RUE DES TOURNELLES
••avenirs »'y rattachant depuis la mort de Henri II Jusqu'à 1»
prise de la Bastille*
Le tournoi qui coûta la vie à Henri II eut lieu dans la rue Saint-Antoine, auprès de son château des Tournelles. Cathe-
rine de Médicis ne se contenta pas de venger la mort de son
royal époux sur Montgommery, qu'elle faisait poursuivre en le
promettant au bourreau; elle prononça comme un autre arrêt
de mort, qui fut exécuté le premier, contre la résidence royale
pour laquelle Henri II n'avait pas eu moins de prédilection que
Louis XII, François I er , Charles VII, le duc de Bedfort et
Charles VI. Les Tournelles furent abandonnées par la reine-
mère, et Charles IX ordonna de les démolir. Un des deux parcs de ce château, aboutissant près de la Bastille, se transformait en marché aux chevaux, lorsqu'il servit lui-même de théâtre au fameux duel des mignons de Henri lII. t Quélus, Livarot et Maugirons'y rencontraient le 27 avril 1578, à heure dite, cinq heures du matin, avec d'Entragues, Ribérac et Schomberg. Maugiron et Schomberg, n'ayant encore que leurs 18 ans, les laissèrent sur le terrain; Ribérac, mortellement atteint, ne leur survécut qu'un seul jour; Livarot fut un mois au lit, et Quélus, qui avait reçu dix-neuf blessures, en mourait sous les yeux du roi, le 29 mai, à l'hôtel de Boissy, rue Saint-Antoine. Quel baptême de sang pour la rue des Tournelles, qui commençait à peine à se dégager de la rue Jean-Beausire l Dans le tabellionage, les raffinés écrivaient alors : Rue du Parc des Tournelles t sise au lieu dit Jean-Beausire; mais ce dernier nom propre avaitsuffi, sous François I er , à désigner la même rue dans tous actes.
Leschappé, maître ès-œuvres de charpenterie des bâtiments du roi, sous le règne de François II, était propriétaire d'un terrain que Jean-Baptiste Lambert, secrétaire des finances, légua plus tard à son frère Nicolas Lambert, seigneur de Tho-
rigny et de Sacy, demeurant île Saint -Louis. Cette propriété, à l'époque où elle imposait passagèrement la dénomination de Lambert à la rue, comportait 2,500 toises plantées d'arbres et en marais, avec deux petits bâtiments entre la rue Jean-Beausire actuelle, le boulevard, qui n'était encore qu'un rempart, et la rue desTournelles, formée sur un fossé. Le long du même rempart et du parc des Tournelles, une plâtrière et un jardin, assis sur les anciens fossés, au même lieu dit] Jean-Beausire, appartenaient en 1583 à Christophe David, cordier, qui les tenait de Marceau Jacques, et il y avait pour voisins: Guillaume Buné d'une part, et Pierre Billiard d'autre part. Vers la même date, Louis Lorier, taillandier, vendait à Gabriel Fourdinier, marchand de vin et archer du guet à pied, deux corps d'hôtel, cour, jardin et puits mitoyens, avec entrée et issue au parc des Tournelles et à la rue Jean-Beausire, près la porte Saint- Antoine. A deux années de là, les prévôt et échevins cédaient à Anne-Dorothée Aubry, femme de Lecomte de Nonant, un terrain contigu au rempart, et, plus d'un siècle après, Françoise-Angélique Aubry, veuve de Cochefiliette, comte de Vauchelard et autres lieux, avait encore en cet endroit la maison et le jardin de son père, le président Aubry. L'habitation de la comtesse ne touchait pas à la maison occupée par Pierre Collin, huissier de la chambre du roi, qui en avait deux se joignant; les tenantsde Pierre Collin, entre la rue desTournelles et celle Jean-Beausire, étaient Thevenot d'un côté, Mansart de l'autre ; Guillaume Mercier avait joui des deux propriétés de l'huissier, avant Robert Lebaube, qui s'en était rendu adjudicataire au Châtelet dès l'an 1600
