RUE POISSONNIERE
du coin de la rue et du Boulevard, dont les produits coûtent meilleur marché.
Peu de masures rappellent dans la rue Poissonnière l'ancien clos des Masures-de-Saint-Magloire. M is voici bien encore des mai>ons à porte bâtarde et à deux croisées par étage, ^ fruit des économies du cordonnier, de la mercière et du pâlissier qui les ont fait bâtir. L'architecture peu académique du 25 est bien plus amusante pour le passant que les façades signées par les architectes d'à-présent : il y aura toujours des Parisiens assez peu fortunés pour se contenter de l'abri que leur procure cette bicoque et pour se sentir plus à l'aise avec leur veste, leur blouse, leur tablier, que couverts d'un habit acheté au Prophète OU à la Belle- Jardinière.
D'autres traditions sont respectées elles-mêmes tant soit peu sur la lisière de l'ancien Champaux-Femmes. L'amour vénal faisait encore bon feu, il y a quelques années, dans un grand nombre d'entre-sols de la rue ; il s'y cache aujourd'hui dans les mansardes, d'où il s'en va, transi, se réchauffer sous les lustres des bals publics. Mais il porte si mal, il dépose si souvent le masque de la grisette qu'on ne s'y trompe plus beaucoup. Il n'y a qu'une nuance entre cet amour-là et celui que garde en pension, à l'angle de la rue de la Lune, une maison plus que séculaire dans la spécialité. L'autre coin de la rue de la Lune était occupé, sous Louis XVI, par la compagnie colonelle des gardes-françaises.
Rue do la Lune, (d)
Pour l'honneur de la compagnie d'élite dont il s'agit à la fin de l'article précédent, constatons que, de son temps, il n'y avait encore à l'encoignure opposée de la rue Poissoiinièrc qu'une seule des deux maisons de tolérance qui, aujourd'hui, relient une rue à l'autre. Celui des deux étahlissements dont la porte s''entre-bâille sur la rue de la Lune fut fondé vers 1820 par un marchand à la toilette.
Un galant mettait, au contraire, en cette rue le beau sexe à contribution, dans des conditions peu communes, au commencement du règne de Louis XIV ; on le nommait Henri Barjot de Renneviiliers. Fallait-il qu'une femme lui adroite pour passer par ses mains sans autres frais ! Si la belle avait plusieurs bagues, ce n'était jamais la plus simple qu'il soutirait à titre de souvenir, quand ce n'était pas de l'argent à son mari. Il vivait donc à l'aise dans les meilleurs quartiers de la ville et ne se retirait à la Ville-Neuve, dont la rue de la Lune faisait partie, que sur une déveine en amour et au jeu, qui l'obligeait à des économies. Son train de maison, dans la morte-saison, se réduisait souvent h une vieille femme, nommée Blanche, qui n'attendait même pas après ses gages gour vivre : elle avait appris, en servant dans un hôpital, à saigner, à remettre les membres disloqués, et elle continuait ù faire le chirurgien. Cette reuoueuse ne craignait pas de se tranformer parfois en amazone; elle ne montait à cheval, sur le tard, qu'avec
(IJ Notice écrite en 1»G1,
une épée dans la main droite et un flambeau dans l'autre, quand elie allait quérir son maître par la ville. La bouchère et la boulangère étaient toujours payées à sa manière par ce mauvais sujet, qui ne prenait jamais de- lournisseur veuf : il ne laissait s'arriérer des parties, c'est-à-dire des mémoires, qu'au risque de régler avec des créancières d'autant plus éloignées de la jeunesse. Une fois même, Rennevilliers avait affaire à une vieille feînme de la rue de la Pourpointerie ou des Lombards, qui lui avait longtemps habillé des laquais. En arrivant, sur la promesse formelle qu'il lui serait enhii donné satisfaction, la malheureuse déployait un sac vide ; mais, avant de repasser la porte, elle jetait ses parties au feu en s'écriant : — Que demander à un honnête homme qui a pour la vieillesse tant d'égards !
C'est fort innocemment, nous le croyons, qu'à la fin du xvn'^ siècle M. Plaisir habitait le 41 : le véritable nom de ce propriétaire était bien Claude du Plaisir. Le joli nom de qualité ! Par malheur, à cette époque-là, uue bonne moitié des marchands de la rue Saint-Denis prenaient librement le de, que l'ignorance crasse de noire siècU; en science nobiliaire prend pour l'équivalent de messire.
