‹ Les anciennes maisons de Paris sous Napoléon III (volume 3)Chapitre 33 sur 66 · QUAI DE LA RAPEE · texte numérisé non relu

QUAI DE LA RAPEE

Les martiales*. — La «ranae-aux-Merclcrs. — Le uef de la Bapée, — La terre du môme nom. — Lei LuKembourg-Brlcnne. — MM. «a Bercl. — I.a vigne de .Cbaulnee. — Le due de «eavres. — L'étaBf; de Berel. — Pajot d'Ona-cn-Bray. — Le contrôleur de la maison du rt-gcnt. — Orry. — Mme de Parabère ci ses voisins. — Les frère» Pârls.— Le tort. — La barrière. — La chapelle Saint-Bonnet.— La ruelle »ui Mousquetaires. — M. de la Bapée. — Le procureur de la cour. — Les Marronniers. — Les Joutes. — Les matelotes.

Dès l'année 1098, le prieuré de Saint-Martin-des-Champs exerçait des droits seigneuriaux à Con flans, dont la cure demeura à la nomination du prieur. Berci et la Râpée faisaient partie de la paroisse de Con flans, en môme temps que du fief de laGrange-aui-Merciers, déjà connu sous ledit nom en 1172.

sors NAPOLÉON III.

Le chef-lieu de cette seigneurie était d'abord une maison de campagne, ou pour le moins un grenier d'abondance, à Tusage des merciers de Paris, dont la communauté se fonda, qui plus est, dans la circonscription censuelle et paroissiale de Saint-Martin-des-Champs, rue Quincampoix. Dès 1119, les mêmes martiniens étaient propriétaires d'une place aux Halles, dites à l'origine marché des Petits-Champs ou des Champeaux; sur cette place, Àdelende Genta fit construire une maison, avec un four, pour lequel elle obtint du roi, en 1 137, non-seulement des immunités, mais encore le privilège de l'exploitation des Halles. Ayant été acquis depuis lors, par Adam, évêque de Thérouanne, ancien archidiacre de Paris, maison et four lui rapportaient 13 livres. Un fief de Térouenne ou Thérouanne était voisin du côté de Saint-Eustache; il appartenait à l'évêché de Thérouanne, avant de rentrer dans le domaine du roi. Adam fit donation du four et de la maison de Genta aux religieux de Saint-Martin, en 1223, et, à six ans de là, cet évêque entrait simple moine à Clairvaux. Comme ladite propriété a été principalement connue sous la désignation de fief de la Râpée, nous ne découvrons pas en pure perte que plus d'un rapport la relie au fief de la Grangeaux-Merciers ou de Berci, duquel s'est détachée une terre de la Râpée. La Grange-aux-Merciers est célèbre comme théâtre de grandes assemblées sous Charles VI, puis sous Louis XI, et pour avoir appartenu à Pierre de Giac, chancelier de France, puis a Jean de France, duc de Berri. Rappelons aussi que, lors de l'avènement de François I er , Antoine de Luxembourg, comte de Brienne, et sa femme, née deCoetivy, laquelle avait eu pour

LES ANCIENNES MAISONS DE l'AKIS

mari en premières noces Jacques d'Estouteville, chambellan du roi , se virent tous les deux condamner, étant propriétaires de la terre de Berci ou Grange-aux-Merciers, à payer 4 livres 14 sols aux religieux de Saint-Martin, seigneurs hauts justiciers de la Grange-aux-Merciers, terres et prés, etc. Quarante années plus tard, des commissaires ayant élé chargés de remplacer par des constructions plus régulières toutes celles qui déparaient les halles et marchés, si bien embellis d'un côté par la fontaine des Innocents, on rebâtissait de fond en comble notre hôtel de la Râpée, au coin du marché aux Poiréeset de la rue de la Cordonnerie; assez grand bâtiment, depuis sa transformation, vu qu'on le divisa ultérieurement en quatre. Le principal de ces corps de logis se trouvait la boutique d'un cordonnier, avec une Râpe pour enseigne. L'image de Saint-Martin ne décora qu'après, et sur une autre face» l'hôtel de la Râpée, dit également du Four de Saint-Martin, dont les martiniens tiraient 3,000 livres de revenu, sous Louis XIV. Seulement Berci reconnaissait d'autres seigneurs que ces religieux.

