RUE DU JOUR
Chaque fois que les membres du comité révolutionnaire de la section du Contrat-Social vinrent y voir le citoyen Poupart, c'était pour le conduire à la Râpée ou à la Courtille et y déjeuner copieusement à ses frais. Si le pauvre homme avait résisté, c'en était fait de sa liberté et de sa vie.
Rue Laratte. (d)
Café Hardy. — CériUti. — Le Marquis cCHertford.
— Laromiguière, — Dîner de t Exposition. — La fausse Malibran. — La Rue qui se range. — MM. de Rothschild. — M"""" de Saint- Jullien.
— La Reine Hortense. — Hôtels Laffitte et Thélusson.
Riz au lait, riz au gras, cette inscription figurait sur les vitres des meilleurs cafés, et ils ne servaient de substantiel que des potages quand le café Hardy imagina, à l'époque du Directoire, d'ajouter à l'indication extérieure : et déjeuners à la fourchette. L'innovation d'abord était timide : elle avait surtout trait à des déjeuners froids ; mais les œufs et les côtelettes amenèrent peu-àpeu bien des limonadiers à se faire restaurateurs, à l'exemple du pauvi'o Hardy, qui a fini par se couper le cou. Son café avait, du reste, commencé par être l'œil-de- bœuf des affaires, la petite Bourse escomptant les nouvelles douteuses et la coulisse des spéculateurs sur les fournitures des armées. Le restaurant de la Riaison-d'Or a pris la suite du café Riche, dans un immeuble qui remplace, depuis
(1) Notice écrite eu 1860, pendant que bien des pioches frayaient, au travers de la rue Laffitte, passage à Ja rue Lafayetle, en ce qu'elle avait de noureau. Mais la rue Olivier ne s'élargissait pas encore aux dépens des derniers numéros de la rue Laffitte, pour se ])rolonger des deux bouts et pour prendre bientôt le nom du cardinal Fesch, qui avait résidé à l'une de ses nouvelles extrémités.
4839, l'ancien hôtel do M'"^ Laferrière, décédée au milieu du règne de Louis XVI. La même résidence a été connue au comte de Stainville, qui était un Choiseul ; M™« Tallien Ta habitée aussi, avant de passer princesse de Chimay, mais après Cérutti, dont la rue a porté le nom de 1792 fi 1814. Cet élève relaps des jésuites, rédacteur principal de la Feuille villageoise, membre de la Commune de Paris et député à l'Assemblée, est mort dans un bon lit à l'angle de sa rue.
Le ci-devant hôtel d'Aubeterre, dont l'encoignure demi-circulaire fait vis-à-vis à celle-lJi, ne s'appelle plus comme d'anciens maréchaux de France; mais le marquis d'Hertlbi'd, pair d'Angleterre, partout gentilhomme accompli, l'a acheté sous la Restauration, afin de ne pas déménager, au moment où sa mère, qui y demeurait avec lui, devenait ellemême propriétaire au coin de la rue Taitbout.
Au n"" 10 ou au 12, l'an vui voyait Laromiguière, qui avait publié, au fort de la Terreur, ses Éléments de Physique à Toulouse.
Nous croyons que le 16 n'était pas étranger au grand hôtel-garni que la Révolution avait fait du ci-devant hôtel de Choiseul, maiiilenant occupé par l'administration de l'Opéra, et dont une porte donnait rue Cérutti. Un passage Laffîtte s'y trouvait, en tout cas, avant que M. Emile de Girardin, acquéreur de l'immeuble, y eût pour locataires les fondateurs du Dîner de l'Exposition-Universelle. Plutôt qu'un restaurant, n'était-ce pas la banque des assignats de la gastronomie? Qu«> d'actionnaires en sortirent ayant faim !
A la place de ce restaurant, où l'on mangeait si bien.... l'argent des autres, un gymnase erotique donnait auparavant un autre genre de leçon. Bien que les exercices n'y fussent pas de ceux qui se recommandent aux familles, c'était encore pis
