‹ Les anciennes maisons de Paris sous Napoléon IIIChapitre 31 sur 65 · RUE SIMON-LEFRANC · texte numérisé non relu

RUE SIMON-LEFRANC

avec jardin et une petite par-derrière ; les deux voisins du nouveau-venu sont M. de Lillentroy et M. Essaim, va!et-de-eliambre du roi. Puis un jeu de paume s'établit dans ladite propriété, il une époque où le billard s'ajoute aux jeux de cartes et de dés en usage dans la plupart des jeux de paume. Mais ce n'est déjii plus un tripot alors qu'un autre membre de la famille Benoît y a pour acheteur le peintre Largillière, qui remplace la petite maison par un hôtel, sur la rue Geoffroi- Langevin. Quant à la grande, par le temps qui court, elle doit (nous ne pourrions nous y tromper que d'une porte) elle doit être numérotée 6, rue Simon-Lefranc ; néanmoins elle ouvre rue du Temple.

Dans l'hôtel contigu, le valet-de-chambre du roi succédait à M. de Mesmes, seigneur d'Avaux, conseiller au parlement, maître-des-requêtes, puis conseiller d'État, sous les règnes de Henri IV et de Louis XIII. Un de Mesmes a été le dernier des gardes en titre du trésor des Chartes, mais il n'est pas même entré en fonctions : nommé au mois d'octobre io8i, il s'est démis de sa charge au mois de janvier suivant, et elle a été réunie immédiatement ii celle de procureurgénéral au parlement. Plusieurs des membres de cette famille illustre ont dû résider dans l'hôtel, où Simon-Lefranc lui-même les avait précédés, s'il convient de s'en rapporter au seul on-dit qui circule dans toute cette rue.

Sauvai parle d'un Symon-Franque, dont la mort serait antérieure à 1211, et c'est exactement le nom sous lequel, h 16 années de lii, on coi.naissait déjà la rue. Parmi ses habitants, en 131o, liguraient : Jehan le Coifjier, Pierre le Coiffler, Jehan de Fontenoy, ouvrier de dras de soie, Aliz la Laundine, filleuse de soie.

Rue Mauliiiée. (il

Buerc, imbuere, mouiller, laver ; bicée, légère vapeur, lessive; mauimée, mal lavée, humidité nuisible, linge en mauvais état qui sèche. La signitication de ces vieux mots, quelle que soit l'acception dans laquelle on les prenne, prouverait que la rue Maubuée, construite avant la lin du xni« siècle, ne tarda pas à éprouver le besoin urgent d'une fontaine. Celle-ci, une fois établie à l'angle de la rue Saint-Martin, lit dire : rue de la Fontaine- Maubuée. Le nom de la Baudroierie n'en prévalut pas moins de 1398 à 1533, et il appartient encore i\ une impasse dans la rue de Venise; puis la rue de la Baudroierie reprit celui que sa fontaine lui avait fidèlement gardé.

D'ailleurs, elle fait si bien suite à la rue Simon- Lefranc qu'on ne les a pas toujours distinguées l'une de l'autre. Par exemple, ne portait-on pas exclusivement au compte de la rue Maubuée, en 1715, un efl'ectif de 73 maisons, qu'on retrouve indiqué sur le plan de Lacaille? Elle n'y pouvait atteindre que si toutes les maisons de la rue Simon-Lefranc s'additionnaient avec les siennes, qui, depuis lors, sont restées invariablement ce qu'elles étaient. Combien de chance on a d'y être heureux, si le bonheur tient peu de place! Autant de petites portes, presque autant de garnis où l'on couche par chambrée ! N'est-ce pas de très-longue date que de la sorte on y loge h la nuit? Toujours à pied, jamais à cheval ! Le meilleur cabaret

(1) Notice écrite en 18G4.

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y était, sous Louis XV, l'auberge du Dauphin, où chaque repas revenait à lo sols.

Une maison, vers le milieu de la rue, du côté gauche, appartenait h mijuge vendeur de vin, nommé Dumesnil, au commencement du même règne. La suivante, qui touchait par-derrière à l hôtel Jabach de la rue Neuve-Saint-i\Ierri, était ti l'enseigne de la Cage : un teinturier en payait le loyer au collège de Dormans, dit de Beauvais, représenté par MM. Nicolas Boutillier, principal, Charles Rollin, coadjuteur, Nicolas Poincenet, sous-maître, Jean de la Marre, procureur, François Bucaille, Jean Vittement et Bucaille le jeune, chapelains et boursiers. M. de la Place, un gentilhomme, était propriétaire de la maison qui venait après. D'autre part, la famille de Jean Coquerel, capitaine au régiment Dauphin, avait l'une des propriétés d'encoignure de la rue.

La duchesse de Bouillon servait une petite rente, avant la Révolution, î^i la veuve de son cocher Jasmin, et cette veuve donnait son adresse littéralement 'à la fontaine Maubuée, qu'on avait reconstruite en 1734. Jasmin avait rossé un théatin, que lui préférait la suivante de la duchesse; et, pour échapper à Bicêlre, dont ses maîtres le menaçaient, il s'était pendu dans sa chambre, ù l'hôtel de Bouillon. Le fait est, par malheur, que cette maison princière avait à craindre les indiscrétions domestiques; on y vivait de telle façon que la duchesse l'emportait sur le duc, en ne sauvant que les apparences !

Quai «le la Ràpoo. (i)

Les Martiniens. - — La Grange-aux-Merciers . — Le Fief de la Râpée. — La Terre du même Nom.

— Les Luxembourg-Brienne . — MM. de Berci.

— La Vigne de Chaulnes. — Le Duc de Gesvres. — L'Étang de Berci. — Pajot d'Ons-en-Brag. — Le Contrôleur de la Maison du Régent. — Orry .

