RUE DES COUTURES-SAINT GERVATS
allié, l'accueillit en Savoie quand les mauvais jours devinrent pires.
Dans l'hôtel s'entassaient alors des livres qu'on avait pu sauver de la bibliothèque du ci- devant archevêque et de celles de plusieurs couvents du quartier. Ce dépôt ensuite se versa à la Bibliothèque de la Ville.
Rue du Croissant, (i)
Les Falots de VOpéra. — M. David. — Les Colhert. — L'Hôtel de Mars. — Maison Badin. — Ce quêtait la Rue avant 1739. — 1760. — Le Tripot. — L'Hôtel d'Avaux. — Le Cimetière. — Molière et La font aine. ^
Le théâtre de l'Opéra, pour lequel fut construite, sous le règne de Louis XVI, la salle de la Porte- Saint-Martin, donnait alors des bals comme hprésent, amusants d'une autre manière, mais n'en ayant que plus de raisons d'être ; moins animés, mais tout aussi coliue ; moins petite Bourse des amours, car l'offre y devançait la demande, la grande affaire étant de plaire et de se faire regretter ffn courant ! Tiipot de galanteries clandestines, où le bon mot, le rire et le sourire, ces trois signes de belle humeur, servaient de fiches à marquer les points ; où l'enjeu profitait de l'incognito du masque pour grossir ou pour s'amoindrir •d volonté ; où les parties se jouaient toutefois au pair, avec les mêmes règles des deux paris, après que les cartes eussent été bien mêlées de ce qu'on nommait encore les bonnes fortunes ; où enfin le caprice et l'esprit luttaient à l'aventure contre les réputations toutes faites, dominos diurnes qui donnent le change, autant que les dominos du bal, sur le mérite personnel ! Ce n'était pas le samedi, c'était le dimanche qu'avait lieu le bal de l'Opéra, toutes les semaines, depuis la Saint-Martin jusqu'à l'Avent et depuis le jour des Rois jusqu'au
(1) Notice écrite eu 1859.
carême, outre les jeudi, lundi et mardi-gras. On y allait masqué ou non ; le prix d'entrée était de 6 livres ; les portes s'ouvraient à il heures, elles se refermaient à 6. Les carrosses de maître, les fiacres et quelques chaises à porteurs faisaient bien sentinelle dehors, pour protéger à la sortie contre la fraîcheur matinale l'ivresse qu'avaient produite les intrigues, la raillerie, le rire, la chaleur, la poussière et un va-et-vient prompt à changer de bras, de conversation et d'illusion. Il y avait aussi à la porte, comme à l'issue de tous les spectacles, un certain nombre de falots. On appelait ainsi des porteurs de lanternes numérotées, qui se chargeaient, quand manquaient les voitures, de reconduire les gens à domicile, jusqu'au palier de l'étage qu'ils habitaient, moyennant une rétribution variant selon l'heure et la distance.
Un de ces officieux lampadaires, en ramenant rue du Croissant, par une nuit du carnaval, M. David, un chevalier de Saint-Louis, ancien gouverneurgénéral des îles de France et de Bourbon, l'escorta ponctuellement jusqu'au seuil même de son appartement, accepta sans réplique une pièce de 24 sols. Le lendemain seulement, M. David, bien que son âge tournât le dos â celui des étourderies, s'aperçut que sa montre était restée dans les mains du falot, qui l'avait aidé au départ à se draper de son manteau, et le froid ou la uiauvaise humeur, peut-être aussi le contre-coup de quelque déception au bal, l'avait empêché de prendre garde au numéro de la lanterne. De courir néanmoins chez son ami le chevalier Duboys, commandant de la garde de Paris et chevalier du guet. — iMais, mon cher, lui dit celui-ci, le mal est sans remède. Je ne peux pas faire arrêter tous les falots, pour en pendre un que tu ne sais pas désigner, el les bourgeois attardés m'en voudraient si j'allais les priver, ce soir, de leurs réverbères ambulants. — Avoue
plutôt, reprend le plaignant, que tous ces porteurs de lanternes sont des espions de police qu'on ménage. Pourquoi ne pas les choisir honnêtes? — Tu en parles à ton aise, réplique alors le chevalier du guet; mais où trouver un honnête homme qui se fasse mouche par dévouement ?
L'ancien gouverneur colonial, victime de cette petite mésaventure, possédait un fort bel hôtel. Il était d'une maison anoblie à Salins, ou d'une maison du Midi de laquelle faisait partie Alexandre- Alphonse-Joseph, dit le marquis de David, fils de David, comte de Saint-André, puis de Beauregard, et dont les armoiries à allusion biblique comportaient une harpe d'or, avec ces mots : Mémento nomine David. Par contrat du 30 décembre 1770, Jeanne David, fllle du gouverneur, avait épousé Louis-Henri-François comte de Golbert, lieutenant aux gardes-françaises, puis lieutenant du roi au comté de Nantes et second fils de François Golbert, marquis de Ghabanais, mort maréchal-de-camp en 4765. Il est probable que le père de la comtesse avait connu le marquis de Beauharnais, gouverneur et lieutenant-général pour le roi de la Martinique et autres îles ; ce qui put valoir dans la suite k sa famille la protection de Bonaparte, pour rentrer en possession de cet hôtel et d'autres biens confisqués à l'époque de la Révolution. Pourtant StofQet, qui avait été le garde-chasse d'un des frères Golbert, demanda lui-même, pour faire sa paix avec la République, en 1794, que son ancien maître recouvrât ses héritages légitimes ; de plus, presque tous les petits-neveux du ministre de Louis XIV servirent vaillamment l'Empire. L'un des cinq héritiers de Jeanne David, veuve du comte de Golbert, s'appelait Pierre-David de Golbert, lieutenant-général des armées du roi; un autre, Louis-Pierre-Alphonse de Golbert, passa maréchal-de-camp en 1814.
Quant à l'aide-de-camp de Napoléon I", qui le fut ensuite de Louis-Philippe, il occupait encore sous la Restauration l'hôtel qui a gardé son nom et que, pour mettre ordre à ses affaires, il vendit, en y demeurant comme locataire. Le baron Louis, ancien ministre, occupait un appartement sous le même toit. Dans cet immeuble, que mesurent deux escaliers h ferrures de l'autre siècle et qui replie chaque matin sur lui-même les deux battants d'une porte colossale, fut fondé un journal, dont le premier numéro parut le 15 juillet 1836 ; la présente notice sur la rue du Croissant voit le jour dans cette feuille, le Siècle, dont les bureaux sont encore là, ainsi que ceux du Charivari.
Un sieur Duval était propriétaire, avant la tin du règne de Louis XV, des constructions auxquelles ont succédé, aux n"' 12 et 14, l'immeuble où s'imprime la Patrie. M. Preissac de Marestang, dit le vicomte d'Esclignac, époux de Charlotte de Varagnac et fils du marquis de Gardouch, disposait àe la maison voisine au même temps ; l'enseigne de cet hôtel de Mars, à l'usage des voyageurs, remonte nécessairement a une époque où l'école romantique des poètes et des peintres n'avait pas rendu le paganisme ridicule : les dieux et les demi-dieux qu'on invoque depuis lors ne sont-ils pas encore plus ballottés qu'autrefois, mais sont élus h d'autres scrutins ?
Un gros propriétaire, M. Badin, signe aujourd'hui les nombreuses quittances de loyer du 8, où M"" Douillet a précédé le sieur Cadet, dans le siècle d'avant, h l'enseigne du Nom-de-Jésus, laquelle était aussi celle d'un magasin de nécessaires tenu dans la galerie de Valois par le même Badin sous la Restauration. La demi-lune ménagée à l'entrée de cette ruche de petits ménages est marquée sur le plan de 1739, où la maison figure avec jardin, mais où n'est nullement indiquée
l'écliancrure pareille de l'hôtel Colbert. Les plans des années 1707 et 1717 ne fortifient eux-mêmes la rue qui nous occupe que d'une seule de ces innocentes demi-lunes, facilitant dans les rues trop étroites la circulation d'une voiture. Gomboust, en 1652, ne fait voir qu'un jardin, suivant le cours de la voie à une distance suffisante pour que des maisons le précèdent ; mais celles-ci ne sont nullement accusées. La rue portait déjii, l'an 1612, son nom, qui lui venait d'une enseigne ; les livres sur Paris en conviennent, mais leurs découvertes se restreignent, rue du Croissant, à ce trop peu de documents. Pour en vérifier la valeur, nous avons comparé l'enceinte de Paris sous Charles V à celle de Paris sous Henri IV, et le fait est que le sol de la rue, laissé hors de ville par la première enceinte, y fut incorporé par la seconde.
Voici, du reste, quels étaient les propriétaires de notre rue, du côté de celle des Jeiàneurs, il y a à-peu-près 150 années:
Claude de Mesmes, comte d'Avaux, marquis de Givry, trois maisons, dont il avait occupé au moins une. — Ferdinand. — L'abbé Dutot. — Caboué, propriété ayant de la profondeur. — M'ie de la Haye. — Perrichon. granih propriété. — La Suze. — Fouei, brodeur. — M."^^ Bouillet. — Dezègre, marbrier-
Dès 1739 étaient en façade sur la voie, tels que nous les voyons encore, les n"' 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 10, 16, 18, 20 et 22. Los sieurs Cardinal et Desnoyers payaient, un peu plus tard, droit de cens à l'archevêque de Paris pour le 6 et le 4, actuellement divisés en deux petits hôtels-garnis, et pour le 2, dont le devant est vieux et bas avec une grande porte. Le 1 et le 3 sont le flanc gauche du ci-devant hôtel de Chalabre, mis en loterie sous la Révolution et qui donne rue du Sentier. Le 5, fier d'une rampe en fer, d'un mascaron et
d'une prestance qui sent toujours le tiers-état, appartenait à un bourgeois, le sieur Guyot, et logea Baculard d'Arnaud, grand romancier, qui épousait en 1767 M"" Chouchou, marchande de modes. Le 7, ouvrant rue Saint- Joseph, a gardé à ses fenêtres les grilles d'appui du temps de M, de Varagnes, dont la propriété formait équerre sur un jardin, remplacé aujourd'hui par une maison moderne. A l'encoignure de ce n" 7 commence l'élargissement de l'ancienne ruelle du Croissant, notre rue.
Le président Massu, contemporain de David, avait le n" 18, qui devint, sans qu'il y fût pour quelque chose, un tripot où se jouaient la belle et le biribi. M. de Pressigny, fermier-général, était le second voisin du président ; mais on entrait dans sa propriété principalement par la rue des Jeûneurs. Quant à l'ancien hôtel d'Avaux, immeuble en partie double, il appartient en ce temps-ci à deux propriétaires différents, bien que l'issue en soit une. Il y avait déjà division en 1769, car le fond ap!)artenail à M. Gamont et le devant, faisant angle, h M. Zilgens, dit Eclair, qui eut pour héritier son fils, un avocat au parlement. Un café se lient h ladite encoignure depuis assez longtemps; lorsqu'on en refit la devanture, en 1852, on retrouva intacte, sous la boir.erie, une affiche qui annonçait encore, mais un peu tard, une vente pour l'un des premiers jours de 1784. Sur M. de Manneville, émigré, fut saisie la portion de cette propriété que M. Gamont avait eue. Or damoiselle Charlotte-Jacqueline-Françoise de Manneville, cousine de la duchesse de Rochechouart, avait épousé, en l'année 1754, Colbert, comte de Maulevrier ; cette comtesse de Colbert était de la famille des Manneville, gouverneurs de Dieppe. Il vivait, d'autre part, un Jean- Robert Gosselin de Manneville, chevalier de Saint- Louis, en 1766.
Il n'y a plus que deux immeubles à caractériser par des révélations sur leurs antécédents. M. de la Planche en était propriétaire à l'autre coin de la rue Montmartre. A l'église Saint-Eustache appartenait le cimetière Saint-Joseph, qui venait après. Moyennant échange, le chancelier Séguier céda, en 1625, à Saint-Eustache, dont il était le premier marguillier, un grand terrain de la rue du Croissant à celle Saint-Joseph, où il fit construire une chapelle, dont il posa, seulement quinze ans après, la première pierre, bénite par le curé Etienne Tonnellier. Médiocre était l'architecture de cette petite église, qui n'avait ni fonts baptismaux ni saint-ciboire ; mais, si l'on n'y baptisait pas, en revanche on enterrait des morts à l'ombre de son édifice, qui, avant d'être jeté bas, devint le chef-lieu d'une section pendant la République.
La dépouille mortelle de Molière reposait dans ce cimetière, en vertu d'un permis d'inhumation signé en 1674 par M. de Harlay, archevêque de Paris ; on croit même qu'à côté de Molière gisaient les restes de Lafontaine, ce qui depuis a été contesté. Néanmoins, avant d'établir le marché Saint-Joseph à la place de l'église et de l'asile mortuaire du même nom, l'autorité chargea des commissaires de relever les cendres des deux poètes, qu'on déposa au musée des Petits-Augustins et qu'en 1816 on transféra au Père-Lachaise : muette odyssée, qui ne séparait pas les deux compagnons de voyage ! La mort accouplait deux grands noms, conviés ainsi que l'un par l'autre au banquet de l'éternité, ici-bas promise au génie comme aux âmes dans un autre monde.