Entre les rues Neuve-Saiut-Étienne et Sainte- Barbe (i), le côté des numéros pairs fut bàli par François Berlhelot, secrétaire des commandements de la Dauphine, et Marie Regnauld, sa femme, pour y placer 50 soldats blessés. Mais la fondation de l'hôtel des InvaUdes, en atteignant royalement le but des institutions du même genre, supprima la moinerie des soldats infirmes. La maison principale de la rue de la Lune fut achetée, en 1682, par les dames de Saint-Chaumont, qui en firent
(1) Maintenant de la Viile-Neuve et Pourtalès«
le petit Saint-Chaumont. Le chef-lieu de cette communauté des filles de rUmon-Clirélienne recevait des élèves, rue Saint-Denis, h des conditions autres que la succursale, qui prenait des pensionnaires à raison de 250 à 400 livres. Les bâtiments de cet annexe donnaient également sur le Cours, ancien Rempart, et dataient seulement de la renaissance de la rue, dont l'acte de naissance remontait au milieu du xvi" siècle. On en avait rasé les maisons dès 1593, pour Ibriifier la ceinture de Paris, dont la Ligue refusait l'entrée au Béarnais. Une chapelle Sainte Barbe .avait elle-même disparu dans l'abalis, et c'est trente ans plus tard qu'on avait élevé à sa pla<e Notre-Dame-de Bonne- Nouvelle, presque entièrement reconstruite sous la Restauration.
De Caux, huissier de salle h la cour de Versailles, avait aussi Louis XIV pour seigneur direct clans trois propriétt's qui se suivaient rue de la Lune : le 14 bïs en était une. Voyez-vous une maison de secours et une école de filles, n°12? Cet immeuble et l'immeuble adjacent appartenaient aux pauvres de la paroisse Bonne-Nouvelle. Ils étaient chaigés de 2 livres, 5 sols, 5 deniers de cens, redevance acquittée pour l'année 1703 par les mains de Françoise Énault, supérieure, Marguerite Gautier et Jacqueline Guénot, sœurs de la Chaiité attachées à ladite paroisse. La plupart des maisons situées sur cette ligne avaient sur le Cours une seconde porte, que quelques-unes conservent de nos jours sur le Boulevard.
Rue du Peih-Carreau. (i)
Le marché des Petits-Carreaijx, moins fréquenté que le carreau des Halles, était sans doute pavé originairement de ce qu'on appelait du carreau ; le même pavé tenait lieu de plancher aux cabarets lorsqu'on y laissait des buveurs littéralement sur le carreau. Vis-à-vis de l'hôtel des Grilles, où la veuve Boyer a commandé en maître et qui n'est plus pour le vulgaire que le n°43, les morceaux de viande s'étalaient qui avaient un moment fait une rue des Boucheries de l'entrc-deux des rues Montorgueil et Poissonnière. Le plan de Gomboust, il est vrai, faisait commencer celle-ci et finir celle-là, en 1652, à la hauteur de la rue Neuve- Saini-Eustache ; toutefois on connaissait déjà un siècle avant, dans la rue Montorgueil, un lieu des Petits-Carreaux, et 58 mai.Nons étaient portées au compte de notre rue en 1714 ; au nombre de ces maisons hgurait déjà le 38, possédé sous Louis XVI par la baronne de Vignet.
On a toujours bu sec en ce quartier. L'enseigne des Trois-Bouteilles et celle du Châleau-Gaillard rivalisaient, dans la rue du Petit-Carreau, avec le Triomphe-de-Bacchus, dont le propriétaire luimême portait, vers 1714, un nom qui ratissait chaleureusement la gorge et donnait soif: Le Poivre ! La corpoiation des joueurs de violon avait bien son bure;iu rue Saint-Martin, attenant à Saint- Julien-des-Ménétriers ; néanmoins les musisiens à embaucher se donnaient rendez-vous chez Zublet,
(1) Notice écrite en 1881.
aux Trois-Bouteilles, près la rue Thévenot, et, de nos jours encore, tous les dimanches, des virtuoses disponibles se réunissent sur le même point de la rue du Petit-Carreau, à la porte d'un marchandde-vin, et y trouvent un engagement pour la soirée dans quelque orchestre de bal, de spectacle ou de café-concert.
Le cul-de-sac du Crucifix, dit aussi du Petit- Carreau, comportait 7 petites maisons en 1768. Nicolas Le Prieur en avait iicquis 4 ; Pierre Le Prieur, fils de Nicolas, y ajouta les autres et fit bâtir par l'entrepreneur Goupy, sur remplacement du tout, un hôtel à deux portes, qui n'en a plus qu'une. C'est le n" 14, et comment le louer assez de n'avoir renoncé qu'à la moitié du Jardin qui le distinguait d'une maison de petite bourgeoisie ! Goupy, devenu architecte, a dessiné le plan de plusieurs casernes de Paris, notamment de celle de la Nouvelle- France.