À l'époque même où, sur un différend entre Saint-Martindes-Champs et Antoine de Luxembourg, une sentence avait prononcé; à cette époque déjà ne connaissait-on pas plus d'un propriétaire de la terre de Berci ? Elle n'était pas entrée tout entière , sous Louis XII, dans la famille Malon, originaire du Vendômois, par le mariage de Anne Robert, fille d'un greffier criminel au parlement, avec Jacques Malon. Nicolas, fils de Jacques, en hérita, et succéda aussi à son beau-père, comme greffier. Puis une génération de Malon se

composa de Claude, qui épousa une Séguier; de Bernard, secrétaire de Catherine de Médicis, et de Charles, président au grand conseil, comme son fils le fut ensuite. Anne-Louis- Jules, que la reine Anne d'Autriche et Louis XIV, représenté par Mazarin, avaient tenu sur les fonts baptismaux, était maître des requêtes, et fondé à se qualifier seigneur de Berci, Conflans, Pont-de-Charenton, les Carrières et la Grangeaux-Merciers; il se faisait appeler M. de Berci, tant qu'il ne quittait pas la petite tenue. Son arrière petit-fils alla plus loin, en prenant le titre de marquis; aussi bien, de conseiller au parlement il passa capitaine de cavalerie au Royal-Cravate. A cette famille, du reste, appartenait exclusivement le château de Berci, dessiné par Mansard, qui fut acheté ensuite par les Nicolaï, et qu'on a démoli depuis un petit nombre d'années, pour y faire passer un chemin de fer. : Cependant que devenait la portion de la même terre acquise à MM. de Luxembourg? Antoine, dans cette famille, avait été la tige des branches de Brienne et de Pinéi • la première s'éteignit en 1608, et la seconde passa, en 1620, dans la maison d'Albert de Luynes. De plus, Marguerite de Luxembourg, Glle du duc de Pinéi, s'était mariée dans la maison de Gesvres. Par conséquent, si le hasard tout seul a remis un d'Albert et un deGesyres, à Berci, quelque peu en possession de ce qui avait appartenu à Luxembourg, comte de Brienne, est-ce que le hasard n'a pas assez bien fait les choses ? Charles d'Albert, duc de Chaulnes, filleul de Charles I er , roi d'Angleterre, et de Henriette de France, qui fut trois fois ambassadeur à «Rome, pour assister aux élections de Clément IX, de Clément X et d'Alexandre VIII,

n LKS ANCIKNM S MAISONS I» I'aHIS

avait à la Râpée de Berci une propriété, qu'on nommait la Vigne de Chaulnes. Plus près de Paris et moins loin de Berci, une maison de campagne à Potier, duc de Gesvres, gouverneur de Paris, se remarquait vers la fin du grand règne. Entre ces deux propriétés s'étalait Téta ng de Berci, dont l'eau presque dormante descendait de Montreuil pour s'écouler, comme à regret, dans la Seine. C'était une pièce d'eau toute faite pour Vagréraent d'un jardin, dessiné dans la vigne de Chaulnes par Lenôtre. Un buffet d eau et des bassins y furent établis par un carme, Sébastien Truchet, mécanicien très-distingué, membre de l'Académie des sciences. Louis-Léon Pajot d'Onsen-Bray, intendant général de la poste aux lettres, qui ne succédait pas directement au duc de Chaulnes, réunit là des oiseaux aquatiques. Une ménagerie, une orangerie, un laboratoire de chimie et un cabinet de curiosités donnaient alors de l'importance à cet hôtel de campagne; le bâtiment en était placé du côté de la rue de Berci, c'est-à-dire au fond du jardin, et il était simple, mais plus grand que les pavillons du même genre qui se suivaient, les uns près de la rue, les autres près du quai de la Râpée, appelé Chemin le long de la Rivière. Au nombre de ceux-ci figurait la maison de plaisance de M. de Gesvres, acquise en l'année 1717, ou peu s'en faut, par on M. delà Croix, que tout nous porte à croire Pierre de la Croix, contrôleur de la maison du régent : une rivière anglaise était formée dans le jardin de cette propriété par 1 écoulement du trop-plein de l'étang, et un ponceau voisin livrait passage, sous le chemin, à ce cours d'eau, qui, sans fracas, se perdait dans la Seine. M. Pajot, qui laissait au roi, par testament,

tes curiosités de toute sorte qu'il avait rassemblées, cessa de vivre en 1754.