Rue Croix-des-Petils-Chaitips.
Comment se rajeunissent les Maisons. — Le Bureau de rUnion. — Le Moulin. — 1710. — Hôtels. — Malherbe. — Hôtelleries. — Le C*"^ de Lussan. — Le Duc de Gesvres. — La Plaisante du Roi. — Le Ministre de la Marine. — 1/°"^ d'Étiolés. — Les Maisons de Filles. — Les Luthiers. — Guerbois. — Les Petites- Affiches. — 1780. — La Croix. — Le Corps-de- Garde.
On a fait fi de l'amidon en poudre, dont la nei^ce cachait celle des années sur la tête d'un père., quand elle s'accommodait comme la tête de son fils, qui lui-même eût paru trop jeune à ne pas suivre cette mode. L'usage de se poudrer tendait pourtant à établir l'égalité de l'âge, qui serait plus précieuse que toute autre. Les femmes à cet égard ont presque toutes un esprit révolutionnaire. Les maisons qui, comme elles, cherchent h se rajeunir, commencent aussi par la tête. Ne se coilïent-elles pas d'un ou de plusieurs étages qui les grandissent, sans recourir aux échasses ? Fort heureusement M. Rousseau, qui, rue par rue, mesure toutes les façades, croit ne blesser aucune bienséance en nous dénonçant celles qui portent perruque.
Par exemple, on a surchargé une maison fort originale, au coin de la rue de la Vrillière et de la rue Croix-des-Petits-Ghamps ; autrefois elle finissait au second étage, dont le joli balcon borde les bureaux de V Union, feuille à la rédaction de laquelle nous ne sommes pas toujours étranger. Le ministre Portails ayant constitué un majorât
appelé à se perpétuer dans sa famille, cette propriété y est inféodée. Le plan, exécuté dès 4733, en avait été donné par Pierre Desmaisons, chevalier de Saint-Michel, membre de l'Académie ; mais Leduc, son confrère, était auparavant propriétaire au même endroit. Hébert disait de la maison dans VAlmanach de Paris pour l'année 1780 : « Elle forme une encoignure en tour ronde accompagnée de deux trompes ; la proportion de son ordonnance et la hardiesse de sa construction ont mérité l'approbation générale. »
La rue Croix des-Petits-Champs, ainsi nommée dès le xiv^ siècle, ne s'était prolongée jusqu'à la place des Victoires, quand le maréchal d'Aubusson de la Feuillade avait créé celle-ci, qu'en prenant de son côté la dénomination d'Aubusson, qui ne dura pas. En 1645 un moulin évoluait encore entre la rue Coquillière et le sol de ladite place occupé par l'hôiel d'Émery ; l'ancienne butte de ce moulin, au lieu de s'aplanir, servit de niveau à une élévation de terrain qui, comme toujours, causa des préjudices, en encaissant le rez-dechaussée des maisons d'alentour et en laissant planter comme dans un grand fossé le jardin du Palais-Royal.
TABLEAU PRESQUE COiMPLET DES PROPRIÉTAIRES VERS 4710.
©ati£l)£ : ÏDrottc :
à 'partir de la place des Victoires.
Crozat, à l'angle de la place. Legras, banquier, à l'angle Darboulin, maichand de vinsj de la place.
suivant la cour, 5™e maison venant alors après la rue Coquillière.
Legrain, hôtel da Dauphin.
De Voisenon, gentilhomme de la ehauibre, hôtel de Provence, porte cochère.
Leduc, architecte, deux maisons, la seconde au coin de la rue de la Vrillière.
Rouillé, fermier des Postes.
Boissière, à l'enseigne des Trois-Bouleilles, second
Thuillier, médecin, deux
portes cochères.
De Voisenou, coin de la rue
du Bouloi.
Paul Poisson de Bourvallais,
autre cuin de la rue du
Bouloi.
Le même, hôtel de Bourbon,
coin de la rue du Pélican.
Les Quinze-Vingts, autre
coin de Ja rue du Pélican.
Lescot, à l'image du Chef-
de-Cerf.
Pallu.
Moulle, au Soleil-d'Or, porte
coclière.
Lebel, à la Couronue-de-
Diamans.
Nolam,
coin de la rue Baillif.
De Maupeou, immédiatement
après le susnommé.
Bouquant.
Daumesnil.
Veuve Leroux-Sellier.
Véron.
De la Guillaumie, deux
maisons.
Ranchin, deux maisons.
M'=6 de Gourneray, avec
sortie rue Neuve-des-Bons-
Enfants(l).
Colbert de Maulevrier.
Le chapitre de l'église Saint-
Honoré, propriétaire de
tout ce qui séparait de
la rue Saïut-Honoré la
maison précitée.
En cette nomenclattre ne peut figurer que sous un autre nom Tancien hôtel de Bazin de la Bazinière, trésorier de l'épargne, près la rue du Bouloi. Item l'ancien liôlel d'Aubray, imputé en 1664 à une rue des Petits-Champs qui' pouvait être celle à la Croix: d'Aubray, lieutenant-civil, avait je malheur d'être le père de la marquise de BrinviUiers. L'hôtel du Hallier-L'hospital avait certainement appartenu à la rue Croix-des-Petits-Champs ; mais il n'était plus porté qu'au compte de la place des Victoires. Malherbe était descendu en l'année 1606 'à l'auberge de l'Image-Notre-Dame, près l'hôtel de la Bazinière : Henri IV, bien que ce poète eût servi dans la Ligue, le pensionnait.
Un siècle et demi plus tard, la rue donnait aux voyageurs le choix entre quatre hôtelleries, desquelles deux étaient tenues par des loueurs de carrosses, Cabaret et Francien, hôtel d'Anjou et hôtel de Bourbon ; l'un de ces établissements exploitait les anciens bureaux de la compagnie du
(1) Présentement rue Radzivi.U.
Sénégal, maintenant hôtel de la Marine, où une rampe en fer tordu aide à monter de plus ancienne date encore. Dans la même rue était le café Allemand.
Le fermier-général des Postes n'entrait dans son hôtel de la Vrillière, actuellement occupé par la Banque-de-France, que par la rue de Vrillière et par celle des Bons-Enfants.
La famille de Lussan avait son grand hôtel au n° 38, trop bien remis à neuf depuis onze ans pour qu'on y revoie une tache d'huile qu'avait faite, disait-on, dans un accès de mauvaise humeur le grand Colbert, en renversant sur le plancher la lampe du comte de Lussan, attaché au prince de Condé. La même maison fut dite du Lombard, à cause d'un mont de Milan, bureau de prêt sur gages qui s'y tenait. Tripier, avocat estimé, l'habita ultérieurement et la laissa à ses héritiers.
L'ancienne porte de derrière du couvent des carmélites de la rue du Bouloi est près et facile à reconnaître. Sandrier des Fossés avait eu 1780 l'une des deux maisons y attenantes.
Le 35, où s'expose la montre d'un chemisier, paraît avoir passé lui-même une gigantesque chemise de gala dans sa cour brodée de sculptures. Elle faisait partie du trousseau de luxe qu'apporta en sa résidence le duc de Gesvres, gouverneur de Paris, qui ne ferma pas la corbeille sans y mettre les armes du roi, h. titre de premier gentilhomme de sa chambre. L'écu est visible encore, mais privé de signes sur la porte, et une ancre de vaisseau, dont l'avait surchargé en 1750 une compagnie d'assurances, a été radiée également. On eût pu rehausser ces armoiries d'un cornet à dés et d'un jeu de cartes, les ducs de Gesvres n'étant que trop brelandiers. L'un deux donna au comédien Poisson en location son hôtel de la rue Neuve-
Saint-Augustin, avec une permission de jeu. Un autre se trouvait-il beaucoup plus étranger h l'exploitation d'un tripot, que la police dépista dans cet hôtel de la rue Groix-des-Petits-Champs, où il pouvait être né, mais qu'il n'habitait plus étant lui-même gouverneur de Paris. Celui-là aimait fort h rire ; son dos était chargé d'une bosse, qui lui fit dire au peuple, un jour d'émeute : — Mes amis, personne plus que moi n'a à se plaindre des abus féodaux.
Du vieux balcon fleurdelisé qui régnait sur la cour, n" 31, il ne reste déjà plus qu'une moitié, qui va être sacrifiée à l'établissement de magasins. Un escalier à jolie rampe y survivra, dans le bâtiment du fond, ressortissant à la rue Neuve-des- Bons-Enfants, et aidera encore à reconnaître une maison bâtie, disent les actes, pour une des plaisantes d'Henri IV, qui en fit don aux religieuses de Crécy. Elle entrait il y a 120 ans dans la famille qui en jouit maintenant.
Le hasard seul n'a pas groupé plusieurs . compagnies maritimes et une auberge de la Marine en notre rue si, comme une tradition l'affirme, ce département ministériel a siégé au n° 27. Aujourd'hui c'est l'hôtel du Levant, qui ouvre encore par une belle porte h clous et dont les chambres ont conservé des dessus-de-portes peints et sculptés, auxquelles conduisent des degrés protégés par une belle ferrure du même âge.
L'exhaussement du sol nous explique les vestiges de peintures adhérentes aux caves du 25. IPour que son joli balcon n'ait pas l'air d'être descendu d'un étage, faut-il que l'auteur des raccords ait eu du talent ! Cet immeuble adjugé au citoyen Marck, le 18 prairial an m, et pourvu alors d'un jardin, avait été l'hôtel du lieutenant-général Scepeaux, marquis de Beaupréau, mari de M"*' Duché, père de la comtesse de la Tour-d'Auvergne. Néanmoins il s'y ajoutait, vers la fin du règne de
Louis XVI, aux grandes maisons de banque et de commerce déjà créées dans le quartier, celle de M. Rougemont. ,
La propriété adjacente fut vendue par M Mallat, gendre de Tripier, au baron de Nivière, avant de passer au père Brion, loueur de voitures. Au commencement de l'Empire on y dînait chez le traiteur Barbet.
On avait dîné de même au 21, durant tout le demi-siècle qui venait d'échoir : il s'y tenait une table-d'hôte ù 32 sols, le prix moyen de ce tempslà, mais avec des appartements qui ne coûtaient pas toujours moins de 400 livres par mois. C'était le premier local de l'hôlel de Bretagne, qui n'a eu, vers 1805, qu'à traverser la rue pour passer au second. Un roman avait fait descendre Faublas à cet hôtel, qui n'avait rien d'imaginaire, puisque nous en dounons aussi l'adresse. Deux des fils du marquis de Juigiié, colonel du régiment d'Orléans, tué à la balaille de Guastalla, et qui furent députés aux États-Généraux, comme leur frère, l'archevêque de Paris, donnaient à bail cette propriété avant que la Nation se l'appliquât. Un écusson ovale, en marbre noir, portant en lettres d'or l'enseigne de l'ancienne hôtellerie, y a été exhumé de notre temps, puis une borne fleurdelisée, d'une époque plus reculée. Aussi bien un passage usuel semble .creusé sous le bâtiment du milieu pour relier le premier au troisième ; ce tunnel entr'ouvre le cercueil, pour ainsi dire, d'un rez-de-chaussée, qu'on a entei'ré vif en élevant ses abords jusqu'à la place des Victoires, et qui s'est transfoimé en un premier berceau de caves, tout en gardant le niveau du jardin du Palais-Royal. Un escalier de palais, tout en pierre et carré, bien conservé, et des mansardes sur la rue, qui semblent avoir servi de modèle à celles du château de Chantilly, font remonter à la tin du xvr siècle cette ancienne résidence de
l'abbé de Saint-Honoré. L'hôtel, il est vrai, devint laïque au point de servir de berceau h de royales amours. Les premiers rendez-vous de Louis XV et de la future marquise de Pompadour avaient Heu rue Croix-des-Petils-Champs ; une publicité ménagée par des indiscrétions graduelles préparait pour M'"** d'Élioles la succession de M™*" de Cbàteauroux : le roi entrait à l'hôtel de Bretagne par une porte de la rue Neuve-des-Bons-Enfants, et comme deux de ses courtisans le suivaient, il n'en fallait pas davantage pour qu'on attendît h Versailles la nouvelle favorite qui faisait antichambre.