— jj/me (le Parahère et ses Voisitis. — Les Frères Paris. — Le Port. — La Barrière. — La Chapelle Saint- Bonnet. — La Ruelle aux Mousquetaires. — M. de la Râpée. — Le Procureur de la Cour. — Les Marronniers. — Les Joutes.

— Les Matelotes.

Dès l'année 1098, le prieuré de Saiai-Martindes-Champs exerçait des droits seigneuriaux l'i Confions, dont la cure demeura à la nomination du prieur. Berci et la Râpée faisaient partie de la paroisse de Contlans, en même temps que du fief de la Grange-aux-Merciers, déjii connu sous ledit nom en 117:2. Le chef-lieu de cette seigneurie était d'abord une maison de campagne, ou pour le moins un grenier d'abondance, à l'usage des merciers de Paris, dont la communauté se fonda, qui plus est, dans la circonscription censuelle et sur la paroisse de Saint-Marlin-des-Cliamps, rue Quincampoix. Dès l'an 1119, les mêmes martiniens étaient propriétaires d'une place aux Halles, dites à l'origine marché des Petits-Champs, ou des Champeaux, et l'on y débitait de la piquette appelée

(1) Notice écrite en 1864.

vùi de râpure ou oripé ; sur cette place, Adelende Genta fit construire une maison, avec un four, pour lequel elle obtint du roi, en l'an 1137, nonseulement des immunités, mais encore le privilège d'une exploitation aux Halles. Ayant été acquis, depuis lors, par Adam, évêque de Tliérouanne, ancien archidiacre de Paris, maison et four lui rapportaient 13 livres. Un fief de Tliérouanne était voisin, du côté de Saint-Eustache ; il appartenait à l'évêché de Tliérouanne, avant de rentrer dans le domaine du roi. Adam fit donation du four et de la maison de Genta aux religieux de Saint-Martin en 1223, et, ii six ans de là, cet évêque entrait simple moine à Clairvaux. Comme ladite propriété a été lief, donnant aux seigneurs religieux des droits de mesurage, d'étalonnage, de justice, et principalement connue sous la désignation de la Râpée, nous ne découvrons pas en pure perte que plus d'un rapport la relie au fief de la Grange-aux-Merciers ou de Berci, duquel s'est détachée une terre de la Râpée.

La Grange-aux-Merciers a plus d'un titre à la célébrité, comme théâtre de grandes assemblées sous Charles VI, puis sous Louis XI, et pour avoir appartenu h Pierre de Giac, chancelier de France, puis à Jean de France, duc de Berri. Rappelons aussi que, lors de l'avènement de François I", Antoine de Luxembourg, comte de Brienne, et sa femme, née de Coëtivy, laquelle avait eu pour mari en premières noces Jacques d'Estouteville, chambellan du roi, se virent tous les deux condamner, étant propriétaires de la terre de Berci ou Grange-aux-Merciers, à payer 4 livres 14 sols aux religieux de Saint-Martin, seigneurs haut-justiciers de la Grange-aux-Merciers. terres et prés, etc.

Quarante années ijrlus tard, des commissaires ayant été chargés de remplacer par des construc- .

lions plus régulières toutes-celles qui déparaient le groupe des grands marôliés, si bien embelli d'un côlé par la fontaine des Innocents, on rebâtissait de fond en comble notre hôtel de la Râpée, au coin du marché aux Poirées et de la rue de la Cordonnerie : bâtiment assez agrandi par sa transformation pour qu'on le divisât ultérieurement en quatre. Le principal de ces corps delogis, qui se trouvait la boutique d'un cordonnier, avait encore une Râpe pour enseigne. L'image de Saint-Martin ne domina qu'en 1554 ; elle décorait une autre face de l'hôtel de la Râpée, dit également du Four-de-Saint-Mai-tin, dont les martiniens tiraient 3,000 livres de revenu sous Louis XIV. Seulement Rerci a reconnu d'autres seigneurs que ces moines.

A l'époque même où, sur un ditterend entre les religieux de Saint-Martin-des-Cliamps et Antoine de Luxembourg, une sentence avait prononcé; à cette époque déjà la terre de Berci n'appartenaitelle pas â plus d'un propriétaire? Elle n'était pas entrée tout entière, sous Louis XII, dans la famille Malon, originaire du Vendômois, par le mariage d'Anne Robert, tille d'un greffier criminel au parlement, avec Jacques Malon, Nicolas, fils de Jacques, en hérita et succéda aussi h son beau-père, comme greffier. Puis une génération de Malon se composa de Claude, qui épousa une Séguier; de Bernard, secrétaire de Catherine de Médicis, et de Charles, président au grand-conseil, comme son fils le fut ensuite. Anne-Louis-Jules, que la reine Anne d'Autriche et Louis XIV, représenté par Mazarin, avaient tenu sur les fonts baptismaux, était maître-des-requétes et fondé à se qualifier seigneur de Berci, de Conflans, de Pont-de- Charenton, des Carrières et de la Grange-aux-Merciers; il ne se faisait appeler M. de Berci tout court qu'en petite tenue. Son arrière-petit-tils

alla plus loin, en prenant le titre de marquis; aussi Jiien, de conseiller au parlement il passa capitaine de cavalerie au Royal-Cravate. A cette famille, du reste, appartenait exclusivement le chàte?u de Berci, dessiné par Mansard, qui l'ut acheté ensuite par les Nicolaï, et qu'on a démoli depuis un petit nombre d'années, pour y laire passer un chemin de fer.

