‹ Les anciennes maisons de Paris sous Napoléon III (volume 3)Chapitre 17 sur 66 · RUE DE LA ROQUETTE · texte numérisé non relu

RUE DE LA ROQUETTE

Les Chevaliers de l'Are. — tes Manufacturier». — se daine — Le Marquis de Montalembert. — Kéaumnr. — La Pension. — La Maison royale de plaisance. — Le Couvent hoapltaller de la Hoquette. — La Folle Rcfinault. — Les Prisons. — Les Tombes. — lu Pleur des tombes oubliées.

La compagnie royale des chevaliers de l'Arbalète et de l'Arquebuse, ou de l'Arc, qui en formait primitivement plus d'une, eut Louis le Gros pour fondateur. A 180 fut fixé le nombre des chevaliers par saint Louis; à 200 par Charles V, n'étant encore que dauphin, en l'absence du roi Jean, son père. Charles VI, Louis XI et Charles VIII modifièrent les statuts de la compagnie, en augmentant ses privilèges. Marchand, capipitaine des arquebusiers, fit construire le pont Marchand, sous Henri IV, qui confirma l'institution, comme les quatre rois ses successeurs. Une confrérie de Saint-Sébastien, dont saint Louis avait fait partie, s'était fondue dans cette compagnie. Ses exercices avaient lieu tous les dimanches, pendant les six plus beaux mois de l'année, et dans les cas urgents, elle était requise comme troupe réglée. Les prix ordinairement décernés aux plus adroits, dans les réunions hebdomadaires, se composaient de jetons d argent. Mais, le dimanche d'après la Saint- Laurent, le corps de Ville distribuait trois prix, gagnés en sa présence et à chaque événement heureux, tel qu'avènement, mariage, fête, naissance de prince, victoire ou traité de paix , douze chevaliers allaient complimenter le roi, qui octroyait trois prix pareils à ceux de la Ville, savoir : une médaille d'ar-

gent pesaot un marc, et deux médailles équivalant ensemble à la première. Il est certain, à notre avis, que le jardin des arbalétiers royaux a donné son nom à la rue de l'Arbalète, près la rue Mouffetard. Néanmoins, le lieu affecté aux exercices de cette compagnie aliénait à l'enceinte de Philippe-Auguste, du côté de la rue des Francs-Bourgeois, en 1379; c'était onze années plus tard, rue Mauconseil, puis rue Pavée-au-Marais , près les hôtels de Lamoignon et de la Force, et puis, en 1604, à l'endroit où se trouve le boulevard Beaumarchais, vis à vis Texlrémité actuelle de la rue des Tournelles, et il y avait aussi par là, à cette époque, le Mou lin-d' Ardoise. Lorsqu'on voulut planter le boulevard, en réservant sur ce point un espace pour élargir la promenade, les chevaliers de l'Arquebuse, en échange de leur terrain, prirent possession d'un chantier de bois flotté, hors et près la porte Saint-Antoine, au coin de la rue delà Roquette, concédé parles prévôt et échevins, le 22 février 1673, à la compagnie. Elle transforma ce chantierenjardin et hôtel royal de l'Arquebuse. Pierre-François Bussat, marchand mercier, demeurant rue de Bièvre, était major, à la fin du règne de Louis XV, et l'hôtel appartenait encore aux archers de la Ville, dernière transformation des arbalétriers royaux. Au lieu d'un capitaine, ils avaient à leur tête M. le gouverneur de Paris, colonel-né, qui signait les brevets et, comme juridiction, tout se rattachait au siège de la connétablie et maréchaussée de France. Vers le même temps, le jardin officiel de cette compagnie royale était pris en location près du marché aux chevaux et de la rue Poliveau. Quant à l'hôtel de l'Arquebuse, livré à la spéculation, il ouvrait son tir à tout le monde, eu regard même

de la Bastille, comme pour apprendre publiquement à y viser les sentinelles.

En montant la rue delà Roquette, sous Louis XVI, on trouvait à main gauche, plus haut que l'hôtel de l'Arquebuse, une manufacture de faïence , une de cierges à ressort et une de papiers peints. Du côté droit : une manufacture de porcelaine, l'hôtel Montalembert, l'hôtel de Bon-Secours et une manufac-* ture de faïence, dont le chef avait été Pavie sous la Régence. Au fond de la rue : le couvent et l'hospice des religieuses de la Roquette. Or, en 1807 on ne citait encore, même rue, qu'un nombre presque égal de fabriques ; celle d'Olivier , pour la faïence (41-43 actuels), et celles de Denis, même objet, de Diéque, id., de Husson, id., de Tropper, poêles et cheminées à la prussienne, et de Richard, bleu de Prusset

Une mansarde pittoresque au-dessus d'un petit rez-dechaussée, sur la rue, dépend, n° 49, de l'ancienne maison de Sedaine, qui est encore entre cour et jardin. Mais le pavillon de travail du créateur de l'opéra-comique a disparu tout au fond du jardin, devant une rue de son nom. Né dans une famille d'architectes connus, que les biographies disent peu fortunés, et qui pourtant eurent des maisons en ville, Sedaine était lui-même dans la partie et secrétaire de l'Académie d'architecture, tout en faisant de jolies pièces de théâtre Mais,, comme à Scribe , le style lui a fait faute, et l'Institut s'est excusé de lui avoir fermé ses portes en disant : — Il parle français comme un ancien tailleur de pierre.... Mais la faute, en réalité , qu'expiait alors l'auteur fort distingué du Philosophe sans le savoir , c'était le poëme de Richard Camr de