Le n° 26 sert de passage officieusement à l'ancienne cour des Miracles. Tout le monde, au commencement du dernier siècle, ne se hasardait pas encore le soir dans l'ancienne vallée aux Mendiants et aux Voleurs, chef-lieu de la truanderie au moyen-âge : il y avait pourtant 3 lanternes pour éclairer 4 maisons, en comptant ce qu'y possédaient les hospitalières de Sainte-Catherine et lés fllles-Dieu, sans compter par exemple les échoppes en appentis qui s'adossaient aux murs et qui n'étaient pas habitées la nuit. Une maison, dans ledit passage, ouvre sa porte cochère en face d'une ruelle que son éciiteau donne pour impasse de l'Étoile : n'était-ce pas l'hôtel Dupressoir? De toute façon la location y remit, sous Louis XV, un nouveau genre de malfaiteurs adroits en possession de la cour des Miracles, que le règne précédent avait purgée de ribaudes et de francs-mitous moins civilisés. Les charmes de Dorothée, de la Beau-
voisin et puis de Jeanne Vaubernier, à l'âge de 21 ans, attiraient là des grands seigneurs, tels que le duc de la Trémoille et le prince de Ligne, mais plus encore de financiers, chez le comte Dubarry, qui leur dorait ainsi les pilules de son tapis vert. La plus séduisante des complices de ce chevalier d'industrie était la nouvelle recrue ; ses bonnes grâces avaient déjà le rare privilège de ramener les galants, encore plus que de simples espérances. Elle était grande, bien faite, blonde 5 ravir : front dégagé, beaux yeux, sourcils à l'avenant, visage ovale légèrement marqué de petite-vérole, mais parsemé de signes sur les joues qui le rendaient piquant comme pas d'autre, nez aquilin, bouche au rire leste, peau fine, gorge qui contrariait la mode en conseillant à beaucoup d'autres gorges de se mettre à l'abri d'une com- , paraison ! Jeanne, sans songer à l'avenir, s'amusait pour son propre compte de l'empire exercé par elle à bien moins de frais qu'il ne fallait à son associé d'expérience et de dextérité pour commander à la fortune du jeu. Tout commençait alors, ou finissait pour elle par un souper, où elle buvait peu de vin, mais beaucoup de liqueurs. N'avaitelle pas pour vocation le plaisir, auquel était dû tout ce qu'elle avait et jusqu'à sa naissance? Son père était abbé ; sa mère, une Lorraine nommée Bécu, mariée ensuite à Ranson, qui, de domestique, s'était fait employé aux barrières de Paris. Dubarry avait rencontré cette jolie femme chez la comtesse Duquesnay, qui l'aimait de manière à en rendre jaloux M. de Chabrillan, dont ladite maîtresse donnait elle même à jouer, Lebel, valet-de-chambre du roi, vint de même cour des Miracles, lia facilement connaissance avec l'Égérie du tripot, et un appartement se meubla avant peu, rue des Petits-Champs, pour Jeanne Vaubernier, qu'on avait commencé à surnommer VAnge dans la maison à
parties de la Gourdan, et M"« Lange changea moins de conduite que de fortune et de nom, chacun le sait.
Dans l'ancienne demeure de Jean Dubarry habitait le publiciste Hébert, membre de la Commune de Paris, pendant que Jeanne Vaubernier payait de sa tête le luxe et le crédit dont elle avait joui comme comtesse Dubarry. Ce rédacteur du Père Duchesne, journal de cynique mémoire, avait été receveur de contremarques dans un théâtre ; il acquit de nouveaux titres h l'exécration générale lors du procès de Marie-Aiitoinette, fut dénoncé par Saint-Just à la Convention, qui le reconnut chef d'une faction menaçante pour l'État, et il ne finit pas autrement que M"» Dubarry.
Rue Théveiiot. (i)
Ne venons-nous pas de revoir dans la rue du Petit-Carreau l'hôtel Le Prieur, qu'on disait à tort Thévenot? Une lettre de M. le Prieur de Blainvilliers, petit-fils du fondateur, nous apprend que son grand-père fit construire en même temps le 21 de la rue Thévenot.