38 RUn LAFFITTE.
dans un corps-de-logis qui passait pour mieux habité, à rextrémité du passage, alors qu'une supercherie odieuse y exploitait la vogue si méritée de M™*^ Malibran. Une vieille femme, postée au paradis, assistait fréquemment aux représentations des Italiens, et elle était habile h distinguer les étrangers, fraîchement débarqués, dont îe talent de la prima-dona portail l'exaltation au comble. L'intrigante heffée s'arrangeait pour en aborder au moins un, dans l'entr'acte, en se donnant pour la parente, pour l'amie de la cantatrice, et que n'osait-elle pas oftVir ! Il y avait toujours rendezvous pris au passage Laflitte, et l'amateur s'y rendait, au sortir du spectacle, tout plein d'orgueil, quand ce n'était qu'un sot, mais avec hésitation s'il avait l'esprit de craindre une mystification. N'en arrivait-il pas toujours à se croire le plus fortuné des galants quand il voyait venir la duègne, accompagnée d'une femme dont la taille, les traits et l'âge se rapportaient à ceux de la grande artiste ? L'étranger en bonne fortune vidait sa bourse sans regret, et souvent il quittait Paris avant qu'un examen plus attentif l'eût tiré d'une erreur où son amour-propre trouvait son compte. L'aventurière abusait de sa ressemblance avec M""^ Malibran jusqu'à se donner pour elle, tout le carnaval, au bal de l'Opéra, et à ne pas même en démordre quand le Champagne du souper semblait lui délier la langue. M. de Girardin, en supprimant le passage, n'a pas peu contribué à la moralisation de la rue Laftilte.
Elle est de plus en plus financière et de moins en moins décolletée, cette avenue du quartier Bréda, qui lui-môme se modifie sensiblement en prenant du développement. Lola Montés, qui a donné des bals par souscription au n** 40, et Mogador, si connue à Mabile lorsqu'elle était logée au 52, ont des couronnes brodées sur leurs mouchoirs !
Mais reiournons d'un siècle Ji l'autre. Après >!'"'= Laferrière, dont la propriété tenait plus de place que la Maison-d'Or, venait M. de la Live de July, introducteur des ambassadeurs. M. ^'Aubeteire, proche parent des d'Esparbès, était, comme à l'entrée de la rue, propriétaire aux n"' 13 et lîJ. En face demeurait M. de Courmont, régisseurgénéral du Trésor, à côté M. de Saint-JuUien, trésorier des États de Bourgogne, puis receveurgénéral des rentes du clergé. La clientèle ecclésiastique de ce dernier n'empêchait pas sa femme, une La Toui-du-Pin, de s'amuser, de fréquenter Voltaire et de sacrer à la manière des bateliers du coche de Vert-Vey^t. Le veuvage ne la trouva pas moins philosophe que d'autres inconstances de l'amour. Sa 90"'^ et dernière année fut 1820. La reine Hortense, bien que la cour consulaire l'eût mise plus à son aise que la cour impériale, en était l'ornement encoi'e lorsqu'elle se lixa à l'hôtel Saint-Jullien. Le titre de reine lui était conservé, malgré sa séparation et l'abdication de son mari. Son salon devint tout de suite le rendez-vous de ce qu'il y avait de plus distingué. Elle ne suivit pas les membres de la famille Bonaparte, dans leur premier exil, en 1814; mais, ayant contribué au revirement des Cent-Jours, elle en porta la peine le reste de sa vie.
Mieux encore qu'un tel souvenir, un des rameaux de l'arbre des Rothschild protégecette belledemeure: leur greffe de Vienne s'y ente sur Paris. M. Anselme de Rothschild ne veille pourtant que de loin sur son immeuble, naguère habité par M. Salomon. Des compagnies de chemins de fer y ont établi un réseau de sièges administratifs, qui comptent l'espace par minutes, comme letempspar kilomètres. Chez M. le baron James de Rothschild, qui fait souvent des affaires avec les rois, le Trésor royal avilit ses bureaux avant 89, et dire que le fonds
iO RUE LAFFITTE.
de roulement s'y est accru considérablement, en passant d'un souverain à un particulier ! Le garde du Trésor, M. Micault d'Harvelay, résidait lui-même rue d'Artois, vis-à-vis de la rue Pinon, maintenant Rossini, aussi près de ses bureaux que l'est M. de Rothschild. Naugude, voisin de d'Harvelay, précédait aux n"' 23 et 25 : le général Savary, duc de Rovigo, ministre de la police sous l'Empire, M. de Greff'ullie, M. Joseph Périer, qui a fait bâtir le devant, entin M. James de Rothschild.
