueroute de Law.
Le 27 ou le 29 servait de bureau, beaucoup moins grandement, à la communauté des Parcheminiers. Les maîtres chargés de faire une tournée officielle chez les autres membres de cette corporation professsionnelle devaient toujours être assistés par quatre parcheminiers-jurés de l'université, placés sous les ordres du recteur. L'apprentissage durait 4 ans : le brevet coûtait 45 livres et la maîtrise i.lOO.
Sous la Régence également, M'"'' de Villetaneuse, vieille bourgeoise qui n'avait pas d'enfants, enrichissait de ses legs ceux de sa sœur, la duchesse de Brancas, la duchesse de Luxembourg, fille de sa cousine-germaine, et la comtesse de Boufflers, fille de Guénégaud, son cousin-germain.
Le botaniste Pierre Bulliard habitait, sous Louis XVI, l'ancien hôtel Durand. Cet auteur de Flora paynsiensis et d'un Dictionnaire de Botanique avait appris de François Martinet à graver de sa propre main les planches de ses ouvrages. S'agissait-il d'enrichir son herbier, ou bien d'empailler un oiseau, il ne prenait encore d'autre aide que lui-même. Déleurie, maître en chirurgie, donnait
des leçons d'accouchemont h l'hôtel Mole. Quels nouveaux maîtres disposaient en partie des hôtels Lambert et Bretonvilliers? M. de Beaumont et M. Devins-Fontenay.
Du reste, on vit bientôt sortir à cheval, tous les matins, de la porte débouchant en face de la rue Guillaume (i), un chef de division de la garde nationale, qui ne se nommait plus au 28" de ligne que le sous-lieutenant Charton en 1792, mais qui avait gagné, trois ans après, ses épaulettes de général. Malheureusement il fut tué en 1796. Un nom de robe, celui de Chwiiseau, était porté depuis la Régence par un hôtel plus aristocratique, près de ladite rue Guillaume. Pourquoi dire un ? ne voit-on pas encore qu'il y avait grand et petit hôtels? Aussi bien, dans cette île Saint- Louis, le train de maison fut rarement en rapport avec la place qu'on tenait au soleil ! On n'attendit même pas la Révolution pour y faire d'un petit hôtel, en regard de la maison Durand, un simple corps-de-garde de pompiers. Autant de fait sur la besogne d'une èi-e nouvelle, qui se croyait appelée à supprimer toutes les marques de distinction ! L'île et la rue de la Fraternité inaugurèrent cette ère-là en donnant plusieurs fêtes publiques dans le jardin de leur ci-devant hôtel Bretonvilliers. En revanche, elle se passèrent absolument de leur ci-devant église, vendue comme bien national en l'an vi, le 13 thermidor, et qui ne fut rachetée par la Ville que le lo septembre 1817. Alors sa dénomination était déjii revenue à la rue, dite Blanche-de-Castille de 1806 à 181 4. Les somptueuses réceptions du prince Cznrtoriski et la bienfaisance héroïque de ses oeuvres, se multipliant au profit de la cause polonaise, tirent encore plus
(1) MainliMjaiit rue Budé.
d'honneur à l'hôtel Lambert, sous Louis-Philippe, que les peintures de Lebrun et de Lesueur, dans toute leur fraîcheur, n'y avaient jeté d'éclat. Puis d'autres événements politiques ayant changé en France la face des choses, l'hôtel Gheniseau devint pour quelque temps l'archevêché. On y rapporta le corps de 3Igr Affre, frappé sur une barricade, où il affrontait, comme un saint, les dangers de la guerre civile, pour en conjurer les horreurs. Une caserne de gendarmerie y remplaça, pour une douzaine d'années, l'archevêché en deuil.
Rues Hlichel-le-Coiute et Grenier-!§»t-Lazare. (i)
Elles se suivent depuis si longtemps, sans se confondre, qu'autant vaut ne les pas séparer. Qu'elles remontent donc le cours des âges, comme deux wagons enchaînés l'un h l'autre, qui laisseraient descendre, à chaque station, des souvenirs, faute de voyageurs. Parfois c'est la cloche d'un collège ou d'un couvent du moyen-âge qui donne le signal du départ quand nous nous remettons en route dans ce voyage brisé d'historiographe. Ici, par extraordinaire, l'or et l'argent commencent par résonner : tout le monde ne s'en plaindra pas.
Entendez-vous le chant des lingots d'or, balancés par des poids de fer, et l'harmonieux frou-frou d'un grand comptoir d'escompte? Cela bruit, sans fatiguer l'oreille, entre les rues Michel-le-Comte et Montmorency, chez la veuve Lyon-Allemand, dont le commerce était fait sous le premier empire par Joseph Allemand et Hartzfeld, en la rue Grenier-Saint- Lazare,
A la maison de M""" Lyon-Allemand touche un ancien hôtel que la rue Montmorency partage aussi avec celle Michel-le-Comto, qui le cote n" 22. Dubois de Crancé, qui y demeura, était d'abord parvenu à entrer dans les mousquelaires ; mais des doutes accentués sur sa noblesse l'avaient réduit à la consolation de commander dans la garde nationale. Cet ardent révolutionnaire, dantoniste à la Convention, s'acharna surtout contre
(1) Notice écrite en 1864.