Un Thévenot remplissait les fonctions d'échevin sous la prévôté de Jacques Sanguin ; un autre a laissé des relations intéressantes de ses grands voyages et importé en France le café. L'usage de la liqueur nouvelle fut d'abord une affaire de mode ; M""" de Sévigné contribua elle-même, sans le vouloir, à sa propagation, en disant que le café passerait comme Racine, ou Racine comme le café. La réputation de l'un et de l'autre n'a guère fait que croître et embellir depuis cette comparaison, qui n'a pas même porté malheur à M""" de Sévigné ! André Thévenot, contrôleur en chef des rentes de l'Hôlal-de-Ville, survécut à Thévenot le voyageur ; il avait pour fils ou petit-fils l'échevin ; c'est à sa requête qu'on donna, en l'année 1676, un débouché sur la rue Saint- Denis au cul-de-sac des Cordiers, qui était du Paris de Charles V.
Père et parrain de la rue ainsi née, Thévenot y laissa à ses héritiers des maisons bien construites, dans lesquelles au xvni^ siècle se succédèrent des banquiers et des agents-de-change, plus encore que des magistrats, et en voici les n"' actuels :
(1) Notice écrite en 1861.
RUE THÉVFNOT. 313
10, 12, 14, 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23, 24. En tout 11 propriétés, et la rue n'en nombrait que 16, y compris celle qu'a fait rebâtir ensuite Le Prieur. Lorsque la succession s'ouvrit du marquis de Carabas de cette rue, les n'" 6 et 8 appartenaient à Tlioré, et le 26, que Michel Richer allait bientôt reconstruire avec le magnifique balcon qui décore aussi l'impasse de l'Étoile, était à l'hospice Sainte-Catherine. Ce cul-de-sac, qui lui-même n'en est plus un pour les piétons qu'il mène à la cour des Miracles, avait dépendu de l'impasse des Cordiers antérieurement à la formation de la rue.
Vers le milieu du règne de Louis XVI, le propriétaire du 18, où un hôtel-garni a repris de nos jours le nom de Thévenot, créateur de l'immeuble, s'appelait M. de Saint-Péravy ; celui du 16, le D' Chomel ; ceSui du 14, M. Armand. Au même temps, le comte de Lallemant, ou de Latemend. disposait du 7 et 9 ; M. Bourdin, du 11 ; M. Osmond, du 13. Quant au 24, qui a été mairie sous la Restauration, l'archilecie Goupy y a laissé des traces de son passage sur les brisées de Thévenot, comme propriétaire.
Enfin le 12, déjh cité, était la résidence de la famille de Monmorqué, avant que Joséphine de la Pagerie y séjournât, n'étant encore que M""* de Beauharnais. Cet ancien hôtel a conservé un jardinet.
Rues de Viarine, Ulereier, de Sartines, De Vannes, Oblin et rue 8auval,
EN CE QUI s'en appelait NAGUERE
Devarenne* (i)
M. Rousseau, qui songe h se marier, n'était guère flatté que nous l'envoyassions faire le tour de la Halle-au-Blé. La réputation acquise à ce quartier offrait des points curieux à étudier au point de vue des mœurs, mais risquait de compromettre publiquement un explorateur qui ne se contente pas toujours d'interroger l'enseigne d'une maison, le numéro d'uneporte, l'inscription angulaire d'une rue. Les établissements séculaires où M. Rousseau redoutait d'avoir à prendre des notes sur son calepin, sont de ceux où l'on entre en craignant d'être vu, surtout lorsqu'on se dispose à rompre avec le célibat. II partait donc h contrecœur, pour la première fois sans doute, notre député à la course, notre observateur au carnet ! Il avait passé la nuit blanche, additionnant avec appréhension presque autant de gros numéros qu'il pouvait se trouver de portes dans les rues dont la nomenclature sert de titre au présent chapitre. Mais il est revenu tout fier des progrès accomplis, autour du Grenier-d'Abondance, par la moralité publique de son siècle. Sa philosophie
^ (1) Notice écrite en 1861. Le nom de l'historien Sauvai n'était pas encore devenu celui de la rue Devarenne et de la rue des Vieilles-Étuves Saint-Honoré.
Optimiste n'avait été mise à l'épreuve qu'une seule fois dans six rues mal famées.