Le comte de Laborde, banquier de Joseph II, a étrenné l'hôtel qui vient après et que l'on écorne à cette heure pour faire place à une rue de biais, reliant le boulevard des Capucines à»la Nouvelle- France. Cet inaugurateur, que n'a pas épargné le tribunal révolutionnaire, était un honnête homme, d'après les uns, et un trop habile homme au dire des autres. Valet-de-chambre du roi, puis banquier, il a été encore plus connu par ses galanteries el ses œuvres musicales. Un d'Escars, chevalier de Malte, n'a consenti à changer de vocation, en devenant le gendre de ce linancier, que pour un million, plus le gîte et la table. Substitué aux droits que Bouret de Vézelay, un autre linancier, tenait de l'édilité sur les bords de l'égout parallèle au boulevard, M. de Laborde a obtenu, vers la fin du règne de Louis XV, des lettres-patentes autorisant le percement de la rue d'Artois, dont Cérutti ne fut plus tard le parrain qu'à la place d'un prince du sang. On dit que le même Laborde a, dans l'origine, affermé l'hôtel à sa maîtresse, la Guimard, mais pour peu de temps. Il ne le vendit en 1770 à M'"'" Loménie de Brienne que pour bientôt rentrer dans ses droits, faute de paiement. La duchesse de Mouchy fut un acquéreur plus sérieux; elle eut pour successeurs : l'architecte Rougevin, les époux Mellier, Jacques Laflitte.
La révolution de 1830, à laquelle ce dernier avait
tant contribué, valut à son nom la popularité de l'estampille voyère où la Restauration avait remis en honneur celui du prince. Le 28 juillet, les députés de l'opposition s'étaient réunis dans l'hôtel dont Jacques Laffitte, leur collègue, était propriétaire depuis huit ans, et les délibérations y avaient continué jusqu'à la constitution du nouveau gouvernement. L'homme politique triomphait un moment; par malheur il était financier, et les affaires souffraient, depuis plusieurs années, des violences d'une polémique dont les tendances remettaient en question les principes de l'autorité. Trop de passions révolutionnaires étaient déchaînées pour qu'une transaction libérale suffit à les assouvir. Aussi le député devait-il promptement rentrer dans l'opposition, comme devant ; l'auréole du martyre lui était décernée en raison du mauvais état de ses linances, qui n'avait nullement attendu, pour se produire, les journées de Juillet. Une souscription mémorable rachetait son hôtel, pour le lui rendre à titre de don patriotique. Dans Laffitte s'incarnait bourgeoisement le centre-gauche, dont l'idéal était assurément le meilleur des gouvernements, mais qui l'a eu plus d'une fois pour adversaire sans s'en apercevoir.
La rue d'Artois s'est prolongée, en 1823, jusqu'à la rue Chantereine, ou de la Victoire, en faisant mordre la poussière au superbe hôtel Thélusson, dont la porte, en ' forme d'arche de pont, se voyait du boulevard. M'"- Thélusson y avait reçu somptueusement la bonne compagnie, qui en avait repris le chemin, sous le gouvernement directorial, quand le Bal des Victimes s'y donnait périodiquement par souscription, ainsi qu'au ci-devant hôtel Richelieu. L'État avait confisqué la propriété, qui n'était encore en 1807 qu'un hôtel-garni, auquel faisait concurrence porte à porte l'ancienne résidence de Laborde. Puis Murât l'avait habité; Napoléon ensuite
l'avait donné à rempercur Alexandre, pour l'ambassade de Russie. Eutlii Bercliut, naguère tailleur au Palais-Royal, avait acheté l'immeuble, et tout le (piartier en voulut à ce spéculateur alors que disparut le beau jardin qui distribuait de toutes parts quelque aperçu de sa verdure, puriliait et ralraîcbissail l'aii', en y mêlant des senteurs délicieuses.
L'aimée suivante, ta i-ue lut continuée sur le territoire d'Ollivioi', auquel nous consacrons un souvenir domestique dans la rue du Faubourg-Monlmailre.
Rue Taitboiit. (il
liougainville, Thénard, Talleyrand, M""^ Grandi, Parny,,de Jouy, les Magny, Le Peletier du Houssay, Taithout, La Michodiêre, Bouret de Vézelay, Fleurieu, Ouvrard, Ayuado, Ed. Renaud, Dantan, Lablache, M^^'^ Déjazet, AP^'- Flore, l'ortoni, de Brancas, lord Seymour, M""' de Villoulreys, Démidofl, Angilbert et Guéras.