Cependant, que devenait la portion de la même terre acquise à MM. de Luxembourg? Antoine, dans cette famille, avait été la tige des branches de Brienne et dePinéi: la première s'éteignit en 1608 et la seconde passa, en 1020, dans la maison d'Albert de Luynes. De plus, Marguerite de Luxembourg, fille du duc de Pinéi, s'était mariée dans la maison de Gesvres. Par conséquent, si le hasard tout seul a remis un d'Albert et un de Gesvres, à Berci, quelque peu en possession de ce qui avait appartenu à Luxembourg, comte de Brienne, est-ce que le hasard n'a pas assez bienfait les choses? Charles d'Albert, duc de Chaulnes, tilleul de Charles F'\ roi d'Angleterre, et de Henriette de France, qui fut trois fois ambassadeur à Rome, pour assister aux élections de Clément IX, de Clément X et d'Alexandre VIlï, avait à la Râpée de Berci la Vigne de Chaulnes. Plus près de Paris et moins loin de Berci, une maison de campagne à Potier, duc de Gesvres, gouverneur de Paris, se remarquait vers la lin du grand règne.

Entre ces deux propriétés s'étalait l'étang de Berci, dont l'eau presque dormante descendait de Montreuil |JOur s'écouler, comme i\ regret, dans la Seine. C'était une pièce d'eau toute faite pour l'agrément d'un jardin dessiné dans la vigne de Chaulnes par Lenôtre. Un bulïet d'eau et des bassins y furent établis par un carme, Sébastien Truchet, mécanicien très-distingué, membre de l'académie des Sciences. Louis-Léon Pajot d'Ons-en-Bray, intendant-général

de la posle aux lettres, qui ne succédait pas directement au duc de Chauhies, réunit \h des oiseaux aquatiques. Une ménagerie, une orangerie, un laboratoire de chimie et un cabinet de curiosités donnaient alors de l'importance à cet hôtel de campagne ; le bâtiment en était placé du côté de la rue de Berci, c'est-à-dire au fond du jardin, et il était simple, mais plus grand que les pavillons du même genre qui se suivaient, les uns près de la rue, les autres près du quai de la Râpée, appelé chemin le long de la Rivière. Au nombre de ceux-ci figurait la 'naison de plaisance de M. de Gesvres, acquise en l'année 1717, ou peu s'en faut, par un M. de la Croix, que tout nous porte à croire Pierre de la Croix, contrôleur de la maison du régent ; une rivière anglaise était formée dans le jardin de cette villa par l'écoulement du tropplein de l'étang, et un ponceau voisin livrait passage, sous le chemin, à ce cours d'eau, qui, sans fracas, se perdait dans la Seine. M. Pajot, qui laissait au roi, par testament, les curiosités de toute sorte qu'il avait rassemblées, cessa de vivre en i7o4.

Les deux maisons que nous venons de citer paraissaient les aînées de quatre autres, qui embrassèrent également l'étang. L'une, touchant h l'ancienne vigne de Chaulnes, appartenait à 'SI'"" Le Vayer ; une ensuite, ii M. de la Vieuville, ayant M""' de Maulevrier pour locataire ; celle d'après, h M. de la Croix, déjà pourvu de l'ancienne maison de Gesvres, et la propriété qui séparait l'une de l'autre les deux siennes était à M. Orry. Ne sait-on pas que Philibert Orry, ce financier si malmené dans les Mémoires de Saint-Simon, est devenu contrôleur-général? Son frère, Orry de Fulvy, a été conseiller d'État, intendant des linances. Celui des deux Orry qui a acquis ladite maison de plaisance en cède la jouissance, peu

de temps après, à M'"« de Parabère, née Coalker de la Vieuville, maîtresse en titre du régent. Elle a épousé, en 1711, César-Alexandre de Beaudéan, comte de Parabère; mais celui-ci n'a pas tardé, coîume nous le dit Saint-Simon, à comprendre que rien de bon ne le retenait en ce bas monde. M™'^' de Parabère est veuve: tant mieux, en vérité, pour son mari ! Car elle s'est dit : Tout est permis, pourvu que la raison conserve son empire ! Le duc d'Orléans lui a donné tout récemment un château à Asnières; elle demeure néanmoins, aux antipodes d'Asnières, locataire de cet autre château en miniature, oi^i une galerie, une orangerie et des écuries rendent le jardin encore plus exigu. Comme M'"" de Parabère et sa cour y seraient à l'étroit, si M. de la Croix, dont le régent fait la fortune, n'ouvrait pas h droite et à gauche deux portes de communication, qui triplent la villa de la favorite !

A cette époque, le duc de Rohan a sa petitemaison sur la même ligne, mais plus éloignée de Paris que l'hôtel de campagne Pajot. Une ou deux autres villas au notaire Lechanteur sont les dernières à distinguer au-delà. L'ancienne tei-re des Luxembourg ne va pas plus loin dans ce sens. Tout près est la Grange-aux-Merciers, ancien chef-lieu de justice féodale, au bout et en face de la rue de Berci.

A Berci même, les Malon ont vendu quelquesuns des jardins de leur château aux quatre Irères Paris, qui ont fait élever à la faveur de cette acquisition, sur le plan de Dulin, un si beau pavillon que parfois on le décore également du litre de château. Ces frères Paris, enrichis par la fourniture des vivres aux armées d'Italie et de Flandre, présentent au régent un mémoire contre le système de Law, qui d'abord les fiiit exiler en Dauphiné; mais, alors qu'arrive la débâcle, il sont rappelés et chargés

d'iiiie opération qui consiste à soumettre nu visa tous les papiers du Système, poiir en écarter la valeur fictive des dettes réelles dont l'État est garant. Ainsi rivalise la fortune des Paris avec celle de Law, et c'est le crédit surtout de l'Égéric de la Râpée, M""^ de Parabère, qui fait pencher tour-à-tonr la balance de l'un et de l'autre côté.