La seule maison de filles qui y survive à beaucoup d'autres date, comme établissement, de la construction de la place. La dot de la comtesse Ogier n'en a pas moins été constituée en partie par l'apport de l'immeuble, dont le premier propriétaire avait été Eyuaud, son père. C'est le n*" 1 de la rue circulaire, autorisée en 1762, ouverte trois années après et appelée de Viarme à cause de Jean-Baptiste Élie Camus de Pontcarré, chevalier, seigneur de Viarme, Sengy, Belloy et autres lieux, conseiller d'État, qui a rempli les fonctions de prévôt-des-marchands de 1758 à 1764. Trois ans avant l'élection de ce magistrat, la Ville avait acquis le terrain de l'hôtel de Soissons, sur lequel s'établirent simultanément, d'après le plan général qu'avait tracé Lecamus de Mézières, la Halle-au-Blé, la rue de Viarme et les rues qui rayonnent autour de cette place.
Le père de M""' Ogier était aussi propriétaire, rue de Viarme, n° 3, et l'échevin Babille au coin de la rue Babille, mais sans porte sur la rue de Viarme. Les autres propriétés qui ouvrent sur cette rue sans fin, ont appa>'tenu d'origine au sieur Camus, t\ l'exception de trois : le 21, qui fut bâti pour Devarenne; une maison au coin de la rue de Sartines, qu'avait Piedbot, et le 4, qu'avait Gallien. Ce Camus, était-il le prévôtdes-marchands, l'architecte, ou quelqu'un des leurs? Assurément, il avait derrière lui des associés ou des bailleurs de fonds.
La rue Mercier, dont les constructions sont uniformes, comme celles de toutes les rues de la même création, eut pour parrain Louis Mercier, écuyer, conseiller du roi en l'Hôtel-de- Ville, échevin. La comtesse du Bocage y disposait des n"' 5,
7, 9, peu d'années après la fondation de la Halle-au-Blé.
Gabriel de Sartines, comte d'Alby, avait été conseiller au Châtelet, lieutenant-criminel et maîtredes-requêtes, avant que de passer lieutenant-général de police, et il devint ensuite ministre de la Marii«e. Son nom, placé sur l'estampille d'une rue, en face du Grenier-d'Abondance, ne nous rappellet-il pas qu'on accusa ledit lieutenant-de-police d'affamer, par calcul, Paris et tous ses environs, pendant que quatre intendants des finances, Trudaine de Montigny, Boutin, Langlois et Boulogne, se seraient entendus eux-mêmes avec Perruchot, directeur-général du monopole des grains, pour étendre cette cruelle spéculation à toutes les provinces? Mais l'agiot sur le blé n'a jamais pu susciter que des dangers locaux et momentanés, entièrement conjurés de nos jours par la rapidité des moyens de transport, et jamais l'acquisition par fortes parties n'a menacé de la famine toutes les places k la fois. Nos marchands de farine, qui se réunissent tous les jours au café du Commerce, et justement au coin de la rue de Sartines, sont loin de craindre que les capitaux affluent outre mesure dans le commerce des grains en France: la disette de l'argent y suit toujours de près celle du blé. Rue de Sartines, sur la droite, Camus, Devarenne, Bassin et encore Camus étaient propriétaires ; sur la gauche, Prévosteau et Camus.
JoUivet de Vannes, avocat, procureur du roi et de la Ville, a gravé également sa carte de visite à Tangle d'une petite rue. En face de cette ruelle se dresse la colonne de Médicis, monument conservé grâce à l'initiative du poète Bachaumont, qui a donné 1800 livres de cet observatoire de la reine, revendu ensuite à la Ville, afin qu'il survécût à l'hôtel de Soissons, démoli par les créanciers du prince de Carignan. Camus, Benoît et Dussausaye
RUE DE VIARME, ETC. SlT
signèrent dans la rue de Vannes les premières quittances de loyer.
Le nom de Pierre Devarenne, écuyer, avocat au parlement, conseiller du roi, quartenier et puis échevin, est arboré sur un autre écriteau municipal, en face de la même rotonde, entre les n"' 1 et 2 de la rue de Viarme.
Avant que la Halle-au-Blé fût transférée d'un coin de l'emplacement actuel des Halles-Centrales sur le terrain de l'hôtel de Soissons, on traitait de rue Bouchée une impasse, dont le fond était l'une des entrées de l'hôtel : la place de cette porte, en regard de Saint-Eustache, est encore marquée par des pierres en saillie au milieu de la rue Oblin. Dans cette rue, qui avait commencé par s'appeler Carignan, dernière dénomination du cul-de-sac, Bernard Oblin et Charles Oblin, intéressés dans les affaires du roi et très-probablement dans celles de Camus, n'ont rien fait édifier que nous sachions : mais ils n'y ont pas jeté par terre les maisons préexistantes. M"'^ Fleuret y disposait, avant 1780, de deux propriétés près de la rue Coquillière, et l'éternel Camus en avait deux à l'autre extrémité de la ligne opposée.