Un ordre moins relevé de galanteries avait sa chancellerie chez la Gourdan, qui ne demandait qu'à en multiplier les chevaliers, avec des récidives et des variantes d'accolade. Il faut croire que cette entremetteuse, qui habita la rue, avait l'air d'une femme honnête ; on l'appelait ordinairement la petite comtesse. Elle roulait une fois dans un fiacre, que bouscula le carrosse de l'évêque de de Tarbes, et le prélat n'hésita pas à offrir une place auprès de lui à la dame qu'il avait versée et qui, n'en souffrant déjà plus, demandait ii reprendre la course qu'un accident venait d'interrompre. M^'' la conduisit donc chez Beudet, secrétaire de la Marine, à l'hôtel Prasiin, où il l'aida, de sa propre main, à mettre pied h terre ; mais cette courtoisie fit tellement rire des gens qui étaient daus la cour que l'évêque s'en tint là. D'autres prélats, à ce qu'on osait dire, auraient plutôt laissé la petite comtesse sur le pavé que de lui parler en ville, tant ils la connaissaient chez eUe ! Certaine M"'*^ d'Oppy, que son mari, ancien grandbailli d'épée de Douai, avait fait mettre à Sainte- Pélagie, prétendait elle-même n'avoir été chez la Gourdan qu'en la prenant pour une femme de son rang. Plus prudente que sa cliente, la matrone avait disparu ; on la condamna par défaut à être
promenée sur un âue monté Ix rebours; mais elle tinit par purger sa contumace et, comme ses livres étaient en règle, un acquittement s'ensuivit. La même affaire avait maintenu pour quelque temps deux entremetteuses moins heureuses dans ledit lieu de correction. Notre vieille drôlesse tit enfin banqueroute au mois de mai 1778, et c'est le moment où deux personnages différemment connus sautaient le même pas : le principal du collège du Plessis et le bourreau. La Delaunay, qui eut aussi de la notoriété dans la partie, prenait la suite des affaires de la Gourdan, qui avait eu, dans la rue même, la Vaudry pour rivale. Nous croyons que le gynécée de celle-ci a efféminé le n" 26, dont la porte bâtarde annonçait la discrétion d'un escalier peu clair et dont le balcon se pré! ait aux œillades. L'autre avait plus l'air d'un hôtel et se disait maison du Grand-Balcon: n'était-ce pas le 16 ?
Néanmoins cette voie publique avait une spécialité musicale et presque éolienne, comme quartiergénéral des luthiers, lorsque la harpe Taisait fureur. Les facteurs d'instruments r.e l'ont pas entièrement quittée ; mais on chercherait en vain dans une des maisons de rapport édifiées par le chapitre de Saint-Honoré, maintenant le n" 11, une boutique de luthier que, du temps de Grétry, tout Paris connaissait : un mécanisme à musique y faisait danser des violons en montre. On remarque, par exemple, au 32 un magasin de layetier-emballeur, portant le millésime 1740. Est-ce par modestie qu'aucune date ne s'affiche chez le successeur de Gyerbois, pâtissier, dont le renom pour les pâtés se constatait déjh par une note dans une édition de Regnard, contemporaine de cet auteur du Distrait ?
Une ancienne galerie, dont la balustrade surmonte encore une porte et deux boutiques, fait soupçonner le 16 de mauvaises mœurs dx)nt, après tout, il a
pu rester pur : pas d'autre preuve ne se relève h sa charge. Il s'y tenait plus sûrement, au commencement de la Révolution, le bureau des Petites- Arches de Ducray-Duminil. L'arrestation de ce publiciste, qui succédait h l'abbé Aubert depuis le 15 septembre 1790, fut provisoirement décrétée le 14 nivôse an ii, parce qu'il avait inséré l'annonce d'une vente à faire en assignats démonétisés ; par bonheur» il sut exciper de sa bonne foi et revint en liberté rue Croix-des-Petits- Champs. Dans cette feuille, fondée en 1612, l'abbé Aubert donnait encore des fables et Demoustiers des épîtres ; Ducray-Duminil avait l'un et l'autre au nombre de ses collaborateurs pour une partie littéraire, que les annonces depuis ont envahie.
Rappelons encore que le marquis de Vérac était propriétaire de l'ancien hôtel de Bourbon avant la Révolution. La rue du Pélican, qui touchait li celte maison, n'avait été qualifiée que trop gauloisement Poilecon au xui*" siècle.
Que si les lecteurs nous permettent de les renvoyer pour le cloître Saint-Honoré rue des Bons-Enfants et rue Sainl-Honoré, nous allons être au bout de notre rouleau pour la rue qui devait son nom à une croix placée îi l'angle de la rue du Bouloi et à des champs, extra-muros pour l'enceinte de Philippe-Auguste. Un corps-degarde, qui marquait encore, rue Groix-des-Petits- Ghamps et rue Saint-Honoré, la place d'une ancienne barrière des Sergents, n'a été démoli qu'en 1805.
Rue de IJIle et Quai d'Orsay, (i)
Satisfaction donnée, en ce qui regarde deux voies publiques, à un besoin prévu dès 1787.
Dans le Provincial à Paris paraissait en 1787 cet avis de l'éditeur :
« Nous supplions les acquéreurs de Touloir bien faire écrire leurs noms sur le tympan des principales portes d'entrée, et de ne pas souffrir qu'on en efface les marques indicatives, telles que les armes, les numéros, etc. Ils ne Fauraient imaginer avec quel plaisir un étranger, un Parisien, un homme de lettres, se promenant dans Paris, s'arrête poui les lire. Comme ces noms sont plus ou moins connus par des faits historiques ou des anecdotes intéressantes, sur-le-champ on se les rappelle ; et cette galerie d'hôtels sui;eibes, décorés chacun d'un nom illustre ou remarquable, inspire du respect pour leur maître et une sorte de vénération pour leur demouie. »
A cet appel, qui fut mal entendu, la rue dans laquelle nous entrons eût pu répondi^e pai' des noms historiques, dont la liste n'a fait depuis que croître et einbellir. Mais il est probable qu'une inscription révélait les écuines de S. A. R. la comtesse d'Artois, Marie-Théièse de Savoie, dans la mai.-ion venant la première ii gauche. Édiliee pour M. Pidoux dès les commencements du règne de Louis XIV,
(1) Notice écrite en 1861. Le quai d'Orsay n'avait encore pour affluent ni l'une des extrémités du boulevard Saint-GermaiH ni la rue Solférino, deux voies qui traversent la rue de Lille.
elle devint, sous le premier empire, l'hôtel de M. Real, préfet de police, qui avait été procureur au Cliâlelet, accusateur public el procureur de la Commune ; puis cela fui le chef-lieu de la i''^ Division militaire. Le général de Muy, voisin de Real, avait eu pour prédécesseurs un Créqui et un Montmorency ; sa famille avait résidé à l'autre extrémité de la rue, laquelle recevait autre part des voyageurs à l'enseigne des Armes-de-Montmorency dès 1768.
Une église, qualifiée sur le plan de Gomboust aide de Saint-Sulpice, a été remplacée par une belle gentilhomnière de ville, où le comte de Lauragais, duc de Brancas, cultivait alternativement les lettres et les sciences. Ce grand seigneur ne se partageait pas moins sous un autre rapport : impossible à M'""* de Lauragais-Brancas d'en garder le plus petit doute le jour où un carrosse lui apporta des bijoux et deux enfants, contenant at contenu que Sophie Arnould renvoyait à la femme pour mieux rompre avec le mari, de qui elle tenait tout cela. Le coupable, à son retour de Genève, constitua 2,000 écus de rente, dont le contrat ne fut accepté par sa complice que sur les in?tances de la femme légitime, qui n'en fut pas quitte pour si peu ; elle se jeta, de guerre lasse, dans un couvent quand il y eut réconciliation entre la maîtresse et l'amant. Au ci-devant hôtel Lauragais, n" 19, s'est casée la librairie Treuttel et Wurtz sous la Convention. Dès-lors le 21 avait été gagné à la loterie. Trois ci- devant hôtels de Crilion, du Chayla et de Béthune étaient et sont encore un peu plus loin. On avait confisqué sur les chanoines de Sainl-Honoré les premières maisons ciue vous voyez sur la même ligne après la rue du Bac. L'une de celles-ci n'est donc pas la maison Weber, dont s'enrichissait la rue de Lille en 1801 et dont nous tenons le plan,
dû à Jacob, avec 4 croisées au rez-de-chausée, plus la porte-cochère, et 5 croisées à chacun des 3 autres étages.
M. Mandat, colonel de la garde nationale, qui fut assassiné le 10 août 1792, et dont on condamna la nièce à mort rien qu'en mémoire de son oncle, demeurait immédiatement après la rue de Poitiers. Un Monaco de Valentinois y avait succédé au maréchal de Maillebois, petit-tils de Colbert. La marquise Desmarets de Maillebois avait acheté en 1739 de la présidente Baudoin et de son fils, seigneur de Pommeret, ayant pour locataire le marquis de la Fare. L'emplacement avait été vendu en 1700 par la veuve de Pages, maître-desrequêtes, à l'architecte Prédot, bailleur du président Baudoin.
La propriété contiguë fut donnée, en 1706, au président Duret par le même Prédot, auteur prolîable de sa galerie à double rangée de colonnes. Gourcillon, marquis de Dangeau, cet auteur du Journal de la cour à qui Boileau dédia sa satire sur la noblesse, y coulait ses derniers jours avec sa seconde femme, Sophie de Loewenstein, nièce du cardinal de Furstenberg. Leur petite-fille, Sophie de Gourcillon, veuve de deux ducs et pairs, un Picquigny et un Rohan, vendit, dans le cœur du xvin*' siècle, à Legeridre, comte d'Onzembray, lieutenant-général. La société de M""= de Montesson et de M""' de Genlis fut représentée ensuite, h. l'hôtel Dangeau de notre rue, par le -comte de Nansouty.
Un hôtel subséquent a passé, sous Louis XV, du marquis de Mouchy au marquis de Garvoisin, et un autre était successivement Stonville, Rouault, Puységur : propriétés aujourd'hui divisées en amont de la rue Bellechasse. En aval, si nous côtoyons ce qui reste de la même rive en ne remontant qu'au règne de Louis XVI, nous avons à recon-
naître : — un hôtel de Périgord, occupé plus tard par le général Klein, et que nous croyons avoir été acquis, vers 1812, par la veuve du général Hoche; — un hôtel de Salm-Kirchbourg ; — un hôtel de Gramont, qui peut être l'immeuble que, de nos jours. M. le duc de Maillé tient de sa belle-mère, M"* d'Osmont ; — un petit hôtel d'Humières, qui porte ou a porté le chiffre 73 ; — un hôtel Lafayette, plus récemment d'Harcourt et puis Grillon ; — entin la résidence du comte de Muy, maréchal-de- France, qui accepta le portefeuille de la Guerre, après l'avoir refusé de Louis XV. On avait redouté à l'hôtel Forcalquier, devenu de Muy, la coterie du Salon- Vert, bureau d'esprit qui avait inspiré à Gresset l'idée de sa pièce, le Méchant, en lui fournissant des modèles à choisir. Un ou deux des hôtels que nous précitons avaient dû être le petit hôtel du Maine, puis de Dombes, sur le jardin duquel fut percée la rue de Courty, vers 1780, par Courty, De Romange et C'^ Le maréchal d'Estrées n'avait été propriétaire que du terrain de celui donnant à la fois rue de l'Université, rue de Bourgogne et rue de Lille, alors Bourbon.
Non-seulement celle-ci se prolongeait jusqu'à la rue de Bourgogne de|)uis 1704 ; mais encore elle aboutissait au Cours, avant que le prince de Condé fît exécuter par Belisart des changements et augmentations considérables au Palais-Bourbon, dessiné par Girardini en 1721 pour la duchesse de Bourbon, mais continué par Lassurance, Gabriel père et d'autres architectes Cet ags^andissement avait reporté le palais de la rue Bourbon à celle de l'Université, en transformant son autre façade sur le quai d'Orsay, dit encore de la Grenouillère, et en couvertissant l'hôtel de Lassay eu petit Palais- Bourbon. Lors de la prolongation de la rue. Boucher d'Orsay, prévôt-des-marchands, avait posé la première pierre du quai, dont les travaux,
bientôt interrompus, ne traînèrent pas moins que ceux du palais : un instant repris en 1769, ils ne le furent tout-à-fait qu'en 1808. La rue, dans son premier parcours, s'était ouverte sur le grand Préaux-Clercs, dès l'Lnnée 1640, sous le patronage de Henri de Bourbon, abbé de Saint-Germain-des- Prés. Force étant de changer son nom en 1792, on en profita pour consacrer le souvenir de la résistance des Lillois aux Autrichiens. ;Mais les confiscations faisaient subir d'autres changemenls encore à la rue, qui presque entièrement retournait à l'État, Nous venons d'en suivre le courant ; remontons en changeant de rive.
Les propriétaires y étaient, ainsi que sur le quai, du temps de la duchesse de Bourbon et de M. de Lassay :
M. Leclerc, maison et pré en fer-à-cheval sur le Cours. — M. le O* de Lassay. — S. A. S M»* la duchesse. — M. le maréchal d'Estrées. — M. le duc d'Humières. — Mgr le duc du Maine. — M. de Torcy.
— M. Bonnet sur la rue e( le sieur Tripel sur le quai.
— M'"^ la princesse de Conti, avec dis chantiers sur le quai. — M. de Mascany, iicm. — M. le M's de la Vrillière — M. de Bellisle. — MM. Delaunay et Cotti\
L'hôtel d'Estrées passa à M. de Salles, puis au comte de Bentheim, dont les ancêtres avaient été feudataires immédiats de l'empereur d'Allemagne, mais qui tut obligé en 1753 d'engager son domaine princier au Hanovre. Au n" 96, démembré de l'hôtel Bentheim, la maréchale Lobau avait dernièrement pour lit mortuaire son ancien lit nuptial, qu'un demisiècle n'avait pas changé de place.