Jules-Hardouin Mansart, fils adoptif ou naturel et élève de François Mansart, le grand architecte, disposa de plusieurs maisons dans le voisinage de l'hôtel qu'il s'éleva (28, rue des Tournelles) sur un emplacement que le bureau de la Ville lui avait concédé en 1687. Saint-Simon le dénonce comme un usurpateur de la réputation posthume de son maître et du talent naissant de l'architecte Lassurance, qu'il tenait enfermé et qui dessinait force plans, que le geai signait avec une plume de paon. De quels profits, pourtant, et de quels honneurs ne regorgeait pas Hardouin-Mansard, surintendant des bâtiments? Et comment toutes ses privautés, qui nous étonnent aujourd'hui, eusssent-elles formalisé les grands seigneurs, les princes, qui lui en voyaient prendre avec le roi ? Il avait plus de crédit que Lenôtre, parce qu'il avait plus d'audace. Que de fois un adroit courtisan changea d'hôtel ou de château pour que Louis XIV lui sût gré d'avoir choisi son architecte ! D'autres flatteurs trouvaient économie à s'aliter volontairement, en prenant Fagon pour médecin. Hardouin, bien que poussé par François, comment avait-il débuté? Est-ce bien lui qu'on avait vu tambour, tailleur de pierres, maçon, piqueur, et qui avait si bien fait son chemin ? Il mourut si subitement, en ce château de Marly qui était de lui, qu'on le crut empoisonné par les fermiers des postes, accusés de concussion. « Par l'inventaire de Mansart, rappelle Brice, on a vu qu'il avoit amassé quantité de choses de diverses espèces, qui avoient du rapport à sa profession et à sa charge, qu'il n'avoit cependant occupée que depuis l'année 1699 jusqu'en 1708, que sa mort arriva. » De son ancienne demeure, page d'architecture illustrée par
Mignard, Allegrain et Lebrun, nous avons déjà vu une face en passant boulevard Beaumarchais. Jacques-Hardouin Mansart, ' comte de Sagonne, en avait hérité; cet héritier, en cessant de vivre, laissa pour créancier le comte de Noailles, duc de Mouchy, que le parlement envoya en possession à la place du défunt, par arrêt du 12 avril 1769.
Le plus célèbre locataire des Mansard fut, à coup sûr, Ninon de Lenclos, morte chez eux plus que nonagénaire. Le plaisir et l'esprit s'étaient jeté un défi ; la vie brillante de Ninon fut la course, et le but s'éloigna comme avec des ailes, tant que les rivaux coururent côte à côte ; par malheur l'un des deux coureurs finit par rester en arrière ; le gagnant retourna la tête plus d'une fois, avec une générosité qui rappelait le rival distancé, pour reprendre la même haleine, et néanmoins il garda l'avantage, il fut seul à toucher le terme : 17 octobre 1706 Au moment où naissait la fille de l'épicurien M. de Lenclos, on achevait la place Royale, substituée au marché aux chevaux, et les duels de refleurir encore sur ce terrain incorrigible, malgré les édits de Louis XIII, dont la statue y surgissait bientôt, et aussi, ce qui prouvait bien l'envie de tout braver, sous les fenêtres de l'hôtel Richelieu. Le grand Condé, n'étant que duc d'Enghien, d'Efûat, La Rochefoucauld, Longueville, Coligny, d'Estrées, les Villarceaux et beaucoup d'autres se montrèrent successivement bien moins exigeants que La Châtre, qui osa faire signer à la belle Ninon , dont les adorateurs eussent à peine tenu place Royale, la promesse de n'aimer plus personne après lui-même. La fameuse chambre jaune, dans laquelle des protêts criblèrent ce billet, était sans doute n° 56 ,
plusieurs maisons de la rue des Tournelles ayant servi de refuge à l'insolvable . Mais pas de riche cadeau, pas même de bagatelle qu'elle voulût accepter d'un amant ! Au reste, le salon * de M lu de Lenclos ne s'ouvrait pas que pour Marion Delorme ; d'honnêtes femmes s'y montraient assidues, en y formant leurs fils aux bonnes manières ; Molière y lut Tartufe devant un auditoire qui, dans son sein, comptait jusqu'à des [prudes. Des longues heures que M me Scarron avait passées rue des Tournelles, il restait un tel souvenir à M me de Maintenon qu'elle essayait, une fois bien en cour, de rendre la pareille à son ancienne amie ; seulement celle-ci eut l'esprit d'éluder une invitation, tant soit peu suspecte, qui la menaçait de conseils et d'exemples qu'elle se sentait incapable de suivre. Il y avait beau jour que des jésuites, des jansénistes, bon nombre de dévotes , dans l'espoir d'une conversion , guettaient la vieillesse de Ninon , sans parvenir à mettre la main dessus. La reine elle-même , pour en finir, avait dépêché un exempt chargé d'engager la pécheresse à faire le choix d'un couvent. — Je ne me sens encore de vocation , avait-elle dit à l'exempt , que pour celui des
cordeliers Qui fut encore mieux pris? l'abbé Gedoyn.