Rue de la Verrerie, (i)
Suger. — Saint- Bon. — Les Verriers et les Faïenciers. — Notables des xvii* et xviii^ Siècles. — Le Saint-Esprit. — Les Juges- Consuls. — Les Notaires et les Droguistes. — Les Experts du Bâtiment. — Les Huissiers. — L'Hôtel Saint- Faron. — La Trinité. — Le Petit-Paris. — Les Tapissiers. — Les Couturières. — Valmont de Bomare.
Sur l'emplacement d'une chapelle, connue dès le siècle vi-, le chapitre de Notre-Dame fonda la collf^giale de Saint-Merri, sous l'épiscopat de Rainaud II et le règne de Robert II. Un séjour de Suger y attenait trente ans après. La reconstruction de l'église, au xvi" siècle, englobait cet hôtel; elle put néanmoins en respecter le gros-œuvre de la façade actuelle du presbytère, dont l'entrée sert de porte latérale aux fidèles, malgré la sculpture du XYU!** siècle qui la décore de deux amours, pour lesquels brûle un encens éternel. Le passage cessant d'y être public après l'heure des offices, la maison a encore tout l'air d'être indépendante de l'église, restaurée derechef en 1754, puis en 1836. A supposer même que les seigneurs chanoines aient eu là le bailliage ou la chancellerie de leurs fiefs de Marly et de Saint-Merri, le moyen de louer le chapitre d'avoir commandé ce dessus-de-porte !
La rue Saint-Bon y fait presque face et rappelle
(1) Notice écrite en 18G2.
une chapelle Saint-Bon ou Saint-Bonnet, qui appartenait d'abord à l'abbaye de Saint-Maur-des- Fossés et dont le chef du diocèse prit possession, en devenant abbé de Saint-Maur, pour y nommer chapelain ordinairement un chanoine de Saint- Merri. Une confrérie de Sainte-Marguerite fut établie dans cette chapelle, qui ne servait plus, avant sa suppression, qu'à faire le catéchisme de la paroisse. Le bâtiment en fut mis aux enchères l'an 1792.
Les recherches de nos devanciers ont constaté l'existence d'une verrerie en l'année 1187 dans cette rue. Aussi bien la communauté des Peintres sur verre s'y établit dans le principe ; elle comprenait des émailleurs, des verriers, des patenôtriers ; ses statuts, réglés en 1467, se modifièrent en 1666. Cette compagnie, tige des diverses branches de l'industrie verrière, fut dite ensuite des Vitriers. On y avait fixé la durée de fapprentissage à 4 années, le coût de la maîtrise à 500 livres. Le patron de la confrérie était saint Marc, et son bureau, au Renard de la rue Saint-Denis avant la fin du xvii« siècle, mais au cimetière Saint-Jean dans le cœur du siècle suivant. Un peu plus tard les Verriers se trouvaient en concurrence avec les Faïenciers, qui pendant soixante-dix années étaient restés de la même famille, bien qu'une institution particulière les eût émancipés sous Henri IV. Tout apprenti ou compagnon faïencier qui avait abusé de la femme, de la fille, de la parente ou de la servante de son maître, était par cela même déchu du droit de parvenir à la maîtrise. Mais, s'ils battaient la séduction en brèche, les statuts de la Faïencerie favorisaient, en revanche, la recherche pour le bon motif, en réduisant de 500 à 200 livres le taux de la maîtrise en cas de mariage avec la fille du maître. Apprentissage,
5 ans ; compagnonnage, idem ; brevet, 80 livres ; patron, saint Éloi.
L'émailleur Jacquemin Gringoneur, inventeur des cartes à jouer sous Charles VI, en peignait à or et à diverses couleurs pour ïeshattement du roy dans la rue de la Verrerie. Il y précédait de trois siècles Trincard, marchand de porcelaines, qui était membre de la confrérie avant qu'elle en formât deux, et dont le magasin attirait de riches amateurs. Du temps de Trincard on élargit la rue, parce qu'elle se trouvait sur le passage de Louis XIV, quand il allait du Louvre à Vincennes, et sur le passage également des ambassadeurs étrangers, qu'allaient prendre les carrosses du roi aux Folies-Rambouillet, dans la rue de Charenton, le jour de leur entrée officielle.