Masséna, duc de Rivoli, prince d'Essling, que la campagne d'Italie avait fait surnommer h juste titre Enfant chéri de la Victoire, mourut le 4 avril 1817 au n" 94, qui est de la même origine. L'ambassade de Parme avait occupé l'autre hôtel
OÙ M. de Vogué succède au prince de la Trémoille, et qui n'en a pas moins été Bentheim ; seulement l'envoyé de Parme avait, par exception, son entrée par le quai d'Orsay, oii la plupart des autres propriétaires de la rue Bourbon, jusqu'ci la rue du Bac, n'alignaient que des jardins.
Du crayon de Mollet sortit l'hôtel d'Humières, qui nous rappelle un maréchal de France, ami de Louvois, coui'tisan zélé de Louis XIV. Toutou partie en devint Montmorency, refait par Desmaisons. M"" Clairon, tragédienne qui avait quitté sa principauté de théâtre pour partager celle du margrave d'Anspach, près duquel l'avait remplacée lady Clarven, mourut octogénaire en 1803 au petit hôtel d'Humières, en regard du grand. Etienne écrivit même des mémoires sur M"» Clairon dans cette maison, où il avait pris un logement. Le conventionnel Germain, qui perdit la raison avant la vie, précéda le maréchal Mortier, duc de Trévise, au grand hôtel d'Humières. On sait comment fut célébré en 183o l'anniversaire des journées de Juillet par la machine infernale de Fieschi : elle n'épargna les jours du roi qu'en enlevant le maréchal Mortier, alors ministre de la Guerre.
Le prince de Dombes eut de son père, le duc du Maine, entre M. de Montmorency et MM. de Béthune-Charost, un grand hôtel, aujourd'hui disparu, que de Cotte avait dessiné et que le ministre au département de la Guerre a occupé sous Napoléon P''.
Deux autres contigus furent l'œuvre de Boffrand et au service de plusieurs héritiers de Colbert, dont la bibliothèque s'y conserva assez longtemps. L'un s'appela Seignclay, comme le fils aîné dudit ministre, et d'Ancezune, comme son petit-neveu par alliance ; l'autre Torcy, comme son neveu direct. Ce marquis de Torcy avait déjh joué un grand rôle diplomatique alors qu'il acheta, en 1714,
l'hôtel que l'architecte s'était d'abord réservé pour lui-même, et c'est là qu'il laissa sa veuve : le duc d'Ancezune était leur gendre. Néanmoins M. de Lambert et la famille Bélhune-Gharost furent propriétaires k la place occupée par le marquis de Seignelay ou par M. de Torcy, et la duchesse de Modène locataire. M""" de Tencin y fit les honneurs du salon où le système de Law compta ses premiers adhérents, et d'autres souvenirs pèsent sur la chambre à coucher de cette femme d'esprit, auteur du Siège de Calais. Ses appartements furent plus tard occupés par le prince Eugène de Beauharnais, puis par le maréchal marquis de Lauriston, petitneveu du financier dont les premières actions y avaient été souscrites.
M. le duc de Noailles a pour prédécesseur, aux 68 et 66, le maréchal Ney, qui y reçut des visites de l'empereur Alexandre. Des du Roure y vivaient en 1786. Ne traitait-on pas encore de Villeroi, à cette époque, un hôtel conligu à celui de Saisseval, qui l'était à celui de Salm? Le marquis et le comte de Saisseval servaient comme capitaines de cavalerie : leur façade à péristyle de six colonnes regardait la rivière.
Quant au petit palais du prince de Salm, on en était aux bas-reliefs, on y mettait la dernière main: cette œuvre de Ro';sseau présentait sur le quai d'Orsay un avant-corps demi-circulaire, décoré d'un ordre corinthien, et sur la rue une porte en forme d'arc-de-triomphe à coloinies ioniques, presque en face d'une maison au même pi-opriétaire. Ayant dissimulé ses sympathies pour les idées nouvelles, M. de Salm surprit la cour de France, qui le comblait de ses faveurs, en passant dans les rangs de la Révolution, d'abord en Hollande et puis à Paris, où il commandait un bataillon de garde nationale. Il lui en coûta la vie ; mais sa seigneurie immédiate de prince Allemand n'était pas encore médiatisée.
Le nommé Lieutraud, dit marquis de Boisregard, fut arrêté comme faussaire, dans l'ex-hôtel de Salm, dont il s'était rendu propriétaire, avant que M"" de Staël y présidât, pendant le Directoire, un conciliabule politique, auquel Benjamin Constant prenait déjh part. On en fit en 1802 le palais de la Légion-d'Honneur.
Le palais du conseil d'État et de la cour des Comptes, commencé sous le premier empire pour le ministère des Atïliires-Étrangères, s'est achevé sous le règne de Louis-Philippe. Il n'y avait déjà plus de gardes-du-corps à la caserne du quai d'Orsay, substituée aux anciennes remises des voitures de la cour ; mais Visconti avait déjà orné ce quai d'un nouvel hôtel du petit format, le 31.
Le maréchal de Bellisle, petit-fils du surintendant Fouquet, s'était fait dessiner par Bruant fils un autre hôtel, à escalier de palais, à façades enrichies de balcons, de balustrades et de vases jusqu'aux combles ; puis il était mort sans enfants, ou du moins après ses enfants. Les Praslin ayant pris la place du maréchal, la duchesse de ce nom laissa un testament, en 1784, par lequel, en léguant ses biens aux héritiers du prince de Soubise, elle déshéritait ses enfants, comme étant ceux d'une femme de théâtre qu'on avait substitués aux siens ; le fait est que M. de Praslin, qu'elle laissait veuf et que l'académie des Sciences avait pour membre honoraire, était lié depuis un demi-siècle avec M"'= Dangeville ; mais on cassa le testament. Le comte Démidoff résidait dans l'hôtel au moment où il fut vendu à la comtesse d'Harville, née d'Alpozzo, c'est-à-dire sous le Consulat, 'et bientôt ce fut la demeure d'un sénateur, le général d'Harville ; M. de Lépine prit ensuite possession, avant d'être fait pair-de-France; enfin la Caisse d'amortissement et des consignations acquit et s'installa. Un changement de dispositions ne rend encore méconnaissable
i\H RUE DE LILLE ET QUAI D'ORSAY.
ni sur le quai ni sur la rue l'extérieur de cet édifice, à la hauteur duquel ne s'élevait plus aucun train de maison privée, et l'administratioa publique a jusqu'au bout donné le bon exemple, en faisant inscrire sur la porte de la rue de Lille ces deux dates: 1720-1858.
Le 54 appartient également à la Caisse. M. de Praslin en avait fait lui-même son majeur hôtel, par voie d'acquisition, et y avait formé une galerie de peinture. Mais Robert de Cotte, conseiller du roi et architecte de l'Académie royale, avait construit cette maison ^ ses propres dépens, ainsi que celle du coin de la rue du Bac, qui a été hôtel d'Harcourt alors que par-derrière M. de Chastelux occupait la première maison du quai. Dans celleci, le peintre Robert Lefèvre, dont le talent et la raison, sous le couj) du plus vif chagrin, partageaient l'exil de ses augustes protecteurs, a tini déplorablement en octobre 1830. Dans celle-là, quittée par les d'Harcourt, le maréchal Jourdan a demeuré.
Carie Vernet, au n" 36, avait l'ancien atelier de Lebel, dans un ancien hôtel Crillon, vraisemblablement un de ceux qu'avaient édifiés les religieux théatins. L'hôtel-garni de Laon, qui s'était exploité près de là au siècle dernier, n'avait pas plus de profondeur ; mais d'autres maisons, encore plus rapprochées de la rue des Saints-Pères, allaient de la rue Bourbon au quai des Théatins (Voltaire), qui lui était parallèle entre les rues du Bac et des Saint-Pères. Tel était un hôtel d'Ancezune, près le dépôt de la Guerre ; telle une u^.aison que M. Pierre Salle payait 218,000, livres, en l'année 1752, à la veuve de M. Thiroux d'Arconville, née Darlu, et qui tenait d'une part à l'hôtel de Ruffec, d'autre part à une maison prise en location par le comte de Jarnac.
Le monastère des Théatins, fondé par le cardinal
Mazarin, était également double en profondeur. Les fidèles y entraient h l'église Sainte-Anne, objet des libéralités d'Anne d'Autriche, par une maison de la rue Bourbon à trois étages et à deux fenêtres par étage, faite ou plutôt refaite sur le plan de Desmaisons. C'est aujourd'hui une hôtellerie, sur la porte de laquelle n'a pas cessé de trôner un ange sculpté dans une gloire, mais auquel un bras manque. Les religieux de ce couvent, seul de son ordre en France, étaient il y a cent ans au nombre de 24, frères compris. Les novices y payaient pension sur le pied de 4 ou 500 livres par an, à moins que le sujet obtînt par son mérite d'en être dispensé, et le noviciat durait 16 mois, dont 4 de postulance. La Révolution a transformé l'église des théatins, Sainte-Anne, en une salle de spectacle, où il ne s'est pourtant donné que des bals, puis en un café des Muses, démoli sous la Restauration.
Une petite niche à Notre-Dame fait encore visà-vis à une grande en ces parages, où le temps paraît se mesurer sur le cadran solaire et légendaire du n" 14, qui défie bien le passant de savoir littéralement l'heure qu'il est :
Dum petis, illa fugit.
Rue de Verneuii. (i)
1640. — Cette année voit tailler dans le grand Pré-aux-Ciercs la rue de Verneuii, en même temps que celle Bourbon (Lille). Elles se partagent en véritables sœurs le nom de Gaston-Henri de Bourbon, duc de Verneuii, abbé commendataire de Saint-Germain-des-Prés, et si l'une de ces rues jumelles rappelle au titulaire d'un des plus riches bénéfices de France que son père fut Henri IV, l'autre l'empêcherait au besoin d'oublier qu'il a perdu depuis sept ans sa mère, la marquise de Verneuii. Il s'en est même fallu de peu que celle-ci n'ait mêlé, dans les veines de son fils, le sang de la branche des Valois à celui du premier Bourbon, pour le rendre encore plus royal : elle est bien la fille de d'Entraigues, gouverneur- d'Orléans, et de Marie Touchet ; seulement celle-ci, avant que de passer M'"** d'Entraigues, a été la maîtresse de Charles IX. Avec ledit duc de Verneuii s'enterre son titre en 1682 ; mais la duchesse de Verneuii, fille du chancelier Séguier, mère de la duchesse du Lude et belle-mère de la duchesse de £ully, devient princesse du sang h litre de veuve, cinquante après la mort de la marquise qui lui vaut cet honneur tardif, et les prérogatives y attachées ne finissent pas pour elle avec la vie, dans sa 8,3""-' année : le roi prend le deuil pour 15 jours !
Bôtel de Saint-Thierri. — Un disciple de saint Rémi de Reims et un évêque d'Orléans ayant sanctifié le nom de Thierri, nous n'avons pas donné la préférence à ceux de Saint-Thiry et
(Ij Notice écrite en \mi.
Saint- Diffry, qu'attribuent aussi des titres manuscrits à un hôtel de la rue de Verneuil. Suzanne Aubert, veuve Lecamus, l'achète en4715deM.de Montgeron et le revend en 1736 à Hébert, comte de Ferrières.
Académie Dugast. — L'année 1713 voit Pierre Catinat acquérir de Georges Roize, au second coin de la rue des Saints-Pères, une maison tenant à l'académie du sieur Dugast, qui deviendra royale si elle ne l'est pas encore. Les institutions Ce ce genre sont des écoles où l'équitation fait le fonds de l'enseignement, bien que d'autres leçons soient données à leurs académistes, jeunes gens de bonnes familles. Les étrangers qui voyagent pour s'instruire autant que pour leur agrément, prennent encore pied-à-terre dans ces académies, bien que la mode commence h passer d'en faire ainsi d'honnêtes hôtelleries, qui procurent tout-desuite des relations et rendent moins indispensables les lettres de recommandation. Celle de la rue de Verneuil doit des succès à un attrait particulier ; l'auteur du Séjour de Paris, paru en 1727, nous le dit en ces termes :
« La fille de Dugast a 18 ans et fait Je manège d'une façon admirable. Je l'ai vue en présence du cardinal Bentivoglio et en d'autres occasions faire tous les exercices à cheval ; en quoi elle surpassait de beaucoup tous les écoliers qui avaient appris déjà longtemps auprès de son père. »
Un Parvenu. — Bragouse, natif de Montpellier, est entré en qualité d'aide chez un chirurgien-barbier de la rue de Verneuil, près d'un hôtel qui appartenait à la marquise de Clérambault et que son entrée principale enrôlait dans la rue Saint-Vincent, ou de l'Université; mais il a épousé une blanchisseuse et puis le système de Law l'a enrichi. Bragouse achète donc une charge de trésorier de
la maison du roi, puis devient fermier-général. Chemin taisant il se montrait peu délicat sur le choix des moyens, que la tin justifie en ne le rendant pas plus scrupuleux.