Lion, qui d'emblée l'avait fait entrer à l'Académie française, en 1786, et l'invocation royaliste que, depuis lors, on avait tirée de ce poëme par de touchantes allusions :

0 Richard, ô mon roi , L'univers t'abandonne !

Le général Montalembert, auteur de travaux sur les fortifications contraires à ceux de Vauban , se présenta aussi à l'Institut; mais il retira sa candidature, pour la section de mécanique, dès qu'il se trouva en présence d'un concurrent, qui n'était' autre que le général Bonaparte. L'Académie des sciences avait reçu dans son sein, en 1747, ce marquis de Montalembert , lieutenant-général en Saintonge et en Angoumois, puis maréchal de camp, qui avait épousé, plus tard, M Ue Marie de Comarieu , spirituelle maîtresse de maison. Leur hôtel, contigu à la propriété des religieuses de Bon-Secours de la rue de Çharonne, avait appartenu au Comte de Clermont: on y jouait la comédie sous l'ancien régime.

M. Girault de Saint-Fargeau nous dit que, Réaumur habita, rue de la Roquette , un hôtel dessiné par Dulin , et nous apprenons, d'autre part, que le même architecte y construisit, en 1708 , un hôtel sur la droite, près du couvent de la Roquette, pour le financier Desnoyers. Réaumur, si ingénieux naturaliste et physicien, dont le thermomètre a fait le tour du monde, étudiait la fabrication de la porcelaine : raison de plus pour qu'il se rapprochât de la manufacture de Pavie. Toutefois, en 1720, l'hôtel Desnoyers servait de petite maison au duc de Biron.

A ladite date, Bévière, maître de pension, occupait trois maisons en face, et les religieuses anglaises du quartier Saint- Victor avaient affermé à un marchand de vin et à un jardinier deux propriétés sur la même ligne que l'hôtel, mais plus près de la Bastille.

Le 71, maison de plaisance bâtie postérieurement, ne fut pas à Bévière ; mais cet instituteur avait assurément le 93 et le 95, si ces immeubles n'appartenaient pas aux religieuses de la Roquette. Une tradition orale, qui en fait un ancien logis de la reine Blanche, n'est guère justifiée que par un escalier à vis, bien conservé , qui peut dater du siècle de saint Louis. Mais Henri II et Henri IV ont eu, c'est à n'en pas douter, une maison de plaisance au lieu dit la Roquette, et en voilà le reste.

D'autres bâtiments et un terrain se rattachant à la royale maison dont nous parlons, furent acquis, sous les auspices de la duchesse de Mercœur, par les religieuses de Notre-Dame-dela-Charité ; elles y fondèrent une succursale de leur établissement hospitalier, formé en 1624 près de la place Royale et de la rue des Tournelles. Les hospitalières de la Roquette étaient au nombre de 80 en 1690, et alors elle se séparèrent, avec autorisation, des hospitalières de la place Royale, en devenant les filles de Saint-Joseph. Outre des lits fondés par des paroisses, elles en desservaient 20, consacrés à des femmes malades ou valétudinaires, qui payaient, les unes 30 livres par mois, les autres 400 livres par an à vie. Que de fois une convalescente vint demander une chambre à ces religieuses, rien que pour respirer l'air pur de leurs jardins! L'administration

SOUS NAPOLÉON Ilf . 31

des hospices prit possession, en Tan III, de leur maison, pour en faire une filature. L'aliénation en 8 lots n'eut lieu qu'en 1823. Le principal corps de bâtiment du monastère hospitalier se retrouve au n° 125, et sa boulangerie au 152, qui attenait à'son cimetière.

La rue de la Roquette finissait à la rue des Murs-de-la- Roquette; elle ne s'est prolongée qu'en 1818 jusqu'à la rue de la folie Regnault, sur l'ancien territoire conventuel. Au delà, elle englobe une ci-devant rue Saint-André. Un pavillon delà Folie-Regnault et son orangerie sont encore au 188 et au 192.

Maintenant, cette longue avenue du Père-Lachaise, des corbillards la sillonnent tous les jours et ne se lassent pas de s'y suivre. Elle est flanquée de deux prisons dont on ne rit jamais, que nous sachions, et pourtant, comme on riait parfois de la Bastille, quand elle se dressait à l'autre boutl Entre les deux prisons substituées au couvent, on exécute les condamnations capitales depuis 1851. Plus haut, la rue de la Roquette a pour industrie exclusive d'orner les tombes du grand cimetière. Lorsqu'un mort oublié dort sous un petit jardin, qu'aucune main ne cultive plus, il y pousse une plante à fleurs jaunes, qu'arracherait un jardinier. Cette plante des terrains incultes est la roquette, humble marraine de la rue.

Page 1