Les deux maisons que nous venons de citer paraissaient les aînées de quatre autres, qui embrassèrent également l'étang. L'une, touchant à l'ancienne vigne de Chaulnes , appartenait à M - * le Vayer; une ensuite, à M. de la Vieuville, ayant M m * de Maulevrier pour locataire ; celle d'après, à M. de la Croix, déjà pourvu de l'ancienne maison de Gesvres, et la propriété qui séparait l'une de l'autre les deux siennes était A M. Orry. lté sait-on pas que Philibert Orry , ce financier si malmené dans les Mémoires de Saint-Simon, est devenu contrôleur général? Son frère, Orry deFulvy, a été conseiller d'État, intendant des finances. Celui des deux Orry qui a acquis ladite maison de plaisance en cède la jouissance, peu de temps après, à M" e de Parabère , née Coatker de la Vieuville , maîtresse en titre du régent. Elle a épousé, en 1711 , César-Aleiandre de Beaudéan , comte de Parabère; mais celui-ci n'a pas tardé, comme nous le dit Saint-Simon, à comprendre que rien de bon ne le retenait en ce bas monde. M me de Parabère est veuve: tant mieux, en vérité, pour son mari! Car elle s'est dit: Tout est permis , tant que la raison conserve son empire 1 Le duc d'Orléans lui a donné tout récemment un château à Asnières; elle demeure néanmoins, aux antipodes d'Asnières, locataire de cet autre château en miniature, où une galerie , une orangerie et des écuries rendent le jardin encore plus exigu. Comme M* e de Parabère et sa cour y seraient à l'étroit, si M. de la Croix, dont le régent fait la fortune, n ouvrait pas à droite et à gauiÇfTdeux portes de communication, qui triplent la villa I

28 LES ANCIILISJiKS MAISONS DE PaKIS

A cette époque, le duc de Rohan a sa petite maison sur la môme ligne , mais plus éloignée de Paris que l'hôtel de campagne Pajot. Une ou deux autres villas au notaire Lechanteur sont les dernières à distinguer au delà. L'ancienne terre des Luxembourg ne va pas plus loin dans ce sens. Tout près est la Grange-aux-Merciers , l'ancien chef-lieu de justice féodale, au bout et en face de la rue de Berci.

A Berci même, les Malon ont vendu une partie des jardins de leur château aux quatre frères Pâris, qui ont fait élever là, sur le plan de Dulin , un si beau pavillon que parfois on le décore aussi du titre de château. Ces frères Pâris, enrichis par la fourniture des vivres aux armées d'Italie et de Flandre, présentent au régent un mémoire contre le système de Law, qai d'abord les fait exiler en Dauphiné; mais, alors qu'arrive la débâcle, ils sont rappelés et chargés d'une opération qui consiste à soumettre au visa tous les papiers du système, pour en écarter la valeur fictive des dettes réelles dont l'État est garant. Ainsi rivalise la fortune des Pâris* avec celle de Law, et c'est le crédit surtout de l'Egérie de la Râpée , M œe de Parabère, qui fait pencher tour à tour la balance du côté de celui-ci, du côté de ceux-là.

La rue de Berci se qualifie en ce temps-là de la Râpée, depuis la rue Contrescarpe jusqu'au clos do Rambour, qui doit sa dénomination soit à un sire de Rambures ou Rambour , près d'Abbeville , soit aux grosses pommes de rambour , dont la réputation a commencé dans cette localité picarde. Le port de la Râpée commence nominativement à la hauteur de la rue Traversière, point où Ton cesse de l'appeler port au Pswe. Od

y décharge une quantité de pierres de taille et de moellons, venant de Charonne et de Montreuil, afin de les transporter plus loin, par eau, à la remonte ou à la descente; çà et là, des piles de bois de charpente et à brûler, fraîchement débarqué, séparent aussi la Seine du chemin. Mais le chantier ne domine qu'en deçà du clos de Rambour ; au delà, c'est la petite maison. Différence qu'expliquerait la situation de la barrière urbaine, dite de Saint Bonnet , qui touche au clos, rue de Berci. Mais, du côté de la rivière, Paris est limité plus bas: voyez plutôt la patache des douaniers, ancrée au-dessous du port au Plâtre 1

La chapelle Saint-Bonnet a été établie sur le port de la Râpée par Jean Bonnet, avec une succursale de l'hôpital du Nom-de Jésus. Cet établissement de bienfaisance, que saint Vincent de Paul avait fondé au faubourg Saint-Laurent pour 30 vieillards des deux sexes, incapables de gagner leur vie, était desservi par des sœurs de la Charité, sous la direction des prêtres de la Mission de Saint-Lazare. Jean Bonnet avait été élu, le 10 mai 1711, général de cette congrégation lazariste; nous le regardons comme originaire de Clermont, où saint Bonnet avait été évôque. Le jardin de la succursale hospitalière succédait partiellement au clos de Rambour; elle n'occupait pas que la maison, convertie sous la République en filature, qui porte maintenant, sur le quai, le n° 58.