1750. — A cette date, on distingue rue de Verneuil :
Les hôtels de Morveau (nos i, 3 et 5 actuels) et de Gamaches, antérieurement Pidoui (n® -2;, l'académie royale de Dugier (no* 13 et 15), les hôtels de la Guistade (n° 3Q), d'Aiguillon (a» 33) et d'Avejean (nos 53 et 55.
Quel est M. de Moi-veau ? Un président. Que rappelle le nom suivant, outre les noces de Gamaches? L'académie des Sciences, à cette époque, compte parmi ses membres l'abbé Étienne-Simon de Gamaches ; Louis XIV a choisi un otficier du même nom pour accompagner le duc de Bourgogne, et M""' de Gamaches, femme d'esprit liée avec M'"*' de Longueville, a vécu ses quatre-vingts ans ; sans compter qu'il y a eu, sous Charles VII, un maréchal-de-France Rouault de Gamaches. Dugier, successeur de Dugast, forme comme lui des gentilshommes. M. de la Guistade siège au parlement de Paris. Vignerot du Plessis, duc d'Aiguillon, dont la fortune a commencé sous les auspices de M'"*' de Ghàteauroux, devra d'entrer au ministère à la disgrâce de M. de Choiseul et aux bonnes grâces de M'"'' Dubarry.
1785 — Côté gauche: — Hôtel de Bouville, qui est l'ancienne académie Dugier et l'une des mairies t'ulu-es du Xe arrondissement. — Hôtel de Montchevreuil, 4'ne porte avant la rue de Beaune. — Hôtel de Cély-d'Astorg, qui a été d'Aiguillon. — Hôtel de Montesquieu, un peu plus haut. — Hôtel de Montboissier, dit aussi d'Avejean. — Côté droit: — Hôtel de Bercheny (où se trouve de nos jours l'intendance militaire de la l'» division).
Une collection de plans, que visitent les amateurs à l'hôtel de Cély-d'Astorg, a été réunie par Desmaisons, l'un des architectes du roi. L'abbé de Montesquiou, qui habite la rue de Verneuil, sera député aux Etats-généraux et deviendra, au retour des Bourbons, ministre de l'Intérieur, duc et l'un des quarante. Les Bercheny, originaires de la Hongrie, servent en France depuis le règne de Louis XIV et y sont à la tête d'un régiment de hussards, qui s'appelle comme eux. Les connaisseurs n'ignorent pas de quels tableaux se compose, à côté de l'hôtel Bercheny, le cabinet de M. Goupry- Dupré, greffier en chef des présentations du parlement. Les deux dernières propriétés de la rue sur cette ligne ont été vendues par Antoine Quinquevoy, sieur d'Olive, à François Coupry- Dupré en 1736, Un almanach et une gazette de 1807 annoncent qu'au même endroit « on voit la collection de gravures de l'histoire de France, chez Soulavîe, ex-ambassadeur en Suisse. » Ce prêtre marié, qui se réconcilie sous l'Empire avec l'Église, a été résident de la république française à Genève et partisan compromis de Robespierre. Des mémoires importants, tels que ceux de Saint- Simon, mais encore incomplets, ont pour éditeur Soulavie, auteur lui-même de travaux historiques.
Rue Saint- André-des-Arts.f il
Le Clos de Laas. — L'Eglise. — Ducange fils. — Le Collège d'Autun. — M . ■ de Montholon.
— Billaud-Varennes. — André Duchesne. — M. Boulard. — La C^^^^ de Bonamour. — Chérin.
— Vhôiel de Nevers. — Le Confesseur Sainte- Beuve. — Uhôtel de Lyon. — La Porte de Buci.
— Le Palais d'Orléans. — Z^'Abri-Cotier. — Lenaia de Tillemoyit. — Cochois. — Jacques de la Guesle. — Les C^'^^ de Châteauvieux et de Villayer.
— Le Papier et les Livres. — Les Traiteurs.
— Le Pâtissier. — L'Hôtel de Saint-Aignan. — La Maison de Jeu.
Le clos de Laas, qui appartint à l'abbaye Saint- Germain-des-Près, n'était déjà plus un vignoble inhabité quand l'abbé Hugues en aliéna une bonne partie. C'était en l'an 1179, et le commencement de l'an 1000 avait vu ériger en église un oratoire, à l'entrée d'une rue Saint-Germain qui traversait l'ancien clos. Saint André, patron de l'église, et de nombreux marchands d'arc, ses paroissiens, la firent appeler Saint-André-des-Arcs. Désinence modifiée ensuite par l'usage et par égard pour les maîtres-ès-arts dont les collèges voisins étaient la pépinière. La rue a perdu récemment une vingtaine de maisons, par lesquelles commençait son ordre numérique ; tâchons donc d'indiquer autrement que par des chiffres, inévitablement appelés à reculer, la place ées immeubles qui vont nous occuper.
La seconde façade encore debout du côté gauche
(1) Notice écrite en 18G1.
RUE SAfNT-ANDRE-DES-ARTS. 438
a fait partie d'un hôtel de la Verrière, avant que le propriétaire y fût Dufresnc, seigneur du Gange, président-trésorier de France et tils de l'historienglossateur Ducange.
Sur l'autre ligne, un peu avant la rue Gtt-le- Cœur, il subsiste une ou deux des huit maisons qui appartenaient au collège d'Autun, dont nous parlions déjà rue de l'Hirondelle. Une déclaration passée le 6 décembre 1710 par Fouret, prêtre et principal, Escomel, proviseur, Robert, Gachon, Teissier, Badon, Pajot, Mouton, Laurent, de Saint- Priest, Savoye et Chapuys, boursiers, rappelait que ces maisons étaient exemptes de cens par suite d'amortissement, à l'exception d'une seule donnant sur les deux rues de l'Hirondelle et Saint-Andrédes-Arts, à l'enseigne du Gheval-Noir.
Après la rue Gît-le-Cœur, ancien logis de l'un au moins des Montholon, père et fils, qui furent gardes-des-sceaux au xvi" siècle. Le premier avait plaidé, comme avocat, contre Franç^'ois l"' et la reine-mère, pour le duc de Bourbon ; son petittils, avocat aussi, fit dire que la probité était héréditaire dans la famille. Propriétaire au même endroit en 1650 : Ingrand, conseiller au parlement de Metz, et puis son fils, intendant du commerce. Locataire en 1793 : Billaud-Varennes, ce député de Paris à la Convention nationale qui organisa avec Robespierre le système de la Terreur.
Un balcon et des sculptures distinguent une maison d'en face, où a vécu l'historien Andié Duchesne, qui, après s'être concilié par des travaux utiles la protection toute-puissante du cardinal de Richelieu, est mort écrasé par une charrette en 1640. Un peu plus loin une maison bourgeoise appartenait sous Louis XIV à Vitard de Passy, avocat ; elle était décorée avant 89 des panonceaux du notaire Boulard, connu plus tard comme bibliopiiile. L'Assistance publique dispose de la suivante, où se tient une
école de filles et qui était à l'Hôtel-Dieu. M""= Freslon, comtesse de Bonamour, le joli titre qu'elle avait là ! vendait le premier coin de la rue de l'Éperon, en 1754, à Pissot, vrai nom d'encoignure !
Deux hôtelleries vis-à-vis : celle de Bretagne, celle de Rennes. Puis la demeure de Vacherot, tapissier, acquéreur des Lefèvre-d'Eaubonne ; puis une propriété de belle apparence, où était le bureau de Ghérin, généalogiste du roi, à l'angle de la rue des Grands-Augustins, et qui avait passé par les mains de Cotelle, juré-vendeur de marée, ancien conseiller du roi, après avoir été laissée en héritage à Charlotte de Roumilley de la Chesnaye, femme de François de THospital, marquis de Saint-Mesme, par Dutillet, baron de la Bussière, {jreffier en chef du parlement. Un hôtel de Nevers, qui allait de la rue Pavée (4) à celle des Grands- Augustins, avait été vendu 20,000 livres tournois, vers Tannée 1556, par François de Clèves à Claude Hennequin, maître-des-requêtes, et à Louis de l'Estoille, président aux enquêtes, père de l'auteur du journal historique des règnes de Henri III et Henri IV. La part de Louis de l'Estoille, qui était la plus grosse, comprenait, à fencoignure de la rue Pavée, l'hôtel de Saint-Clair, qu'on a démoli en 1848. A l'autre angle de la même rue a commencé en 1 année 1613 et fini en 1677 la vie d'un janséniste en montre, le casuite Sainte-Beuve.
Entre la rue des Grands-Augustins et celle Contrescarpe-Dauphine (2), vous remarquez sans peine l'ancien hôtel de Lyon, qui en a formé deux, le grand et le petit, avec une sortie sur la rue Contrescarpe, fort utile à la Poste-aux-Chevaux
(1) Présentement rue Séguier.
(2) Présentement rue Mazet.
RUE SAINT-ANDRE-DES-ARIS. 4i7
lorsqu'elle y était établie. Comment les archevêques de Lyon sont-ils entrés en possession de cet hôtel, autrefois de Buci, et de plusieurs maisons contiguës ? Miron, fils du médecin de Henri III, ou Richelieu, frère du cardinal, qui ont l'un après l'autre gouverné l'église de Lyon, ont pu en enrichir leur temporel. Le plan de 1652 écrit déjà : Hôtel de Lyon. L'archevêque Claude de Saint- George en est encore propriétaire, plus tard, mais au moyen d'un retrait opéré le 11 janvier 1703 sur les enfants et autres héritiers de Louis Blanet. Aussi bien cet ancien séjour est d'origine royale : Jeanne de Navarre, femme de Philippe-le-Bel, a voulu y fonder par testament le collège de Navarre, que les exécuteurs testamentaires de ladite reine ont préféré transporter autre part au moyen d'une aliénation.
La porte de Buci, dont Périnet-Leclerc livra les clefs aux soldats du duc de Bourgogne et qui s'appelait Saint-Germain quand Louis XIV la fit jeter bas, s'élevait rue Saint-André-des-Arts, auprès de celle Contrescarpe. Lorsque l'ancien Paris y commençait par l'hôtel de Navarre d'un côté de notre rue, il y finissait également par un royal séjour de l'autre côté. De la rue de l'Éperon à la porte de Buci, un grand logis fut occupé par les ducs d'Orléans du xiV' etduxv^ siècle, dauphins de France ou frères de roi ; Louis XII en fit plusieurs lots avant son avènement au trône, et des particuliers s'en arrangèrent en janvier 1484.
L'un d'eux était Jacques Coytier, l'ancien médecin de Louis XI, tellement accusé de dilapidations qu'il rendit gorge de 50,000 écus, offerts à Charles VIII pour la guerre d'Italie. Il avait la grange du palais, qu'il transforma un peu plus tard en une belle habitation et qu'il appela VAbri-CotUr. Toutefois, c'est un Éléphant que la porte montrait
pour enseigne. Il y avait aussi sur la façade l'inscription suivante :
Jacobus CoijHer miles et consiliarius ac vice-prœses
Camerœ computorum Parisiensis
Aream émit et in eâ œdi/îcavit hanc domum
Anno 1490.
Du séjour d'Orléans Jie reste-t-il rien rue de l'Éperon? Quelque chose du moins survit en l'autre rue de cet ancien Abri-Cotier, sur lequel la porte Buci projetait son ombre dans l'après-midi. Le janséniste Lenain de Tillemont, historien ecclésiastique, y est mort en l'année 1698 et il a été inhumé à Saint-André-des-Arts, où l'ancien médecin du roi avait fondé une chapelle. Jean Lenain, avocat-général, a vendu la propriété de l'Eléphant à Lemassoy, secrétaire du roi, prédécesseur de Michaut de Montaran, conseiller au parlement, et ce dernier a eu pour acquéreur, en 1738, l'architecte Richard Cochois, qui a fait élever une autre maison par-devant. Mais il subsiste encore parderrière une maison à jardin, plus ancienne, avec une porte cintrée, venant après celle de Cochois, mais avant une troisième, également cintrée, comme les architectes du xvni' siècle n'en faisaient déjà plus.
On ne comptait enlre la maison Cochois et la rue de l'Éperon que deux propriétés, l'hôtel de Villayer, l'hôtel de Chàteauvieux : nous trouvons dans l'une et dans l'autre des librairies et des magasins de papier, bien que des cours, des escaliers, des ferrures, des boiseries, des cheminées et des dessus-de-portes de Boucher ne cessent pas d'y être signes de race. Les deux maisons n'en faisaient qu'une d'abord sur l'ancien territoire des princes d'Orléans, et Jacques de la Guesle, gentilhomme lettré, y demeurait. Il eut le malheur de servir d'introducteur à Jacques Clément dans le cabinet de Henri III, sans se douter du projet de l'assassin. Vivement attaché à ce roi, il ne
le fut pas moins à Henri IV et cessa de vivre en l'an 1612. Après lui, l'hôtel de la Guesle se partagea entre des cohéritiers. Le plus gros lot en passait du comte de Chàteauvieux, qui avait épousé Marie de la Guesle, à son gendre, le duc ou marquis de la Vieuville. Mais les deux parts, à l'époque où Cochois prenait possession de l'Éléphant, furent encore réunies pour quelque temps par l'adjudication de l'hôtel Chàteauvieux au profit de Renouard, comte de Villayer et d'Auteuil, conseiller du roi, maître-des-requêtes, qui venait dans l'autre hôtel après les Dutillet, famille parlementaire déjà propriétaire de l'autre côté. Au reste, le commerce du papier va bien avec celui des livres ; tous deux en ce moment même nous aident à consacrer la mémoire d'un ancien hôtel où ils s'exploitent de conserve et qui sans eux resterait dans l'oubli. Bien avant de contribuer ainsi à des préparations de nourriture plus ou moins substantielle pour la mémoire, l'hôtel Chàteauvieux a pourvu tout bonnement k celle du corps. On y dînait pour 30 sols en 1691.