J.a rue de Berci se qualifie en ce temps-là de la Râpée, depuis la rue Contrescai'pe jusqu'au clos de Rambour, qui doit sa dénomination soit à un sire de Rambures ou Rambour, près d'Abbeville, soit aux grosses pommes de rambour, dont la réputation s'est faite dans cette localité picarde. Le port de la Râpée commence nominativement à la hauteur de la rue Traversière, point oii l'on cesse de l'appeler port au Plaire. Il s'y décharge une quantité de pierres de (aille et de moellons, venant d»; Charonne et de Montreuil, qu'on transporte plus loin, par eau, à la remonte ou h la descente ; ça et lit, des piles de bois de charpente et à brûler, fraîchement débarqué, séparent aussi la Seine du chemin. Mais le chantier ne domine qu'en-deçà du clos de Rambour; au-delà, c'est la petite-maison. Difi'érence qu'expliquerait la situation do la barrière urbaine, dite de Saint-Bonnet, qui louche au clos, rue de Berci. Mais, du côté de la rivière, Paris est limité plus bas: voyez plutôt la pa tache des douaniers, ancrée au-desssous du port au Plâtre!

La chapelle Saint-Bonnet a été établie sur le port de la Râpée par .lean Bonnet, avec une succursale de l'iiôpital du Nom-de-Jésus. Cet établissement de bienfaisance, que saint Vincent-de- P.iul avait fondé au faubourg Saint-Laurent pour ))0 vieillards des deux sexes, incapables de gagner leur vie, était desservi par des sœurs de la Charité, sous la direction des prêtres de l'a Mission-de- Saint-Lazare. Jean Bonnet avait été élu, le 10 mai 1711, général de celte congrégation lazariste; nous

le l'cgardoiis comme originaire de Clermoiit, où saint Bomiet avait été ^évêque. Le jardin de la succursale hospitalière succédait partiellement au clos de Rambour; elle n'occupait pas que la maison, convertie sous la République eu filature, qui porte maintenant sur le quai le n" 58.

La ruelle anonyme qui débouche près du 56 fut la l'uelle aux Mousquetaires; on pouvait déjà s'y couper la gorge, entre soldats de celte arme, avant l'édification du n" 52. Le chef-lieu seigneurial de la Râpée fut néanmoins représenté par ledit 52.

C'est vraisemblablement au milieu du xvi'' siècle que les martiniens étendirent à une maison des champs la dénomination du petit fief en ville dont le siège était bouleversé par la transformation des Halles. L'aliénation de ce bien de campagne n'en sépara pas tout-h-fait les honneurs de la seigneurie, à une époque où Bassompierre connaissait maintes seigneuries par-dessus lesquelles un lièvre n'avait pas de peine i\ sauter tous les jours. Un commissliiregénéral des guerres fit reconstruire la maison de la Râpée, qui fut, de plus, à son profit, une savonnette à vilain. Les parvenus aimaient b. changer de nom, fussent-ils même gentilshommes de nouvelle impression. Jl y eut donc un M. de la Râpée, mais beaucoup moins longtemps qu'un M. de Berci. Plus tard, M""' de Parabère avait pour seigneur honoraire, h la Râpée, M. Hébert, procureur de la cour, qui ne gardait des droits du seigneur que les honneurs à la chapelle; mais un seul mur le séparait d'une des deux maisons de M. de la Croix, otficier chez le duc d'Orléans et voisin de jypne (^ig Parabèi^e. Sous les fenêtres de M. Hébert stationnait le bac, dans lequel on passait la Seine. Son jardin se ressentait aussi des agréments que distribuait aux propriétés riveraines l'étang de Berci, ultérieurement réduit à l'état de rû de Montreuil, puis encaissé dans fégout de la Râpée.

Des marronniers, devant la porte, avaient sans cloute été plantés par les religienx de Saint-Martindes-Cliamps. Aussi la maison de la Râpée devintelle postérieurement la guinguelle des Grands- Marronniers, où l'on buvait surtout et l'on dansait. Raynal y donnait, à l'occasion, autre chose à boire que du râpé ; il servait déjà des matelotes et des tritures qui rivalisaient avec celles des traiteurs du Port-à-l'Anglais. Pas si sot que d'arborer encore l'enseigne de la Râpe, surtout si cette image représentait une grappe de raisin sans ses grains. L'ancien fief devait très-probablement son nom au vin de la seconde pressée qui se buvait aux portes de la ville avant même que celle-ci englobât les Champeaux ; mais on appelait aussi Rcq^ée au moyenâge une sorte de jeu de quilles, ou d'emplacement pour y jouer, connu dans les guinguettes.

Quant ;i l:i Râpée de Berci, avant son incorporation dans la grand'ville, elle servait, avec Berci, d'enirepôt aux vins de Bourgogne : jus de la treille on ne peut moins râpé, lorsqu'il justillait sa bonne réputation !

Les mariniers du port n'en élaient que plus nombreux, ils avaient obtenu la permission de donner des joutes, auxquelles la pantomime et la musique militaire Iburnissaient des intermèdes et qui se terminaient le plus souvent par un léu d'artitice. Pour assister à ce spectacle, le public prenait place dans une enceinte réservée ; mais les propriétaires riverains, plus nombreux que iirécédemment, se' trouvaient aux premières loges. Les piétons qui, pour aller à la Râpée ou en revenir, suivaient h) bord de l'eau, payaient 3 deniers de pénge sur un petit pont qui dominait l'égout des loss'es de l'Arsenal.

Les gros trailements des fonctionnaires et dignitaires de l'Empire amenèrent assez rapidement renchérissement des matelotes, à l'ombre des grands

aoo QUAI DE LA RAPEE.

marronniers: on en servait au prix de 36 à 300 francs jusque dans un bateau, sous une tente, en face de la maison derrière laquelle, par bonheur, on dansait à bien meilleur compte les dimanches et jours de fête. Ce restaurant ne tarda pas toutefois i\ se transférer à Berci.

Plusieurs autres des maisons dont nous avons pai'lé n'ont pas entièrement disparu. Mais faut-il allonger encore l'histoire du quai de la Râpée? Elle tenait avant nous en trois lignes.