La ruelle anonyme qui débouche près du n° 56 , fut la ruelle aux Mousquetaires ; on pouvait déjà s'y couper la gorge, entre soldats do cette arme , avant que le 52 ne fût bâti. La maison seigneuriale de la Râpée fut néanmoins représentée par ce 52.

LES ANCIKNNKS MAISONS DE PARIS

C'est vraisemblalement au milieu du xvi' siècle que les marliniens étendirent à une maison des champs la dénomination du petit fief en ville, dont le siège était bouleversé par la transformation des Halles. L'aliénation de ce bien de campagne n'en sépara pas tout à fait les honneurs de la seigneurie, à une époque où Bassompierre connaissait maintes seigneuries par-dessus lesquelles un lièvre n'avait pas de peine à sauter tous les jours. Un commissaire général des guerres fit reconstruire la maison de la Râpée, qui fut, de plus, à son profit, une savonnette à vilain. Les parvenus aimaient à changer de nom, fussenl-ils même gentilshommes de nouvelle impression. Il y eut donc un M. de la Râpée, mais beaucoup moins longtemps qu'un M. de Bcrci. Plus tard, M me de Parabère avait pour seigneur honoraire, à la Râpée, M. Hébert, procureur de la cour, qui n abusa sans doute pas des droits qu'il n'avait plus; mais un seul mur le séparait d'une des deux maisons de H. de la Croix, officier chez le duc d'Orléans, voisin de M me de Parabère. Sous les fenêtres de M. Hébert stationnait le bac, dans lequel on passait la Seine. Son jardin se ressentait aussi des agréments que distribuait aux propriétés riveraines l'étang de Berci, ultérieurement réduit à l'état de ru de Montreuil, puis encaissé dans l'égout de la Râpée. Des marronniers, devant la porte, avaient sans doute été plantés par les religieux de Saint-Martin-des-Champs. Aussi la maison de la Râpée devint-elle postérieurement la guinguette des Grands- Marronniers, où Ton buvait surtout et Ton dansait. Raynal, en outre, y servait des matelotes et des fritures qui rivalisaient avec celles des traiteurs du Port-à-1' Anglais.

Ce n'était plus le cas d'y arborer renseigne de la Râpe, surtout si cette image représentait une grappe de raisin sans ses grains. L'ancien fief avait pu devoir son nom à du petit vin de la seconde pressée, qu'on débitait aux portes de la ville, avant même que celle-ci n'englobât les Champeaux. Mais on appelait aussi Râpée au moyen âge une sorte de jeu de quilles, ou d'emplacement pour y jouer. <

Quant à la Râpée, de IJerci, elle servit avec Rerci d'entrepôt aux vins de Bourgogne : jus de la treille on ne peut moins râpé, lorsqu'il justifiait sa bonne réputation 1

Les mariniers du port n'en étaient que plus nombreux. Ils avaient obtenu la permission de donner des joûtes, auxquelles la pantomime et la musique militaire fournissaient des intermèdes, et qui se terminaient le plus souvent par un feu d'artifice. Pour assister à ce spectacle, le public prenait place dans une enceinte réservée ; mais les propriétaires riverains, plus nombreux que précédemment, se trou- vaient aux premières loges. Les piétons qui, pour aller à la Râpée ou en revenir, suivaient le bord de l'eau, payaient 3 deniers de péage sur un petit pont qui dominait l'égout des fossés de l'Arsenal.

Les gros traitements des fonctionnaires et dignitaires de l'Empire amenèrent assez rapidement l'encbérissement des matelotes, à l'ombre des grands marronniers : on en servait au prix de 36 à 300 francs jusque dans un bateau, sous une tente, en face delà maison, derrière laquelle, par bonheur, on dansait à bien meilleur compte les dimanches et jours de fête. Ce restaurant ne tarda pas toutefois à se transférer àBerci.

Plusieurs autres des maisons dont nous avons parlé n'ont pas entièrement disparu. Nais faut-il allonger encore l'histoire du quai de la Râpée? Elle tenait avant nous en trois lignes.

Paru. — Typ. Djpray d« laMahérie, boulorard Bonn»-Noa?clU f 56.— 401-

Da quai de la Tournelle et des rues Saint-Louis-en-l'Ile, Michel loComte, Grenier-Saint-Lazare, Montmorency et Richer.

ISotices historiques, entièrittunt initlUc*. te rattachant à VoHvmije intitule :

PAR M. LEFEUTO

Monographies publiées p:tr livraisons séparées, avec une table do concord mee cl une

table alphabétique par série.

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