Il en coûtait alors un tiers de moins pour prendre son repas au Coq-Hardi, ou aux Tro s- Chapelets, dans la môme rue, en laquelle, qui plus est, l'inventeur des pâtés de jambon, nommé Jacquet, avait son officine.
Aussi bien l'un des hôtels de la rue Saint- André-des-Arts aétéSaint-Agnan, ou Saint-Aignan, nous ne savons à quelle date. Possible que l'honneur en fût dû à l'un des deux Beauvillier, ducs de Saint-Aignan, successivement en faveur près de Louis XIV.
Enfin cette rue eut sa maison de jeu publique, à l'entrée de la cour du Commerce : les tapisverts en étaient transférés rue Dauphine sous Charles X.
Rue Nég;uier,
NAGUÈRE
Pavée«8aint-iAndré, et rue Pavée,
NAGUÈRE
Pavée-au-Marais. (i)
Contribuables de Philippe-le-Bel . — Hôtels de Nemours, d'Aguesseau, Séguier. — Didot /•"'■. — 1650. — ■ Saint François de Sales. — Les Frères Cordonniers. — Le Pavé du Roi. — Hotels de Lorraine, Brienne, Laforce, Lamoignon.
Taillables de la rue Pavée-Saint- André en l'an 1292 :
Jelianue la Seurinne et sa fille. — Mestre Charles. — Eiijorren, le Mésagier. — Guillaume de Corbueill. — Robert aux Molles. — Maheut la Breite. — Gautier, le toillier. — Thybaudin, le passéeur. — Thybaut, de Gouinay. — JeLan Petit. — Jehanne Joëte. — Robert Bequet. — Pierre du Huic. — Le concierge de Néelle. — Loys l'Alemant. — Simon lo Souffle. — Gautier l'Alemant, tavernier.
Mais la taille ne frappait que bourgeois et manants. Le connétable Gaucher de Chàtillon, comte de Grécy et de Porthéan, qui était exempt de la taille, avait un séjour en cette rue, et il y succédait probablement à son père, Jean de Chàtillon, comte de Chartres et de Blois, tuteur
(1) Notice écrite en 1861. La rue Pavée-Saint-André n'avait pas encore pour patron le magistrat qui l'avait tiabitéé de 1803 à 1848.
des enfants de Philippe-le-Hardi. Louis-le-Hutin eut pour ministre le fils, qui vendit la propriété à Jean d'Arcy, évéque de Noyon ou d'Autun. Elle s'étendait jusqu'à la rue du CoUège-Saint-Denis, autrement des Grands-Augustins ; des près même en faisaient partie, avec des jardins, des étables, un cellier et des maisonnettes. Hugues d'Arcy la légua en 1352 à l'église de Laon. L'occupation anglaise y introduisit Louis de Luxembourg, évéque de Thérouanne, qui devint archevêque de Rouen, cardinal et chancelier de France sous Henri VL L'évêque de Laon ne rentra en possession qu'après l'expulsion des Anglais. Comme l'hôlel donnait également rue Saint-André-des-Arts, n'est-ce pas à ses dépens qu'il a été fait place de ce côté à l'hôtel de Nevers, dont une aile a passé hôtel Saint-Clair, au coin de la rue Pavée-Saint- André? Pourtant l'ancien manoir des Chàtillon s'est principalement converti pour Jacques de Savoie, duc de Nemours, en un hôtel de Nemours, qui n'est sorti de sa famille que pour faire place h la rue de Savoie. La duchesse Marie-Jeanne-Baptiste de Savoie, épouse de Charles-Emmanuel duc de Savoie, prince de Piémont et roi de Chypre, y héritait, en l'année 1766, de son père, Charles-Amédée de Savoie, et de son oncle, Henri de Savoie, comme si elle était fille unique, la reine de Portugal, sa sœur, ayant renoncé en sa faveur aux deux successions. Les sieurs Brière de l'Épine, secrétaire du roi, Simon de l'Épine, maître-général des ponts-et-chaussées de France, et Boileau, bourgeois de Paris, donnaient à la duchesse, le 29 avril 1672, 260,000 livres de la propriété, pour y spéculer sur le morcellement de la superficie et sur la multiplication des façades. ..
Un reste de l'hôtel de Nemours n'en était pas moins marqué par Jouvin en 1690 à l'angle-nord de la nouvelle rue et de l'ancienne ; nous croyons
même que de nos jours les rues de Savoie et des Grands-Augustins en gardent d'autres dépendances. Ladite encoignure appartenaitune trentaine d'années après à François de Montholon, seigneur d'Auberviiliers, membre du grand-conseil, qui s'y trouvait en mitoyenneté avec Lecoigneux, conseiller au Ghâtelet, et ce dernier tenait d'autre part à Le Peletier de la Houssaye, intendant des finances, fils d'un contrôleur-général.
La famille d'Aguesseau avait précédé l'intendant des finances au n" 18. Henri d'Aguesseau, ancien intendant du Limousin, y était entré avec ses deux fils, et le célèbre y avait reçu les sceaux à 29 ans. Mais les belles mansardes que l'immeuble a le bon goût de conserver connaissent de plus ancienne date un autre chancelier, Guillaume Poyet, qui, d'abord avocat, plaida pour Louise de Savoie contre le connétable de Bourbon, et qne François P' revêtit des charges dont la malversation le fit dépouiller. L'hôtel d'Aguesseau a pûssé de M. de la Houssaye îi la famille du cardinal de la Roche-Aymon, archevêque de Reims, ministre de la feuille des bénéfices.
Le 16, que le baron Séguier, premier-président à la cour d'appel, ne quitta qu'avec la vie, le 3 août 1848, après un demi-siècle de résidence, avait été dans le principe un hôtel de Moussy, cédé à titre d'échange en 1695 par Henri d'Orléans, marquis de Rothelin, à la veuvecle Henri d'Argouges, marquis de Runiies, seigneur de Fleury, gouverneur d'Âlençon ; légué ensuite par la marquise à la comtesse de la Palue-Bouligneux, qui eut pour héritier son cousin, marquis de la Housse, ambassadeur près le roi de Danemarck ; donné en 1728 i\ Grossolles, marquis de Flamarens, grand-chancelier de France ; vendu en 1750 à la veuve de Marigny, grand-maître des Eaux-et-Forêts.
Vous ai-je conduit jamais, ô mes lecteurs, dans une rue plus chancelière ?
François-Ambroise Didot et sa femme, Charlotte Vaisin, avaient, sur la fin du règne de Louis XV, une maison en cette rue Pavée et une autre en la rue de Savoie, qui se reliaient derrière la maison angulaire dont nous n'avons rien dit encore. Là s'exploitait d'abord l'imprimerie qui a fait de la famille Didot une dynastie comme celle des Estienne : on y établissait, par ordre du roi, une triple édition des classiques français, in-4'', in-S" et in-18. Fondeur, imprimeur, éditeur, le patriarche des Didot connus n'avait que peu de pas à faire pour se rendre au bureau de Lebègue, gardeminute de la chancellerie, le n" 14 actuel ; on y retirait les privilèges de la librairie, moyennant 37 livres.
Vers le milieu du wif siècle, l'autre côté de la rue avait pour parties prenantes :
— Émery, imprimeur, près du quai ; — Lemaître, conseiller au parlement ; — les marguilliers de Saint-Aadrédes-Arts ; les deux frères Prévost, l'un orfèvre-joaillier, l'autre lieutenant de cavalerie ; — de Chaumont ; — la communauté des Frères-Cordonniers; — l'Hôtel-Dieu ; — l'abbé Viet ; — Sainte-Beuve, huissier du roi au parlement, père du théologien que son jansénisme à outrance ht priver de sa chaire en Sorbonne.
Le président Lemaître, en résidence rue des Grands-Augustins avec sa femme, née Feydeau, avait été propriétaire de la maison ci-dessus reconnue à son fils, hôtel de Saint-François où descendaient dès l'année 4617 les coches de Normandie et de Bretagne. La construction en remonte, qui plus est, à 1590, et tout nous porte, à croire que saint François de Sales, né en Savoie, qui a été évêque de Genève, mais qui a rempli
en France plusieurs missions et a su s'y concilier l'affection d'Henri IV et de Louis XIIl, a lui-même dormi sous ce toit.
La famille Lemaître a disposé également des n"' 9,11 et 13, vendus en l'année 1700 par Anne Lemaître et son mari, Charles de la Boulière, sieur de Chagny, à Jobard, maître-cordonnier privilégié suivant la cour et conseils de Sa Majesté, qui demeurait aussi rue des Grands-Augustins. Les frères-cordonniers de Saint-Grépin, communauté fondée en 1645 par le baron de Renty, associé au cordonnier Buch, sur des statuts donnés par Goqueret, docteur en Sorbonne, occupaient la maison de Jobard, ainsi qu'une autre, rue de la Grande-Truanderie. Tous travaillaient, mangeaient et priaient en commun, chantant souvent des psaumes. Comme on était content des souliers de leur fabricalioii, le fruit de leur travail suffisait si bien à leurs besoins que le superflu s'en distribuait aux pauvres. Leur chapelle, Lacaille nous la montre. Ils allaient vêtus de noir, avec rabat et chapeau rabattu. Des reconnaissances pour le cens, dont l'établissement desdits frères était grevé au profit de Saint-Germain-des-Prés, portaient les signatures suivantes: Coubon ei Ganeval en 1718; Tronquart, en 1735 ; Pierre Noireaux, l'année d'après. Quant à Saint-Beuve, le directeur de conscience, il avait vu le jour en 1613 dans la maison du coin de la rue Saint-André, où il fermait les yeux 64 ans après.
C'est sous les rois de la troisième race que la rue Pavée-Saint-André avait dû vraisemblablement à ses premiers habitants les pierres dures de sa chaussée. Mais le travail était sans doute à refaire du temps de Corrozet et des Colletet, la rue s'appelant alors Pavée-d'Andouilles : mot qui pouvait toutefois être la corruption du nom de Nantouillet, propriétaire en ces parages.
Presque autant d'années ont passé, sans qu'il y paraisse, par la rue Pavée-au-Marais, dite aussi Pavée-Marivault, depuis qu'elle est livrée à la circulation. Remontons donc, comme elle, au moyenâge.
Le parlement y fait raser un manoir, à la requête de l'université de Paris, en réparation d'une offense dont les gens de Savoisi, favori de Charles VI, se sont rendus coupables envers des écoliers. L'université ne permet qu'en 1517 de rebâtir à la même place, et elle exige qu'une inscription, rappelant qu'elle a fait justice de l'injure, figure sur la porte du séjour rétabli. Après le trésorier Morlet de Museau, général des finances, les Savari y sont chez eux, pui.s l'amiral Chabot. Cet ancien compagnon de captivité de François P", qui l'a mis à la tête d'une armée, finit aussi par tomber dans la défaveur ; il comparaît devant une commission présidée par le chancelier Poyet, qui, pour le même crime dont ce président, à son tour, sera bientôt jugé coupable, le condamne à une grosse amende, et comme il ne peut l'acquitter, sa personne et ses bien en répondent. Après deux ans de détention. Chabot obtient, par l'entremise de la duchesse d'Étampes, la révision de son procès et jusqu'à sa rentrée en grâce. L'amiral peut ainsi mourir chez lui, bien que son hôtel ait fait légalement retour au roi, qui en gratifie Françoise de Longwy, veuve de l'amiral. Elle vend à Bellassise, trésorier de l'extraordinaire. A ce dernier succède Charles III, duc de Lorraine, qui déserte la maison, en y laissant sa femme, pour ne revenir qu'une fois veuf, en 1657. Adjudication en date du 29 avril 1681 au profit de la veuve de Dauvet, comte Desmarets, grand-fauconnier. La petite-fille de celte dame épouse le marquis Adrien d'Herbouville, guidon des gendarmes ; un partage résulte de ce qu'elle
a un frère. L'hôtel de Lorraine empiétait et sur la rue du Roi-de-Sicile et sur celle des Francs- Bourgeois, où il avait un jardin et une tour, en remplissant tout un côté de la rue Pavée-Marivault ; à l'hôtel d'Herbouville manquent les deux encoignures. Le il actuel est alors Desmarets, le numéro suivant est d'Herbouville, comme l'indiquait sans doute un écusson où les propriétaires de ce temps-ci ont fauhlé leurs initiales.