Kilo de Seine.

Lettre à M. Léon Cozlan.

Irileilakeii, août IS'iO.

Cher maître,

Si je passe l'été en Suisse, rien à cela que de bien innocent ! Je garde si rarement Paris en celte saison que vous seriez étonné de m'y voir, vous qui n'ignorez pas comment je vis d'ordinaire. Il y a néanmoins quelque témérité de ma port, en ce moment, h mettre le public en tiers dans une telle confidence. Plusieurs libraires ne se contentent pas d'accuser l'éditeur et le rédacteur du recueil intitulé Les Anciennes Maisons de Paris sous Xapoieon III de prétentions exagérées au lucre ; ils les condamnent de ce chef, sans les entendre. J'apprends que celui qui fournit le plus de livres à l'empereur, sans en être que je sache le libraire breveté, a tait rédiger par le plus lettré de ses amis et su lire, comme son propre ouvrage,au cercle de la Librairie, rue Bonaparte, un lo^ng rapport qui traite principalement la question suivante : D'oO vient le prix élevé des livraisons dic recueil de M, Lefeuve? Ce n'est pas la corporation, c'est une coterie qui ne craint pas de se montrer malveillante pour une publication faite en dehors de ses catalogues. Je sais plus d'un libraire incapable de prôner, un livre dont l'éditeur n'est pas en compte-courant avec lui; j'en connais même qui ne souffrent à leur étalage que les ouvrages de leur propre fonds. Mais de la force d'inertie à l'opposition agressive il y a un grand pas, que cette t'ois a franchie uife minorité jalouse, en

comptaiil sur l'impunilé qui ne lui est due qu'îi force de mépris. Si je n'avais pas d'ami dans le cercle oii pareil jeu de commerce est toléré, pour amuser le tapis, 'ne douterais-je du nouveau •genre d'inquisition auquel se livre le saint-oflice d'une profession qui se monti-e, en général, plus libérale? A bas le mur de la vie privée qui favoriserait l'érect'on en tribunal secret d'une commission de fin lex aussi dépourvue de mandai que de but moral et do littérature ! Certains libraires tiennent à justifier, pai" l'intempérance du langage et par la petitesse des vues, le surnom de xiortiers de la littérature, que leur a donné Charles ?iodier. Leurs cancans vont donner de plus* belle s'ils apprennent que j'ai des loisirs, qui ne sont pas sans agréments loin d'eux, et ils vont exiger de l'infortuné M. Rousseau une remise encore plus forte, lorsqu'ils enverront prendre une livraison ou une collection des livraisons parues.

Car ces marchands, sans courir aucun risque, osent prélever beaucoup plus que la dîme, quand un client exige qu'ils se procurent tel ou tel livre (jui ifest pas au magasin, et qu'ils ont essayé d'abord de décrier afin d'en faire prendre un autre. Il est vrai qu'aucun de ces messieurs n'avait deviné, au début, qu'un ouvrage allait réussir sans librairie, sans reliure de prix, sans luxe de papier et d'impression, sans mode fixe de périodicité pour ses fascicules modestes. Mais ce n'est pas une raison pour attribuer maintenant à la surprise un succès qui rapporte moins à féditeuret à l'écrivain {|u'aux libraires qui, bon gré mal gré, sont déjà tous venus chercher dans un bureau très-peu spacieux ce qui n'a pas d'équivalent dans leurs magasins bien plus grands. M. Rousseau peut dire, après Alfred de Musset :

Mo;] verre n'e^l pa^^ gr;;Jid, mais je bois 'ians mon verre.

Cet associé, qui m'a été donné par des relations d'amitié, va ne plus habiter Paris, même en hiver : l'emploi honorable qui le fait vivre ne lui laisse plus la liberté de résider où il lui plaît.

La publication qui est nôtre n'en ira pas moins" jusqu'au bout et sans la moindre interruption : elle n'aura changé ni d'imprimeur, ni de rédacteur, je l'espère : les entreprises plus importantes en peuvent-elles toujours dire autaQt?3Iais ne pas ajouter une ligne îi la colonne des faillites, ce n'est pas toujours s'enrichir. Au même prix qu'une course en voiture de place, chaque livraison aura mené son 'lecteur sur dilférer.ls points de Paris, en môme temps qu'à travers des âges dilférents : a-t-on le droit de comparer ce prix aux 6 sous qui suflisent h de plus nombreux chalands pour acheter Manon Lescaut, tout chef-d'œuvre qu'est ce roman ? L'édition populaire d'un livre tombé dans le domaine public se tire à 30,000. pour le moins ; le tirage, au contraire, de nos brochures, destinées aux curieux, ne dépasse pas 600, et il n'en reste déjà plus en provision que de quoi composer 100 collections cou pi êtes. Ce que sachant, les frères Garnier olfrent dès-à-présent de tout réimprimer, comme si nous n'avions pas un peu plus d'une année à travailler encore avant d'arriver au mot I^in. Il est elTectivement proi3al)le que la réimpression, avec force ajoutés et corrections, augmentera le nombre des amateurs. La présente édition endette, pai' malheur, celles de l'avenir, car elle s'épuisera entièrement avant d'avoir même fait ses frais, n'en déplaise aux inquisiteurs de la susdite rue Bonaparte.

Toute la librairie parisienne sait de reste qu'un nombre illimité de cartons ne tiendrait pas dans le bureau des AnaUnncs Maisons de Paris. Que de notes ne faut-il pas prendre et faire prendre, au fur et à mesure des besoins ! Quel temps ne faut-il pas aux bibliothécaires et aux archivistes, alors même

qu'on ne peul douter de leur zèle bienveillant, pour chercher, pour trouver, pour communiquer tous les plans, livres et manuscrits que nous avons à explorer avant d'écrire le premier mot de la notice de .chaque rue ! Ricu qu'en ouvrages imprimés, par exemple, il a fallu tirer de 150 volumes les documents relatifs à la rue de Seine, et elle demandait pourtant moins de travail préparatoire que cinquante ou cent autres. La notice n'a pu s'en rédiger à Interlaken que* sur les notes indispensables qui me sont arrivées par la poste. Mon cher Gozlan, permettez-moi de vous en offrir la primeur, en vous priant de corriger l'épreuve.