Sous le règne précédent, Bossuet, fermier des gabelles du Lyonnais et du Languedoc, qui n'était autre que le père de l'illustre évêque de Meaux, avait, en regard de la rue actuelle des Juges- Consuls, sa maison de ville, qui appartenait plus tard à Huault, seigneur de Bernay. L'enseigne en était la Ville-de-Reims alors que ce dernier avait pour acquéreur le bourgeois Leroy. Un basrelief de forme ronde représentait alors sur une autre façade Henri IV, eiure une maison à Barthélémy et une à la veuve de Forcadel, conseiller aux Aides. Celle de la veuve avait sa petite porte sur la rue du Coq, dont deux propriétés touchaient le fond de celle à médaille et de l'autre.
Du côté opposé se suivaient en ce temps- là, comme propriétaires :
Les héritiers de Girault, écuyer, conseiller au Châte'et. — M™e Renée-Madeleine de Rambouillet de la Sablière, veuve de Trudaine, ancien prévôt-des-marchands, au nom et comme tutrice de ses enfants, avec Brument,
tapissier, pour locataire. — Les héritiers de Desnots, secrétaire des finances, an coin de la rue du Renard. — M™» Marie Angran, veuve de Philippe de Boran, M'» de Castilly, avec entrée rue du Renard. — Henri- Charles Arnauld de Pomponne, abbé commendataire de l'abbaye royale de Saint-Médard à Soissons, conseiller d'Etat, garde-des-sceaux : grande maison, tenant plus ou moins à la rue du Renard. — Jacques de Sa+lo, seigneur d'Auvilly: 2 maisons, venant des Saveuse, avec longue allée et des jardins Charles Lebrun, greffier des bâtiments : grande maison, petit jardin. — Croizet, présidont-aui-enquêtes du parlement. — Pierre Quirot, architecte du roi. — Jacques de Rinouart : grande maison, avec une seconde porte dans la rue Barre-du-Bec (tronçon de notre rue du Temple).
Et cet appel peut déjà compter, quoique partiel. L'arcliitecle Quirot habitait sa maison ; il l'avait achetée des hoirs de Charpentier, littérateur qui avait pris parti pour les modernes dans la querelle de son temps sur le mérite des anciens et des modernes. Denis de Sallo, conseiller au parlement et fondateur du Journal des Savants, devait être le père de son homonyme précité. L'Ainauld de Pomporme sur le tapis avait localement hérité de son pèi^e, Simon Arnauld, marquis de Pomponne, et ce ministre intégre, dont Saint-Merri gardait la tombe, était lui-même, à titre de tils, héritier de Robert Arnauld. Pour la maison Desnots, elle tenait par-derrière à celle des Juges-Consuls.
Des dépendances de ce dernier hôtel se projetaient même rue de la Verreiie. La juridiction consulaire avait été créée par Chaiies IX; le siège de ce tribunal resta derrière Saint-Merri jusqu'à sa translation dans le palais de la place de la Bourse. André Bouret avait été propriétaire dans notre rue, près l'hôtel consulaire, comme acquéreur de la veuve de Jacques Thivol, sieur de Sainte-Foy,
chef du vol des oiseaux du cabinet de feu le duc d'Orléans.
Entre les rues de la Poterie (i) et Saint- Martin, les maisons appartenaient en 1780 : à Lebel, au même, h. Sorèze-de-Meuze, à Coulon- Deslouches, ii La Motte et consorts, au Saint- Esprit, au Saint-Esprit encore, à Bourgoin, à De la Capelle. L'ordre du Saint-Esprit n'était pour rien dans cette litanie bourgeoise; il ne s'y agissait que de l'hôpital du Saint-Esprit, fondé place de Grève en 1362, rebâti en 1746, sur le plan de Boffrand, pour recevoir 60 garçons et 60 filles auxquels on apprenait un état.
Des notaires occupaient alors quatre ou cinq belles maisons édifiées pour la grande robe et maintenant vouées au commerce en gros de l'épicerie et de la droguerie, qui n'est devenu la principale industrie de la rue qu'en notre siècle. Près la rue du Temple se tenait le bureau des Experts-jurés des Bâtiments, institués par édit en 1690, et plus près de Saint-Merri le bureau des Huissiers-audienciers au Châlelet, où paraissait, imprimé tous les mois, un extrait des criées du tribunal.