Des concierges qui font fortune sont visibles dans tous les temps. Celui de l'hôtel de Lorraine, ayant nom Courtavenne, tenait le 6 de dame Anne Phelypeaux, veuve de Le Bouthillier, comte de Chavigny, ministre ; il a eu pour acquéreur en 4663 un sieur Lecomte. Le marquis Desnos, qui était aux droits de Lecomte, a connu Dupont, banquier, au 8, Renault, correcteur des comptes, au 40, et Tronchet, avocat, au 42, que recommande à notre attention le nom d'un grand jurisconsulte, défenseur de Louis XVL Deux escaliers à rampe de fer donnent à la même construction un certificat d'origine aristocratique, confirmé par son ancienne qualité de petit hôtel de Brienne. Les Loménie de Brienne en avaient hérité de leur aïeul, lecomte de Chavigny, et ce ministre avait été, en somme, propriétaire avec sa femme de presque toute la rive droite de la rue, y compris l'hôtel de Laforce et le grand hôtel de Brienne, transformés en prison trois-quarts de siècle avant de s'évanouir.
Charles, roi de Naples et de Sicile, avait, sous le règne de saint Louis, le palais du roi de Sicile, situé rue Pavée-au-Marais et rue du Roi-de-Sicile, que le duc d'Alençon acquit en 4292 et Charles VI en 4389. Les rois de Navarre, le comte de Tancarville, le cardinal de Meudon, le cardinal de Birague, le duc de Roquelaure, le comte de Saint-Paul, le comte de Chavigny et le duc de
Laforce se succédèrent dans cet hôtel, rebâti au XVI* siècle. Les bureaux des Saisies-Réelles et du Vingtième, puis delà ferme des Cartes, s'y établirent avant que l'année 1780 en fît la prison de la Force, à laquelle un jeu de mots maintenait un nom d'hôtel essentiellement dérisoire, et dont rien ne demeure depuis que Mazas la remplace.
Un autre hôtel a tenu bon, sur la porte duquel est écrit :
Lamoignon, premier président du parlement de Paris (1655).
Quelle survivance de son illustration dans la famille de Guillaume de Lamoignon, fils lui-même d'un premier-président. Son petit-fils fut chancelier de France, puis un autre de ses descendants, qui collabora avec le ministre Loménie de Brienne à des édits que le parlement refusa d'enregistrer et qui donna dès-lors sa démission. Le vertueux Lamoignon-Malesherbes, cet autre avocat de Louis XVI, eut, avec presque tous les siens, la même fin que son roi. Seulement ce bel édifice est évidemment plus ancien que la notoriété du nom qui le personnifie publiquement, et le millésime de la porte ne se peut même rapporter qu'à l'établissement provisoire de ' la famille Lamoignon rue Pavée. L'historien Adrien Baillet, excellent conservateur de la précieuse bibliothèque du premier-président, n'a jamais vu cette inscription. Des fenêtres couronnées de D en disent plus long que la porte : c'est le chiffre de Diane de Poitiers. Elle-même y remplaçait Robert de Beauvais, dont la maison, avec un grand jardin, avait appartenu aux religieux de Saint-Antoine et s'était appelée la Porcherie Saint- Antoine . Le duc d'AngOUlême, fils de Charles IX et de Marie Touchet, se rendit, en l'année 1S81, acquéreur de l'hôtel,
qu'un de ses héritiers, Charles de Valois, comte d'Alais, occupait encore sous Louis XIII. Guillaume n'a pu y être que locataire, son fils Chrétien n'ayant acheté que par contrat signé en 1684. Le grand hôtel Lamoignon appartenait en 1791 à M. Boursier, et le petit h M. de Nicolaï, qui venait après la marquise de Livry.
Rue du ParcnRoyal. (i)
M"'* des Fitsées. — Autres Propriétaires en divers temps. — La Z)"« David. — M. Graux-Marly.
L'application de l'acétate de plomb ou du nitrate d'argent à la chevelure qui se décolore est un secret de toilette que notre époque divulgue, comme sa propre découverte. Mais une recette analogue n'était pas inconnue des précieuses de l'hôtel Rambouillet quand la présidente Bordier, qu'on appelait aussi M"'* des Fusées, vit des courants argentés s'établir dans les ondes de sa chevelure ; elle eut beau retourner les spirales de sa sévigné, il fallut recourir à l'art pour mater l'éclat d'un reflet qu'envoyait le soleil d'automne. M'"'' des Fusées, qui habitait la rue du Parc-Royal, manda un jeune Italien, qui mettait au service de la belle Ninon, disait-on, les secrets de sa cosmétique. — Faites votre prix, lui dit-elle, et de moi tout ce que vous voudrez.
Après avoir enduit d'une pommade les cheveux gris de M""' Bordier, ce parfumeur, qui était par miracle un honnête homme, hocha la tète et risqua cet aveu : — Vous m'appelez trop lard, bonne dame ; mon père, auquel je succède, aurait pu vous tirer d'aff'aire il y a dix ans.
— Insolent ! s'écria trop vite la présidente, en ajoutant une giffle à ce mot.
— Un soufflet vaut un démenti, répliqua l'Italien sans se déconcerter. Vous laverez vous-même cet
(1) Notice écrite en 1861.
affront, si vous ne voulez pas vous réveiller demain matin avec les cheveux blancs comme neige : c'est l'etïet de ma première couche, quand la seconde ne la suit pas de près.
M""' Bordier demanda grâce et offrit de payer aussi cher pour conserver la nuance intermédiaire de sa chevelure que si l'opération en avait rétabli la coloration regrettée. L'offre d'argent fut repoussée, comme un surcroît d'injure pour l'offensé, au cou duquel la pauvre dame se jeta, en lui mouillant la joue, encore chaude, d'une larme qu'elle y baisa.
— A la bonne heure, fit alors l'Italien ! C'est le président qui payera.
— Mais, monsieur, lui dit-elle, le président n'est plus, et j'ai trois filles, et je suis femme de qualité !
— Appelez- vous cela des raisons ? demanda l'autre imperturbablement.
La seconde couche fut si dittërente de la première que M'"*' Bordier en conçut d'autres craintes, qui allèrent croissant tout un mois. S'en voulaitelle d'avoir fait l'expérience de la pommade de Ninon! L'inquiétude compliquait un dérangement de santé dont, du vivant de son mari, elle prenait beaucoup mieux son parti. Comment consulter un médecin, en pareil cas, sans le prendre pour confesseur? La veuve ne se fit pas porter sans hésitation chez l'illustre Fagon, qui séance tenante lui rendit sa visite et dit : — Rassurez-vous, Madame, vous n'aurez plus de la vie rien à craindre- La présidente n'était que trop rassurée: elle eri vint à regretter jusqu'à ses inquiétudes.
Des Fusées, qui a l'air d'un nom de guerre, n'était même pas celui d'une terre. M'"'' Bordier l'empruntait tout bonnement à son hôtel, situé
vis-à-vis de la rue Culture-Sainte-Catherine (i), dans celle du Parc-Royal, qu'on avait dite elle même des Fusées et d'abord du Petit-Paradis. Celle-ci s'était ouverte sur les dépendances de l'ancien palais Barbette, dans la direction du parc royal des Tournelles; mais une seconde rue du Parc- Royal, entre la place Royale et les Minimes, sortait directement desdites Tournelles. L'arsenal de la Ville, en 1652, faisait presque face à M. Bordier, dont l'un des successeurs fut Canillac, familier du régent. L'ancien hôtel Canillac, plus anciennement des Fusées, se couronne de 8 ou 9 mansardes, fleurons duxvi* siècle. Quelque bonne opinion qu'elles donnent de Des Fusées I", nous ne savons même pas s'il fut l'un des ancêtres de Fusée, abbé de Voisenon, membre de l'Académie-Francaise, qui était né en 1708 dans un château près de Melun.
Anciens propriétaires au coin de ladite rue Culture : Lejay, gouverneur d'Aire, puis Feydeau de Brou, dont les héritiers y avaient pour locataire le marquis de Pérusse ou ,de Péreuse.
Près la rue des Trois-Pavillons (2), une femme a étonné le Marais par le nombre de ses amours et le luxe de ses atours; c'était la D"'' David, plante qui avait poussé dans la serre-chaude du Parc-aux-Cerfs. Son installation dans la rue avait été inaugurée par la conquête du prince de Rohan, que les beaux yeux de la nouvelle paroissienne avaient séduit pendant la messe, à l'église des Minimes.
A cela près, la rue du Parc-Royal était encore bien habitée. Une seule maison y séparait de M. Auger de Montyon M. de Montboissier, qui avait l'hôtel des Fusées. Plus d'un Château-Giron étaient
(1) Actuellement rue Sévigné.
(î) Actuellement rue Elzévir.
au n° 5 ; M. de Vigny, au n° 10, maintenant pensionnat, et M. de Bonneval, au 16, dont le 14 a dépendu, et où demeurait un général sous l'Empire, puis le vicomte de Grandeffe.
En face de la rue Payenne, un hôtel avec son jardin ne se souvient que du baron Lambert. Le 8, qui semble aussi un hôtel séculaire et dont la décoration est des mieux entendues, a pourtant eu pour architecte M. Graux-Marly, propriétaire actuel. Ce fabricant de bronzes n'a pu se rendre que sous un prête-nom acquéreur de l'immeuble, tel que son confrère Crozatier l'avait laissé en interdisant à ses héritiers de le vendre à un fabricant de bronzes. C'était alors un petit hôtel, qui forme encore une aile du nouveau : un souterrain l'avait relié au couvent du Saint-Sacrement ou à l'hôtel Turenne, de la rue Saint-Louis (i).
(1) Actuellement rue Turenne.
Place Royale. (i)
Les Tournelles. — La Manufacture. — Le Camp.
— Les Maréchauùc du Règne de Louis XIII.
— Le triple Duel. — Marion Delorme. — Victor Hugo. — Les Pavillons du Roi et de la Reine.
— La Dame du Lit. — iW^'^ Rachel. — Ninon.
— Dangeau. — Les Richelieu. — Un Croquant.
— MM. de Tresmes, de Tessé, de Canillac, d'Ormesson, d'Escalopier, de Villedeuïl, de Breteuil, Portails. — La Mairie. — Sully.
Par acte passé le 11 février 1394 devant Gilon et son collègue, notaires à Paris, Nicolas de Rousse vend au duc d'Orléans, fils de Charles V, « deux maisons et cours devant s'entre-tenant, sises rue Saint-Antoine, et leurs dépendances ». Contrat d'échange est signé, d'autre part, le 22 juin 1404, entre le duc de Berri, frère du roi, et le duc d'Orléans, par lequel « ledict de Berri cesde son hostel des Tournelles pour l'hostel Aubriot, rue de Jouy (2), près Sainct-Pol, ledict hostel des Tournelles assiz près du Chastel ou de la Bastide de Sainct-Antoine, lequel hostel fust paravant à Pierre d'Orgemont, jadis chancelier de France, et depuis à Pierre d'Orgemont, son fils, évesque de Paris. » Ces deux pièces disent l'origine du palais des Tournelles, qui fait retour ensuite à Charles VI. Le duc de Bedfort y réside pendant l'occupation anglaise. Charles VII et ses successeurs l'habitent plus volontiers que l'hôtel Saint-Paul.
(1) Notice écrite en 18G4.
(2) Voir ta notice de la rue et du passage Charlemagne et de la rue Egiuhard.
Catherine de Médicis, après la mort de Henri II, abandonne les Tournelles, puis Charles IX enjoint au parlement d'ouvrir des rues à la place de l'hôtel, « ne voulant pas, dit-il, continuer une grande despence tant en gages d'oftîciers qu'en réparations, par l'advis de nostre très-honorée Dame et Mère, des princes de notre sang et d'autres seigneurs de nostre privé conseil. «Néanmoins la démolition va si lentement qu'elle est encore pendante sous Henri IV, qui adresse en 1604 des lettres-patentes à son grand-voyer « à l'effect de faire transporter les trésoriers de France sur une place appelée le Parc-des-Tournelles, et donner leurs advis sur une concession que le Roy veult faire pour establir une manufacture de soye et argent fdlé à la façon de Milan. » Ladite concession d'un terrain de 100 toises de long sur 60 de large est faite à Moisset, Saincton-Aumagne, Camus et Parfait : tous quatre sont entrepreneurs d'une fabrication d'étoftes de luxe, qui leur réussit rapidement. Ils ne quittent pourtant les débris du vieux palais que pour se conformer à un nouveau plan adopté pour la création d'une place, dont le roi fait construire un côté à ses frais : ils entreprennent alors, moyennant supplément de concession à charge de cens, l'établissement des trois faces qui manquaient au quadrilatère.
Paris y gagne cette belle place Royale qui pourtant n'a été achevée que sous la régence de Marie de Médicis. Un compte-rendu de fêtes qui s'y donnaient, comme pour l'inaugurer, a paru sous ce titre:
Le Camp de la Place Royale^
ou Relation Je ce qui s'est passé les 5™*, 6""* et 'i'"'> jour d'Avril mil six cent douze pour la publication des Mariages du Roy et de Madame, avec l Infante et le Prince d'Espagne, le tout recueilli par le commandement de Sa Majesté.