Aussi bien la maison où le cercle de la Librairie ne se livre pas toujours à des jeux de société reçus dans les salons est une de celles qui, au siècle dernier, s'élevèrent sur l'ancien jardin de la reine Marguerite, surnommée Margot, première femme de Henri IV. Quand cette princesse fit bâtir, son palais de k) rue de Seine, qu'on avait dite aussi du Pré-aux-Clercs, de la Porte-Buci et Dauphine, elle était depuis longtemps répudiée par le roi, qui toutefois vint l'y voir, fournissant encore à ses besoins. « La Royne y tint, nous dit Mézerai, sa petite cour le reste de ses jours, entremêlant bijarement les voluptez et la dévotion, l'amour des lettres et celui de lîfvanité, la charité chrétienne et l'injustice, car comme elle se piquoit d'être vue souvent h l'église, d'entretenir des hommes savants et de donner la dixme de ses revenus aux moines, elle faisoit gloire en même temps d'avoir toujours quelques galanteries, d'inventer de nouveaux divertissemens et de ne payer jamais ses dettes. » Marguerite de France, tille de Henri II, femme de Henri IV, mourut en son hôtel, le "2" mars 1615.

A soixante-quinze années de là c'était une magnifique hôtellerie, comme l'hôtel Bouillon,

quai Malaquais, et deux traiteurs* ravitaillaient la même rue. ii l'image de la Galère, ii celle de la Reine-de-Suède. Pourtant le président Séguier résida d'une manière lixe dans l'ancien palais. Pierre Gilbert, seigneur des Voisins, donna lui-même 1:20,000 livres à Claude et h Charles de Vassan, en l'année 1717, d'une propriété qui en avait, fait partie, et où le marquis de Mirabeau, père de l'illustre orateur, vint succéder aux Gilbert des V'oisins. Est-ce la même qui nous reste encore du séjour de la reine Margot, rue de Seine, n" 6 ? Nous n'en douterions pas si nous ignorions que le n" 2 de notre rue appartenait aussi, vers le milieu du xvni" siècle, au marquis de Vassan, et qu'il y a eu un hôtel Courmont, puis Mirabeau, à l'entrée du quai Malaquais.

Le n" 4 de la rue de Seine donnait à M. de Vassan pour voisin M. de Courmont, et le 10 était aux héritiers de Lafond, maître-des-requêtes, avant que de devenir hôtel Trévier. Pelotte, conseiller au parlement, disposait de l'immeuble suivant, au fond duquel survit un grand corps-delogis et quelque chose même du jardin de l'hôtel Larochefoucauld-Liancourt, antérieurement Larocheguyon et Turenne. Le glorieux capitaine y précéda, d'après Malingre, le duc de Larocheguyon- Liancourt ; puis la propriété échut par succession à Charlotte du PlessisLiancourt, femme de François de Larochefoucauld.

Brice, dans son ouvrage sur Paris, donne au duc de Larochefoucauld, grand-maître de la garderobe, celte résidence en 1723 ; un autre historiographe en rapporte la construction ii l'architecte Lemercier, qui n'en fut, selon nous, que le restaurateur. Comme l'hôtel était des plus vastes, et que ses dépendances s'étendaient au-delà de l'emplaj, cernent de la rue moderne des Beaux-Arts, rien

306 RUE D'î SEINE.

d'étonnant h ce que le magistrat Pelotte y comptât plusieurs locataires. Quand le duc de Larocliefoucaidd l'eut racheté, le duc de Chabot y garda un appartement, avec un riche cabinet de peinture et un de minéralogie. Le propriétaire n'en reçut pas moins, au commencement de la Révolution, les représentants de la Commune, ses collègues, dans sa maison, qui prit un air de fête : l'un de ces administrateurs était Bailly ; un autre, Lalayelte, et un troisième, Santerre. M. de Larochefoucauld, h cette époque, présidait le département. Parmi les misérables qui l'assassinèrent, le ii septembre 1792, entre sa terre de Larocheguyon et Gisors, il y avait de ses anciens convives de la rue de Seine.

Une école se tenait alors dans le ci-devant hôtel, et le magisier en était le citoyen Mercier, auteur du Tableau de Paris. Prudhomme, publiciste plus modeste, mais encore plus utile à consulter pour nous, avaii fait vendre au même endroit son Miroir de Paris, édité par son iils en 1787. On y venait voir, sous l'Empire, le cabinet de Cassas, un savant, qui était peintre et architecte, compagnon de Choiseul-Gouffier dans ses voyages. A différentes périodes, la même demeuie n'a-t-elle pas été celle de David, le peintre de l'Empire ; du tragédien Talma ; de David d'Angers, le sculpteur ; d'une fille de Daguerre, qui journellement, y recevait cet inventeur de la photographie; d'un certain nombre de généraux, de sénateurs et de députés, inutiles à citer après de si grands artistes, et aussi d'un graveur sur bois, qui travaillait pour Louis-Philippe et se livrait à des orgies avec un ministre de ce roi et monsieur de Paris (le bourreau), dans un logement qu'a depuis occupé le jeune peintre Arnaud Gautier ?