La rue de la Tixéranderie, sacrifiée à celle de Rivoli, suivait un cours quasi-parallèle à la nôtre ; l'une et l'autre ayant eu leur hôtel Saint-Faron, cela devait être le même sous deux faces différentes; il donnait, qui plus est, rue des Deux- Portes ou rue du Coq. Ses rapports ne furentils pas directs avec l'abbaye de Sùint-Faron ? Les comtes d'Auxerre avaient eu, de toute façon, un
(1) Ladite rue de la Potarie-des-Arcis est maintenant l'en-lêle delà rue du Renard, qui commençait naguère à la rue de la Verrerie.
séjour au même endroit. N'était-ce même pas le royal hôtel de Navarre, qu'avait occupé, entre les rues de la Verrerie, du Coq et des Deux-Portes, Blanche de Navarre, veuve de Philippe de Valois, et qu'avait aliéné en 1417 Catherine d'Alençon, veuve de Pierre de Navarre ? Ce palais ou l'hôtel Suger était évidemment le logis qui faisait de Charles Vil en personne un habitant de la rue de la Verrerie alors que la trahison de Périnet- Leclerc livrait l'entrée de Paris aux Bourguignons. Ah que l'ancien palais dérogeait donc en devenant, sur la rue que voici, le bureau général des Fosses vétérinaires pour l'équarrissage hors de ville !
Un service régulier de carrosses pour Sézanne et pour d'autres localités partait d^s le xvn" siècle d'un hôtel de la Trinité, en la même rue, et uu traiteur voisin, à l'enseigne du Petit-Paris, servait jusqu'il des repas de noces. De grands magasins de tapissiers s'établirent postérieurement sur plusieurs points et celte spécialité allait un moment jusqu'à dominer dans la rue, au commencement de l'Empire, comme la verrerie autrefois. Roussin aîné, tapissier du gouvernement, entrepreneur de la décoration des fêtes publiques, y occupait surtout de nombreux ouvriers et y chargeait ou déchargeait incessamment des voitures de déménagement.
Non loin de l'hôtel Saint-Faron, mais pas du même côté, a été le bureau des maîtresses Couturières découpantes, communauté divisée en quatre classes. Les couturières en robe composaient la première; celles pour enfants venaient ensuite, puis les lingères, puis les confectionneuses de garnitures. Une maîtresse ne pouvait avoir qu'une apprentie à la fois ; l'apprentissage durait trois ans ; le chef-d'œuvre était obligatoire pour parvenir à la maîtrise, qui coûtait 174 livres, comme le brevet 20 livres 10 sols. Saint Louis était le patron des Couturières.
Au n<* 28 le naturaliste Valmont de Bomare avait un riche cabinet, dans lequel il faisait des cours, mais qui fut réuni en 1787 au cabinet du prince de Condé, dont venait d'être nommé garde ce savant, dans le château de Chantilly. Valmont de Bomare, membre de l'académie des Sciences, avait utilement voyagé pour le compte du gouvernement. Il est l'auteur d'un Dictionnaire d'Histoire naturelle.
Le n" 2 de la rue de la Verrerie a appartenu à la famille de Salignac-Fénélon. La fabrique del'église Saint-Jean était propriétaire des n*' 4, 6 et 8, ainsi que de cinq maisons les suivant de près, mais en retour sur la petite rue de Moussi.
Rue de la Jussienne. (i)
La rue de la Jussienne commençait ou finissait par un hôtel de Givrac, du côté de nos chiffres pairs, au moment de la convocation des derniers États-Généraux. Le 16 appartenait à M. Dulac, et une école de filles y babille par le temps qui court ; ce n'en est pas moins un ancien hôtel Dubarry, à façade encore décorée de sculptures et de ferrures qui n'étaient pas d'une maison ordinaire. Perruchot, receveur-général des armées du roi, a-vait précédemment confié à ces murs, qui ne s'en étaient pas écroulés, la caisse de la spéculation fameuse sur les grains qu'on a flétrie du nom de Pacte de Famine, et lui-même était venu après Joseph Dupleix, gouverneur des établissements français dans les Indes. Ce vaillant défenseur de Pondichéry tenta de faire de la compagnie française des Indes, qui n'était que commerçante, une puissance territoriale : projet réalisé depuis, mais par la compagnie anglaise.
Au 8 demeura l'abbé de Latlaignant, chanoine de Reims, conseiller au parlement de Paris et poëte jovial ; mais cet homme d'esprit, dont jamais les couplets n'étaient mieux chantés que par luimême, se retira dans sa vieillesse chez les pères de la Doctrine-Chrétienne et y vécut jusqu'en l'année 1779. Il y avait alors le dépôt principal des pompes à incendie dans l'ancienne habitation de Lattaignant, ou dans la contiguë. La compagnie des gardes-pompiers, institution de M. de Sartines,
(1) Notice écrite en 1861.
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