Quand la. constitution de l'an vjii se promulgua. Bougainville et Tliénard, les deux savants, logeaient au cul-de-sac dont l'émancipation n'avait pas encore faitla ruedu Helder. L'Institul donnait à Bougainville pour collègue le premier-consul, qui devait le nommer sénateur, comte de l'Empire ; il avançait déjà dans ce voyage de la vie qui se décomposa pour lui en tant d'autres, et, à titre de fils d'un échevin, il avait de bonne heure contracté des liaisons avec la famille de Taitbout, greffier du bureau de la Ville. Ces relations suivies avaient même fait attribuer au grand navigateur un Essai sur Vile d'O-J'aïti, qui était l'œuvre d'un Taitbout. Les croisées de Thénard et de Bougainville donnaient à la fois sur la rue Taitbout et sur son impasse.
M. de Talleyrand, autre membre de l'Institut, sortait fréquemment à cheval du n" 30 de la rue, précédemment hôtel d'Orsay, avec M'"- Grandt, une Indienne, veuve d'un administrateur de la compagnie des Indes. Le ministre du Directoire,
(1) Notice écrite en 1858.
ayant donné sa démission à temps, revenait aux affaires grâce au 18 Brumaire. Le premier-consul vit d'abord avec l'indifférence d'un Athénien que l'ancien évèque d'Autun donnât à des femmes, en public, le bras auquel était contié le portefeuille des relations extérieures ; il ne dit qu'après rétlexion à son ministre : — Finissez-en avec M""" Grandi.... M. de Talleyrand, n'étant pas homme à se complaire aux longs attachements, se proposait précisément de rompre ; mais, dans le désir qu'il avait de n'obéir et de ne désobéir qu'incomplètement ;\ l'ordre ainsi reçu, il trouva un biais : le mariage. Le contrat fut signé sans bruit, comme un testament, rue Taitbout. Un bref de Pie VII, il est vrai, relevait peu de temps avant, ou peu après, l'homme, d'église de ses premiers vœux ; seulement, la question de l'hyménée n'y étant que sous-entendue. M, de Talleyrand ne fit accueillir qu'avec difficulté M""" Grandt aux Tuileries.
Macdonald et Français de Nantes avaient un peu plus lard leur protégé, félégiaque et l'erotique Parny, dans l'ancienne maison du ci-devant mar- ([uis de Mesnil. C'était, ma foi, le n" 25, où un autre homme d'esprit, Nestor Roqueplan, avec délices Parisien, né au surplus dans le 3Iarais, a pris, avec un intervalle de quelques lustres, la survivance du poète qui a pleuré souvent avec les femmes, mais badiné toujours avec les dieux. Le faubourg Poissonnière, au reste, fut aussi habité par M. de Parny, auquel Napoléon Unit par accorder une rente de 3,000 fr. : pension, pensionnaire et Empire, tout s'éteignit en même temps.
Il ne lallut pas loin courir pour remplir à l'Académie le fauteuil devenu vacant. M. de Jouy, dont le couvert n'était plus mis, avec ceux de Jay et de Tissot, aux déjeuners de Savary, dans
le lulur hôtel Laflitte, n'en vivait pas moins eji ermite de la Cliaussée-ti'Antin, au 67 de notre rue. Mais elle s'appelait parla rue des Trois- Frères, le percement en étant dû h. l'année 1778, sur l'initiative de M. Magny de Maisoniieuve, avocat, et de ses deux frères. Le père Murger, portier de l'académicien, était tailleur ; il a doinié le jour à Henry Murger, le l)oliême par excellence de la littérature. On ne remarquait dans la rue des Trois-Frères que la maison Castéra (Brunet fecit 1802) et la maison Biteaux (Blanchard, 1795).
Pour mettre en communication la rue Taitbout primitive avec celle des Trois-Frères, M. Le Peletier du Houssay avait ouvert, en même temps que celle-ci, la petite rue du Houssay. L'unification trinitaire est de 18S3.
La rue Taitbout d'auparavant n'avait sur les deux rues y faisant suite que trois ans de primogéniture ; celles d'Artois (Laflitte) et de Provence étaient, au contraire, ses aînées de plusieurs années. L'autorisation manquait encore au projet de la former quand Jean-Bapliste-François de la Michodière, chevalier, comte d'Hauteville, prévôt des marchands, et ses échevins, vu, la requête présentée au roi par Bouret de Vézelay, trésorier-général de tartillerie et du génie, pour obtenir d'ouvrir une nouvelle rue sur un terrain acquis par lui à titre d'emphycêose des Religieuo; Mathurins à droite du chemin de la Grande-Pinte dite Chaussée d'Antin, laquelle rue prendrait sonouverture sur le Rempart, vers Vissue de la rue de Grammont , entre la rue d'Artois et la Chaussée d'Antin, à travers un terrain appartenant p^^opriétairement audit sieur Bouret de Vézelay et tenant audit Rempart, serait continuée sur ledit terrain acquis des Mathurins au grand égout, ainsi qu'elle est tracée sur le plan joint à ladite requête, demandaient que la nomination de cette rue leur
fût" réservée si Sa Majesté n'y pourvoyait pas par ses arrêt et lettres-patentes. Il souriait aux édiles d'en choisir le parrain dans la famille municipale, et le greffier du bureau de la Ville eut l'honneur de fixer leur choix.