L'historiographe François CoUetet, en l'année 1664, *

Rl'E DE SEINE. 307

no méconnaissait pas l'iiùtcl Liancourt ; mais il ne soufllait mot de deux maisons habitées en ce temps-là sur la même ligne, l'une par Cordouaii, marquis de Langey, l'autre par M""' de Guébriant. Celle-ci était sans doute la maréchale- qui avait conduit, eh qualité d'ambassadrice, la princesse Marie-Louise de Gonzague de Nevers h son époux Wladislas, roi de Pologne. Une anecdote peu édifiante avait mis en vue l'autre voisin ; elle va nous rappeler de quelles affaires connaissait le Congrès, juridiction exceptionnelle, qui fut plus régulièrement abolie par le parlement de Paris le 18 février 1677 qu'elle n'avait été établie sous le règne de Henri II.

Ce marquis de Langey, que sa femme, née Saint-Simon de Gourtomer, accusa d'impuissance après trois ans de mariage, avait d'autant plus intérêt à s'en défendre que, cette infii-mité, dans le mariage, était légalement un vice rédhibitoire. Une visite à laquelle se soumirent les deux parties laissa encore des doutes; force était donc derecouj'ir à l'épreuve la plus concluante en cette matière délicate. Le mari, qui était normand, avait demandé qu'avant de s'y prêter, sa femme prît un bain : il la croyait capable d'appliquer provisionnellement aux besoins de la cause quelque astringent, dont il fallait paralyser l'effet. Aussi le rendezvous avait-il été tixé chez l'étuviste Turpin, au faubourg Saint-Antoine ; la commission appelée i\ prononcer une sentence arbitrale dans l'affaire fit, chez ce baigneur, au ménage incomplet les honneurs d'une chambre tardivement nuptiale, moins discrète que la première. Jamais les conditions préparatoires de la literie, de la température et de la digestion à point n'avaient été remplies plus favorablement. La doyenne des matrones en exercice, qui était une dame Pezé, nonnnée d'office par le Congrès en dépit de ses 80 ans, riaif la

308 RUE DE SP:rNE.

première du singulier devoir qu'elle avait à accomplir, mais n'y aurait manqué pour rieu au monde. L'expérience de ce premier arbitre ne pouvait être mise en défaut ni par la demanderesse ni par le défendeur, ni même par tous deux s'ils Unissaient, de guerre lasse, par s'entendre pour surprendre sa religion. La vieille dame allait et venait de la chambre à coucher h celle du conseil, en faisant cent folies pour que les autres experts ne perdissent pas trop tôt patience. Elle ne quitta qu'à l'expiration d'un délai de grâce le chevet du patient, en disant aux membres assis de la commission : — C'est grand' pitié ! il ne nature point.

La dégradation de ce mari fut si connue qu'on se plaisait à traiter de Langey tout autre mari au-dessous de sa tâche. Néanmoins il avait protesté par-devant notaires contre l'arrêt du Congrès, et il s'était formé un petit parti quile vit avec plaisir appeler du premier mariage à un second. Sou ancienne femme était devenue marquise de Caumont ^ alors qu'il épousa bravement M"e Diane de Montant de Navailles, liUe d'un maréchal de Franco. De cette union naquirent des enfants, qui auraient réhabilité plus honorablement Langey si Benserade n'avait pas osé objecter que la question était toute différente, nul n'ayant révoqué en doute la fécondité de M"*= de Navailles.

Saint-Amant, poète comme Benserade, parait moins sa personne, mais était plus gourmand. Un de ses cabarets favoris portait et porte encore l'enseigne du Petit-Maure, au coin de la rue de Seine et de la rue des Marais (i). C'était près du Pont-Neuf, dont il faisait ses galeries et oîi une volée de coups de bâtons le laissa une fois

(1) La rue des Marais-Saint-Germain s'appelle nnjourd'hui Viscouti.

pour mort, à cause d'une chanson dans laquelle il avait attaqué M. le Prince. Du reste, le dernier soupir du bon gros Saint-Amant fut reçu au Petit- Maure par le cabaretier Monglat. Fin bien digne de son genre de vie !

Plus haut, une grande maison, surnommée la Bergerie, occupait le premier angle de la rue du Colombier. Le comte de la Potherie, en '1752, vendit cette Bergei-ie, avec d'autres bâtiments et des hangars, donnant aussi rue de l'Échaudé, h Maupetit, fourbisseur, et à Arnoult, ingénieur du roi.

Dès l'année 1662, on avait décidé de prolonger la rue de Seine au-delà de celle de Buci : projet qui n'a reçu son exécution qu'après avoir été mûri 140 ans. Notre siècle va plus vite en besogne !

Le côté opposé ii celui de l'hôtel Larochefoucauld paraît, sur le plan de Turgot, tout bordé déjà de boutiques. Le chiffre 67 et deux mansardes d'avant 3Iansart servent actuellement de signes particuliers b. l'ancien bureau des paumiers, dont la communauté n'avait reçu des statuts qu'au xvii*' siècle. Lesdits statuts fixaient à trois années la durée de l'apprentissage. On ne pouvait obtenir la maîtrise, qui coûtait 600 livres, qu'après avoii' gagné plusieurs fois les deux plus jeunes maîtres : expérience d'autant plus facile à tenter qu'il y avait quatre jeux de paume rue de Seine ! Sainte Barbe était la patronne des paumiers.

Dans une des maisons peu distantes demeurait le marquis de Rieux, vers le milieu du règne de Louis XÏV. Sous le règne suivant, le tabellion Lecointre avait ses panonceaux à la porte du 31. Ce notaire, ayant fait banqueroute avec l'adresse et la sécurité d'un coulissier de notre temps, passa rue Neuve-des-Petits-Champs, pour y faire honneur h l'argent dont il avait soulagé ses clients. Outre Seine il mena bon train : il avait un cabriolet pour

ses promenades en plein jour, le relais d'un carrosse pour mener au spectacle la D"'' Quincy, puis il donnait à souper et h jouer jusqu'à trois heures du matin.