Les vers et la prose y alternent, chantant et décrivant à l'envi un palais de la Félicité, qu'on avait érigé pour la circonstance, les 36 pavillons de la place, y compris sans doute le palais, et un carrousel dont les chevaliers du Soleil, du Lis, de la Fidélité, du Phénix, etc, formaient les quadrilles en lice.
Le marquis de Vitry, capitaine des gardes de Henri III et de son successeur, avait été le premier habitant de la place : son hôtel, qui touchait aux tours du vieux palais, limitait, en la rue du Pasde-la-Mule (i), la première concession faite par Henri IV. Vitry fils, à qui l'arrestation de Concini valut le bâton de maréchal de France, habita lui-même ce coin du quadrilatère, qui, fut le dernier où l'on mit les maçons. Toutefois Jean de la GuichC; comte de la Palue, seigneur de Saint- Géran, maréchal-de-France sous Louis XIII, donna son nom au pavillon qu'on y retrouve, le n" 24. Son fils, dont parle M""* de Sévigné, mourut avant la fin du siècle, ne laissant qu'une fille religieuse. La nommée Blondeau tenait une académie de jeu, où ponta le maréchal de Bassompierre, près de l'hôtel Saint-Géran, qui ne passa Boufflers que plus tard.
Marion de Lorme n'eut pas le pucelage d'un autre pavillon d'encoignure, qui est marqué 6 ; le maréchal de Lavardin y avait précédé la belle : cet ancien compagnon d'enfance d'Henri IV s'était converti avant lui et trouvé dans le même carrosse quand Ravaillac avait commis son crime. Pendant les guerres religieuses du règne suivant, la place Royale était le centre des plaisirs et des élégances du plus beau monde. Toutefois des raflinés s'y donnaient rendez-vous, le 12 mai 1627, à 2 heures de l'après-midi, pour vider une affaire d'honneur,
(1) Ou des Vosges.
et jamais la rigueur des édits qui défendaient le duel ne fut plus hautement bravée. Ils se battaient trois contre trois. Bussy-d'Amboise, frappé en pleine poitrine, expirait un quart-d'heure après ; Beuvron et son écuyer, qui tenaient avec Bussy, se sauvèrent en Angleterre ; mais deux de leurs' adversaires, Montmorency-Boutteville et Deschapelles, qui fuyaient du côté de la Lorraine, furent arrêtés à Vitry-le-Brulé, condamnés à Paris, exécutés en Grève. Marion, qui inspira de l'amour jusqu'à Louis XIII, n'en dut voir qu'avec plus de plaisir, au milieu de la place, la statue de ce roi érigée par le cardinal de Richelieu. Sa maison passa aux Rohan et surtout à la branche de Rohan-Guéménée, qui a laissé son nom à une impasse, sur laquelle donne encore une porte de derrière. Mais le plus grand poète de notre siècle y a donné audience à plus de flatteurs qu'un prince ou qu'une femme à la mode. Dans le jardin intermédiaire, les branches d'un vieux figuier soutenaient, comme autant de colonnes torses, le dais que formaient ses larges feuilles : Victor Hugo, sous cet abri, a écrit tout son Roi s'amuse. Marion Delorme revivait surtout, dans son ancien appartement, alors que s'y composait le drame dont l'héroïne est cette courtisane qui, par exception, ne déshonorait pas ses courtisans. L'institution Jauffret, dirigée par M. Beaumont, vient de quitter pour l'ancien hôtel Guéménée celui de Saint-Fargeau, rue Culture-Sainte-Catherine (i). M. Edmond About est l'un des élèves ci citer de M. Jauffret.
La rue Royale (2) débouche sur la place par trois arcades portant le pavillon dit du Roi. Il fait partie des constructions élevées par Henri IV, en face du terrain attribué en premier lieu aux quatre manufacturiers, qui mirent un pavillon de
(1) Ou de Sévigné.
(2) Ou de Birague.
la Reine en face de celui du Roi : l'un et l'autre n'en étaient pas moins dès le principe occupés par des particuliers.
Le pavillon de Chaulnes devait son nom à un maréchal de France, le duc de Chaulnes, qui commandait l'armée de Picardie en 1625 avec le maréchal de La force et s'emparait d'Arras, quinze ans plus tard, avec le maréchal de Châtillon. Après lui les Nicolaï s'invétérèrent dans ce n°9. Pareillement MM. de Rohan-Chabot remplacèrent au n° 13 assez longtemps un M. des Hameaux, que le maréchal y avait pu connaître. M'"'' de Laborde n'a sans doute eu qu'un pied-à-terre à l'hôtel Rohan-Chabot; son frère, M. de Vismes, avait été directeur de l'Opéra, et son mari valetde-chambre du roi, quand la charge de dame du lit fut créée pour elle à la cour : ses fonctions se bornant à ouvrir et à fermer les rideaux de la reine, elle assistait au lever et au coucher de Marie-Antoinette, mais ne passait la nuit que par exception au pied du lit. M. de Laborde, tout en étant banquier, se livrait à la composition musicale. De nos jours, M"«= Rachel avait loué un appartement dans cette maison h superbe escalier, où la vente de ses meubles et de sa garde-robe, après décès, fit courir tout Paris.
Cette place ne nous paraît plus qu'une douairière de grande famille, qui a pris sa retraite à l'entrée d'un faubourg, où ne lui tiennent plus compagnie que des vieillards à la parole rare et des enfants à l'innocent tapage : les deax extrêmes ! Les plus gros péchés de sa jeunesse ont été commis par Marion et par Ninon, mais rachetés par M™'' de Maintenon, qui elle-même avait rayonné dans ce centre d'une royauté purement honoraire et d'ailleurs collective, avant de participer personnellement à celle de Louis XIV. Plus encore que Ninon dans sa rue des Tournelles, la place demeurait jeune,
en ayant l'air de se ranger la première, et cette coquetterie lui allait encore mieux que la beauté du diable. Pour les femmes aussi l'âge de la raison ne commence-t-il pas quelquefois quand leur beauté est à son apogée et les fait aimer le plus follement? La place Royale ressemblait au salon de Cëiimène alors qu'y faisait son entrée Dangeau, brillamment annoncé par sa nomination de colonel au régiment du roi. Sa résidence touchait à l'hôtel Rohan-Guéménée, du côté de la rue des Tournelles, et ajoutons que dans la suite sa petitefille, Sophie de Courcillon, épousa un prince de Rohan, déjà veuve de François d'Albon d'Ailly, duc de Picquigny. Philippe de Courcillon, marquis de Dangeau, devait surtout son avancement à l'habileté avec laquelle il jouait aux cartes; néanmoins il avait servi avec distinction près de Turenne et il ne quitta plus le roi dans ses campagnes. Des conférences savantes se renouvelaient, de relevée tous les mardis, chez ce membre de l'Académie- Française, puis de l'académie des Sciences, qui est resté pour nous le type des chroniqueurs de cour; son journal manuscrit n'a reçu qu'après sa mort, et d'abord par extraits, les honneurs de l'impression. Il y écrivait un jour : « jeudi 45 octobre 1684 on apprit h Chambord la mort du bonhomme Corneille. » Quelle réduction d'apothéose pour l'homme de génie qui avait composé jusqu'à une comédie sous ce titre : la Place Royale ! Dans quels détails, en revanche, Dangeau n'entrait-il pas chaque fois qu'il parlait de la famille royale ! Par exemple, il ne laissait pas le duc de Chartres, ensuite duc d'Orléans et régent, épouser M"- de Blois, sans en dire:
» Dimanche, 17 février 1692. Sur les 6 heures du soir, dans le salon où le roi s'habille, se firent les fiançailles de M. le duc de Chartres et de M^» de Blois. Le cardinal de Bouillon, grand-aumônier de France, fit la
cérémonie ; le secrétaire d'élat de la maison, qui est M. de Pontchartrain, fit signer le contrat au Roi et à toute la Maison royale. Il ne donna point la plume aux princes du sang. — Lundi, 18. Le Roi alla à la messe à son ordinaire. Le cardinal de Bouillon la dit et maria le duc de Chartres et M''^ de Blois. Après le souper, le Roi mena le marié et la mariée à leur appartement, qui est le même qu'avant le mariage. Le Roi voulut que le Roi d'Angleterre donnât la chemise à M. de Chartres et M. d'Arcy la lui présenta. Madame la donna à la duchesse de Chartres. Le Roi après dîner monta en carrosse avec la mariée. Mademoiselle et la princesse de Conti, Monseigneur et M^^^ de Guise, et alla à Paris au Palais-Royal, où Monsieur et le duc de Chartres lui montrèrent l'appartement destiné à la duchesse de Chartres.
Il n'y avait en ce temps-là que deux amateurs de curiosités parmi les habitants du quadrilatère à arcades : le marquis de Dangeau et le duc de Richelieu, général des galères. Celui-ci était le neveu du grand ministre, qui avait résidé avant lui au quatrième angle de la place pendant la construction du Palais-Cardinal, et son fils portait le nom de Fronsac. Duc de Richelieu à son tour, Fronsac était, de plus, le vainqueur deFontenoy et il habitait le même hôtel quand il reçut, en revenant de Gènes, qu'il avait délivrée des attaques des Anglais, le bâton de maréchal et les gouvernements de Guyenne et de Gascogne.
Dans le répertoire des rôles joués successivement par le 26, quel est le plus marquant ? celui d'hôtel de Tresmes. Il n'a même pas osé se dire Camuzet du chef d'un croquant de ferxier-général y ayant ses appartements, tant notre place, enducaillée de naissance et sans solution de continuité, dédaignait encore la finance ! La petite noblesse, celle de robe et de cloche, n'osait même s'y frotter que rarement. Camuzet, fils d'un commissaire de police que M»* d'Argenson honorait de ses bonnes grâces,
avait été notaire, puis nommé dans les fermes par la protection de M'''^ de Châteauroux, mais après la mort de cette maîtresse de Louis XV. A Nantes, dans le cours d'une tournée, une maladie, de celles qui se cachent, emportait Camuzet en 1753.
De ses contemporains, restituons le marquis de Tessé au n° 18, un Canillac à l'une des maisons qui donnent aussi rue des Tournelles et Henri- François-de-Paule Lefèvre-d'Ormesson, intendant des linances, ancien membre du conseil de régence, entre la rue du Pas-de-la-Mule et la chaussée des Minimes (i).
Hôtel d'Escalopier est le 25 de père en fils. M. Nouveau, à une date indéterminée, avait le 12, mairie actuelle de l'arrondissement. Est-ce le baron de Breteuii qui a laissé au n" 14 (où naguère étaient les bureaux de la mairie voisine) deux belles peintures de Lebrun et de Mignard ? Nous trouvons dans ce pavillon, un peu avant 89, le bureau de M. Laurent des Lions, directeur-général du canal de Picardie, et l'hôtel appartient alors à M. Laurent de Villedeuil, son frère : ils sont neveux de l'ingénieur Laurent, qui a construit ledit canal. Aussi bien les Breteuii n'ont-ils pas joué aux quatre coins place Royale ? Au 26 il y en a eu, et le 4 s'est appelé comme eux avant d'abriter le chevalier de Favras et plus récemment M. Portails, premier président de la cour de Cassation : la grande robe, grâce à ce magistrat, n'abandonnait pas tout-à-fait ses galeries favorites du siècle précédent.
Néanmoins, il faut l'avouer, le ministre Sully trouverait les habitants de la place bien changés, s'il y rentrait par le n° 7, qui dépendait jadis de son hôtel de la rue Saint-Antoine. Le quartier des maréchaux de France et des duchesses n'est plus le Marais, tant s'en faut.
(1) Ou rue de Béarn.
Rue Corvisart,
NAGUÈRE
du Champ-fle-rAloueito. (i)
Champ de l'alouette! un joli nom de rue et qui en dit bien l'origine. Des murs neufs et de vieux murs en ruine cachent aux passants ce qu'est devenu le champ, depuis qu'une rue tortueuse, et qui n'est pas encore pavée, le traverse. Quant à l'alouelte matinale, elle chante encore sur les bords d'un ruisseau, où il ne reste plus qu'un arbre des deux rangées de la saulaie d'autrefois. Cette saignée faite à la rivière de Bièvre s'appelait surtout rue des Gobelins alors que les commis d'une barrière de la ville semblaient garder le ponceau sur lequel la rue passe i'eau; seulement le cours de celle-ci a plusieurs fois varié en quelque chose et celle-là a été exhaussée.
Des merveilles d'architecture n'attirent pas l'attention sur deux vieilles maisonnettes de maraîcher, restaurées de notre temps ; mais nous recherchons en vain l'image de Saint-Louis, qui distinguait l'une d'elles et qui avait valu son premier nom à la rue du Champ-de-1'Alouette. Si les maisons sont encore assez rares sur cette espèce de chemin vicinal, qui n'en comptait que 6 en 1714, les numéros du moins n'en conviennent
(1) Notice écrite en 1858. Depuis lors la rue du Champ-de-l'Alouette a reçu le nom du bo" Corvissart, médecin de Napoléon I"; ses deux pentes ont été sensiblement adoucies ; elle a été élargie du côté du boulevard d'Italie et pavée dans toute sa longueur.