Quant Li Bouret, qui mourut secrétaire du roi en 1777, il ne fut pas le seul fermier-général de son nom. Le père de ce financier avait été laquais de Ferriol, ambassadeur à la Porte, et avait épousé une fenniie-de-chambre de M""' Ferriof. Sa famille possédait encore le n" 9, dans la seconde moitié du règne de Louis XVI, et deux maisons peu importantes, que séparait l'une de l'autre l'hôtel du comte de Vasan, h-peu-près en face du 25.
Il y eut aussi, avant la Révolution, un hôtel de Caumont rue Taitbout. M. de Fleurieu était au n" 20 : il ne devint ministre de la marine qu'en 1790, et lorsqu'il cessa de vivre, vingt ans après, il était sénateur, membre de l'Institut. M""' de la Live se trouvait au 40, mis depuis lors en communication avec l'hôtel qui le touche parderrière. La banque d'Ouvrard, fameux munitionnaire, occupa le n" 11, mais à partir du Directoire.
Une petite-maison du dernier siècle figurait bien encore, sous Louis-Philippe, au n° 44 : un salon y formait rotonde à l'angle des rues Taitbout et de Provence. M. Aguado y meubla une danseuse de l'Opéra et ajouta le contenant au contenu en la rendant propriétaire. Lorsqu'un autre acquéreur voulut augmenter le re'^enu de l'immeuble, un tour de force s'y exécuta : le locataire du premier continuait à dormir sur les deux oreilles, pendant qu'on refaisait deux étages sous le sien et qu'on le surchargeait de trois étages supérieurs. Les amateui's y apprécient les bas-reliefs qui surmontent tes croisées, et le vestibule de la cour présente lui-même un beau travail. L'honneur en revient à M. Ed. Renaud, contrôleur en chef des grands travaux
de la Ville, qui en aroliitecture esl. un artiste. Quel joli logement il occupe en liaut de la maison ! On y remarque une cheminée, pleine d'originalité, où goutîlent deux petits démons ; plus haut est l'Amour qui s'échappe, après avoir allumé son flambeau : il fuit le foyer domestique, oîi il n'a pas briîlé ses ailes, car une glace les montre tout ouvertes. Dantan jeune, ami de M. Renaud, n'a pas craint de commettre un calembour de plus, en disant de cette œuvre d'art: — Quand tu feras, mon cher, un autre Amour, ne lui mets plus le derrière à la glace !
Le 16 doit être bien bâti, car le gros Lablache y logeait. M"" Déjazet, ce ' colibri de la scène, pèse infiniment moins au 5. M"'' Flore, sous l'Empire, a été mise dans ses meubles par un gros fermier de la Brie, au-dessus même de Tortoni. Le propriétaire de l'immeuble était alors M. Mailet, qui n'y avait pas succédé directement à M. de la Reynière. Tortoni, mort en 1822, avait fondé pendant la République son illustre établissement.
L'ancien hôtel de Brancas, au coin du boulevard, recevait naguère le dernier soupir de lord Seymour, le dandy populaire des carnavals parisiens d'avant Chicard et d'avant Gavarni. La marquise d"Heitford, mère de milord, avait acheté l'immeuble qui, d'après l'acte du notaire Dehérain, en date du lo mai 1825, pi'ovenait de la Nation cl des matliurins. Les religieux mathurins avaient vendu à Bouretde Vézelay le terrain sur lequel MM. de Brancas- Lauraguais avaient fait bâtir, et Tliôtei avait pu, comme bien d'émigré, revenir à l'État, substitué du reste aux mathurins, qui n'avaient pas aliéné la totalité de leurs droits. Toujours est-il que Trudaine et Charles de la Sablière s'étaient i-endus propriétaires de la maison et de ses dépendances en lévrier 1792. MM. Lcfeuve et Habert, prédécesseurs de la marquise, avaient donné en échange la terre de
la Jonchère h la comtesse de Villoutreys, épouse divorcée du général Rapp en premières noces, et cette dame avait eu pour vendeurs en juillet 1820 M. Le Cornu, comte de Balivière, et sa femme, née Bouvard. Dans l'appartement de lord Seymour, le prédécesseur de sa mère avait été le baron Cardon, qui venait lui-même après le comte Nicolas Démidoff, dont un flls épousa en 1840 la princesse Mathilde Bonaparte. Angilbert et Guéras avaient cependant ouvert au rez-de-chaussée le café de Paris, plus salon à manger que restaurant, haut de plafond comme dans un château, et il était de meilleur ton de s'y montrer qu'en tout autre cabaret du monde. Ce lion des cafés a vécu 36 ans : tous les lions meurent-ils aussi vieux ? Trop gentilhomme pour laisser des économies, il avait encore fait plus de réputations qu'il n'avait contribué à défaire de fortunes.