Le faubourg Saint-Germain passait déjà pour plus honnête que le quartier du Palais-Royal; on y était du moins plus hypocrite. Némeitz, conseiller du prince de Waldeck, recommandait aux jeunes gens de bonne famille en 1727, dans un livre intitulé Séjour de Paris, les hôtels d'Espagne et de Nîmes, rue de Seine, celui de Modène, rue Jacob, et celui d'Orléans, rue Mazarine. Mais il ajoutait par prudence :

< Il y a quelquefois des Dames logées en des chambres garnies dans ces sortes d'Hôtels ; elles veulent souvent passer pour des personnes de grande extraction, qui ont été obligées de venir à Faris pour des Procez ou d'autres grandes affaires. Elles portent souvent le titre de Comtesses et de Marquises; mais ce ne sont, en effet, que de griseltes ou bien de Maîtresses, entretenues par des particuliers, qui passent pareillement pour leurs cousins ou bonnes connaissances. Les connaisseurs du beau sexe de France savent d'abord de quel aloi que ces Dames là sont. Il ne faut pas beaucoup d'enquêtes à l'égard de la plus-part. Elles se trahissent bientôt d'elles-mêmes. Mais les étrangers se trompent ordinairement, quand ils s'imaginent d'avoir fait grande fortune par la connaissance avec une telle prétendue Comtesse ou Marquise, Cependant leur bourse s'en ressent bien et ces petites garces ont apris merveilleusement bien le secret de demander aux novices dans la conversation amoureuse les montres, bagues d'affection et autres semblables nippes, avec si bonne manière qu'on ne le croirait jamais. Je ne dis rien de ce que leur coûtent le jeu, les soupez, les spectacles, les Carosses, les parties de plaisir qu'ils leur donnent, ce qui avec le temps épuise considérablement la bourse. »

Ce document, mon cher Gozlan, est pour moi la dernière pièce du dossier de la rue de Seine. Je fais un choix, comme vous pensez bien, et plus de la moitié des notes recueillies par ou pour moi reste au panier, principalement de celles qu'il a fallu prendre de porte en porte. Aucune notice de la rue ne comportait plus d'une page, avant ce que je viens d'écrire, et je crains pourtant de n'en avoir pas pas dit assez. A moins d'être libraire et demi, c'est-à-dire deux fois endurci, on conviendra que voici de la copie qui vaut un franc la ligne. Est-ce ii dire, mon cher maître, que j'ose estimer autre part ma propre prose aussi cher que la vôtre? Bien loin de moi semblable outrecuidance!

La presse, en général, me traite avec une bienveillance k toute épreuve. Je ne la mérite que par la difficulté des recherches qui alimentent le travail exceptionnel auquel me voiUi voué, et qui augmentent incessamment la somme des documents historiques sur Paris. Par exception, un confrère a tenté d'attaquer cette publication; il s'est placé, comme de juste, à un autre point de vue que l'auteur du rapport de la rue Bonaparte, auquel je n'ai plus à répondre. Ce critique, dont la compétence ne fait pas doute, est malheureusement soupçonné par mes amis d'une jalousie de métier, puisqu'il écrit également sur Paris. Le public goûte ce qu'il fait d'instructif et ne craint ni son enjouement ni les écarts de son esprit. Mais les curieux, qui recherchent des documents n'ayant pas encore vu le jour, doivent se garder des écrits de mon sage et prudent rival, lesquels répètent le lendemain ce que d'autres ouvrages ont inauguré la veille d'une façon souvent plus agréable. Moi, je défie bien cet émule, qui compte sur mes découvertes pour faire encore de la mosaïque historique, de ne plus acheter mes fascicules.

Maintenant, ami Gozlan, si vous ne trouvez pas

que j'aie suffisamment réglé mes comptes avec la critique mercantile et la critique littéraire du jour, en livrant une plainte à la publicité dont je dispose le plus facilement, j'appellerai un journal à la rescousse et je nommerai les coupables, qu'il a suffi pour vous de désigner. Si, au contraire, vous croyez généreux dépargner désormais deux ennemis déjà vaincus et impuissants, puisque je reste maître du champ de bataille, ils iront se faire pendre ailleurs. Dans le fond, je ne leur en veux pas plus qu'à la Jungfrau, cette montagne dont les neiges se fortifient en ce moment de nuages, mais qui met vainement un rempart de glace entre votre main, mon cher maître, et celle d'un confrère qui s'honore inlîniment de votre amitié.

Lefeuve.

Rue Domain

NAOUÈRi:

<lii Plàtre-8aint«Jacqiies. (i)

Le Collège de Cornouailles.

Entre la rue Saint-Jacques et celle des Anglais, près de trente maisons forment la rue du Plâtre, qui doit son nom, dit-on, à une plàtrière. Les plus vieilles de ces constructions remontent au xiii<^ ;àiècle : portes cintrées, escaliers de bois, vieilles ferrures nous le confirment. Pas un habitant de la rue ne sait encore que les n"* 20 et 22 ont été le collège du diocèse de Quimper, dont nous allons rattacher l'historique h. l'histoire des lettres et à celle de Paris.

En l'année 1317, Galerar-Nicolas de Grève, clerc de Bretagne, consacre par testament le tiers de son avoir ii celte fondation ; malheureusement, tout compte fait, le legs ne suffît pas à créer un nouveau collège. C'est alors que Geoffroy du Plessis, notaire du pape et secrétaire de Philippe-le-Long, permet aux exécuteurs testamentaires d'établir, en attendant mieux, les cinq bourses disponibles dans son collège de la rue Saint-Jacques, et il y donne un corps-dc-btàtiment aux boursiers de Cornouailles,

(1) Notice écrite en 1860, avant que cette rue du Plâtre prît pour patron un jurisconsulte du xviie siècle. Les numéros impairs de la rue Doraat sont portés aujourd'hui par des maisons neuves, que surélèvent des degrés inégaux, on attendant l'exhaussement du milieu de la voie publique.

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