A force de sermonner M lle de Lenclos , il conçut une passion bien imprévue , bien sincère , bien ardente , qu'eût partagée sans doute sa pénitente, s'il était venu seulement dix ans plus tôt; mais elle en avait 80.
Un hôtel avec jardin, près la rue du Pas-de-la-Mule, appartenait alors à la marquise de Montpeyroux-Saligny , nièce et légataire de Thévenot, prêtre; la famille Vivien ou Vivier y
Lh.S ANCIENNES MAISONS DE PARIS
avait été propriétaire sous Henri IV. La Coiffiertint le cabaret de la Fosse- aux-Lions , que fréquentaient Taljemant des Réaux , Voiture et le gros Saint-Amant , en cette rue du Pas-de-la-Mule, maintenant des Vosges. N'a-t-on pas d'ailleurs appliqué le sobriquet royal de Fosse-aux-Lions à plus d'une maison dont le jardin , du côté du boulevard , gardait le niveau moins élevé de son entrée par la rue des Tournelles? Jean Delorme , chirurgien de la cavalerie légère, avait pignon sur Tune et l'autre rues, du côté delà place Royale.
Parmi les fondateurs des immeubles séculaires qui sont l'objet de la présente notice, ont figuré notablement: — Leredde, maître-général des œuvres de charpenterie du roi, voisin de J.-B. Lambert. — Paul Charpentier, juré ès-œuvres de charpenterie du roi, tenant à Leredde : trois maisons. Charpentier vendait toutou partie, en 1690, à Jean deTurményes, conseiller d'Etat, garde du trésor royal, ex-trésorier de l'extraordinaire des guerres, lequel eut pour successeurs Claude Burgenin, docteur en Sorbonne, puis Ganot, avec le marquis d'Inteville pour locataire. — Guillaume Fontaine, couvreur : grapillon de propriétés. L'une, touchant à la rue Jean-Beausire et au jeu de boules de la veuve Bégat, sous la Régence, était à la disposition de la veuve de Leroy de Sanguin, maître des comptes; une autre, de Marquet de Champignel, qui la tenait des héritiers de Gabriel père, architecte, gendre de Fontaine; une autre encore, de Moreau, vicaire de la chapelle du Pré-Saint-Gervais, qui eut pour héritiers trois Gabriel, dont l'un était Gabriel fils, l'élève et le parent de Hardouin Mansart, plus tard inspecteur-général des bâtiments du roi et premier ingénieur des ponts et chaussées
de France. — Pierre Dumoustier, peintre et valet de chambre du roi, voisin de Fontaine : maison et jardin donnant sur le boulevard. Ses hoirs, qui l'avaient eu pour oncle, furent: Dumoustier, bourgeois; de Roquierre, écuyer, et sa femme; Dumoustier, autre peintre et valet de chambre du roi; Dupont, tapissier du roi et conducteur de la manufacture des tapisseries de Turquie, façon du Levant, pour le compte de Sa Majesté ; M Uc Dumoustier, et enfin la veuve de l'orfèvre Loussel. — Côteà-côte avec Pierre Dumoustier: Pierre Pussain, apothicaireépicier. Ses biens passèrent après lui à sa fille Anne, veuve du drapierFrançois Orry; à sa fille Marie, veuve du joaillier Maupin, et aux enfants de sa fille Geneviève, dont était veuf l'apothicaireépicier Jean Vivant. — Joseph Brunault, auditeur des comptes : deux maisons en regard des Minimes. — Tout proche : Jacques de Gourgues, conseiller au parlement, et postérieurement le comte deDenonville, brigadier des armées, qui acquit une propriété adjacente de Gallois, ancien receveur général des finances de Champagne, et d'Elisabeth Brunault, son épouse. —
Egalement près de Brunault: la présidente de Nicolaï, qui devait aussi être propriétaire près de Leredde, avec dégagement rue Jean-Beausire. — Sur ce dernier point, elle se rencontrait avec Gondouy, lieutenant en l'élection de Paris, et Catherine de Verdun, sa femme, qui vendirent à Philbert de Turin, marquis de Céron. « — Mêmes parages: Larsonnier marchand de vin, à l'enseigne de la Trinité. — Item, copropriétaires en 1684, de trois corps de logis, avec autant de petites cours et de portes cochères : Danréraont, commissaire des guerres, et Marie Anne de Grimaldi, veuve en premières