Rue et Quai des Grands-Aiigiisiitiiis. —
Rues Git-le-CcBur
et de FHirondelle. (i)
Le Couvent des Grands- Augustins . — Les Hôtels cVHcrcule, de la Salamandre, de Savoie, d'O, de Luynes, des llhar ités- de- Saint- Denis , de Saint- Louis, Lecoigneuœ, de Con flans et de Bussy. — Les Collèges d'Autun et de Saint-Denis. — Et leur Entourage.
Avant que Philippe-le-Bel fît établir le quai où nous aboi'dons, des saules y bordaient la Seine de leurs troncs, souvent creux, et de leurs branches flexibles. Le siècle suivant y vit les augustins succéder à des frères de la Pénitence-de-Jésus- Christ, dits sachets, que saint Louis y avait placés. Les nouveaux-venus avaient été voisins de la porte Saint-Bernard et de la porte Montmartre ; leur monastère délinitif ne s'acheva que sous Charles V. De l'histoire de France fait pai'lie celle du couvent dont nous nous entretenons, dépositaire des archives des ordres de la noblesse et des ordres du roi : les assemblées du clergé s'y tenaient, Henri III
(1) Notice écrite en J8C0. Le marché (le la Vallée a été supprimé depuis, et maintenant la volaille se vend principalement aux Halles centrales, La foimalion d'une uouvelle place Saint-Michel a fait tomber les premières maisons du quai des Grands-Augustins et presque toutes celles de la rue de l'Hirondelle, qui ne serait plus qu'une impasse de la rue Gît-le-Cœur sans les arcades qui la relient à la place, comme un passage.
50 RUE ET QUA[ DES rrRANDS-AUGUSTINS.
y présida le chapitre des chevaliers du Saint- Esprit, Marie de Médicis y lut saluée régente, la chambre des comptes et plusieurs chambres de justice en occupèrent les grandes salles. Ainsi furent condamnés en 1716 aux Augustins, comme coupables de malversations, les traitants GeolTrin, Leriche, Luillier, Aviat, Grozat, Poisson, Daugny, Hénault, Rouillé et autres ; mais leur maitôte, une lois les taxes payées, déshonorait moins les coupables que s'ils avaient volé des objets de peu de valeur à des particuliers. De l'église, dédiée à sainte Anne en 1443, où furent enterrés Philippe de Commines, Réiny Belleau, le seigneui' de Pibrac, Eustache de Caurroy, et qui longeait le quai à l'endroit occupé par le marché à la volaille, rien ne reste debout. Les religieux du crû n'ont pas même juslihé, en 1790, de l'envie de résister que supposait ce vers de Boileau :
J'aurais fait soutenir uu siège aux Augustins.
11 subsiste pourtant uu assez bon nonjbre des maisons qui formaient le pourtour et les dépendances du monastère; les murs de son réfectoire s'y reconnaissent, qui plus est, sur le derrière, entre les rues du Pont-de-Lodi et Christine. Le surnom de la Vallée s'appliquait déjà sous l'ancien i-égime à la portion du quai des Augustins où se vendaient en plein vent, le long de l'église, le beurre, les œuls et la volaille. Il y stationnait, dès 1691,' des calèches attelées, qu'on prenait à 20 sols l'heure.
Quelques-unes des fenêtres qui donnent sur le ([uai, entre le marché actuel et la rue Dauphine, doivent avoir ("clairé le travail de Bérey, enlumineur du roi il l'enseigne des Deux-Glol)es, dont le plan de Paris se dessinait avant la mort de Mazarin. Une dame ïiuchet, qui, du temps de Necker et de Turgot, regardait l'eau couler au