noces du capitaine Bourgeois de Mafoureau, et en secondes du marquis du DefTand. — Même date, Antoine Dupuis, chantre ordinaire du roi, pour un hôtel qui pouvait être le même que rhôtel signalé par nous dans la notice du boulevard comme une sorte deconservatoiredela musique du roi HenrilV. Dupuis, mitoyen avec la veuve Lecamus et Vauthier, avait acheté de la veuve de Rémond Leclerc, secrétaire du roi. — Près de là, au milieu du règne de Louis XIV: Villayer, conseiller d'État. — Avec ce dernier porte à porte : Pipault, entrepreneur des bâtiments du roi, et puis, M me Tarade, née Pipault.
Aujourd'hui, rien de séculaire entre la rue Saint-Gilles et le boulevard, quoique cette partie de la rue des Tournelles remonte à 1637, comme ancienne rue Neuve-Saint-Gilles. En ce temps-là, presque tout le côté gauche de la rue des Tournelles dépendait des hôtels de la place Royale, de l'établissement des hospitalières dites de la place Royale et du couvent des Minimes. C'est ainsi que les Rohan y prirent jour par derrière, comme M. de Saint-Géran et tant d'autres. Mais du côté droit pareillement* il n'aurait tenu qu'à M m * de Rohan, princesse de Guéménée, de résider sans le moindre loyer, quand Louis XV commençait à régner. Il y échut en effet un hôtel, occupé parle comte d'Estaing et ayant fait partie antérieurement du patrimoine des Aubry, aux héritiers de M m * de Rohan, c'est-à-dire à un capitaine des vaisseaux de Sa Majesté, au prince de Montauban, à l'archevêque duc de Reims, à la veuve du comte de Mortagnë et au prince de Guémenée, duc de Montbazon, pair de France, qui tous, sans exception, étaient Rohan. Seulement le duc et pair n'était
habile à exercer ses droits dans la succession que représenté par M. Philippe Auguier t curateur nommé à sa personne et à ses biens.
Cependant le comte de, Penonville avait pour nouvelle voisine la comtesse de Francivez, et ce n'était pas loin du n° 50, qui se rajeunit et jette la poudre aux yeux avec un autre nom que voici : Pompadour. Par là florissait également l'hôtel de Melun, dont fit emplette Àllyre, marquis de Langeac, grand sénéchal d'Auvergne.Quel numéro portait alors la maison de Proustot de Montlouis, marchand de vin suivant la cour? Aujourd'hui c'est 58. Un peu plus loin, M. Aviat, receveur des tailles de l'élection de Paris, occupait l'ancien logis de la musique du roi.
L'architecte Cressot a joui de la propriété contiguë; mais c'était sous le règne suivant, et M. Moreau, conseiller d État, habitait celle-ci ou l'autre. De plus, en remontant la rue, et sans qu'il y eût lieu de la traverser, on passait devant un hôtel Mallet de Trumilly, accolé à un hôtel d'Haroncourt, puis devant un autre, où M. de Biercourt, trésorier de l'École militaire, avait des bureaux sous ses ordres pour la perception des deniers, qui était l'un des devoirs de sa charge, et comme le montant des droits sur la fabrication des jeux de cartes appartenait à l École militaire, les versements de cet impôt indirect se faisaient chez M. de Biercourt. Que si l'on remontait encore vers la Bastille, on laissait à main gauche la cour des Miracles, passage à la rue Jean-Bcausire, et on se trouvait à la porte d'une maison où un naturaliste, M. de Badières, montrait aux amateurs sa collection de crustacés, principalement de crabes.