‹ Les anciennes maisons de Paris sous Napoléon IIIChapitre 49 sur 66 · RUES TARANNE ET SAINT-BENOIT · texte numérisé non relu

RUES TARANNE ET SAINT-BENOIT

font pas faute aux plus anciennes constructions de cette rue ; l'ancien hôtel Bourbon en revendiquerait.

Mais c'est du côté opposé que demeurait le chevalier Chasscbras du Bréau, au beau milieu du règne de Louis XIV ; tous les samedis, chez ce savant, il se tenait réf^'ulièrement une conférence sur l'histoire et les sciences.

Dans la même rangée, une Hiçade était ornée d'une niche, que le vide aujourd'hui réduit à l'état de brèche. Un petit hôtel y a servi de bureau et de demeure à Laurent de Mézières, secrétaire des finances de Monsieur, comte de Provence, en payant loyer h la famille Orry : on y trouve aujourd'hui le bureau de la Revue des Deux-Mondes. M. de la Rouvrelle et l'abbé de Gornouailles ont disposé au même temps du 16 et du 14; M""' de Chavigny, des maisons formant angle sur la rue des Deux- Anges, dont il survit une impasse grillée ; M'"'' d'Anspach eutln, d'une propriété à grande Inçade, mais dépourvue de profondeur, laquelle IV it retour rue Jacob.

Rue (le Provence, (ij

Le Moulin des Choux. — Le grand Egout. — M""" de la Moskoica. — MM. Périer. — M""" de Montesson. — V Ambassade d'Autriche. — Les Ecuries d'Orléans. — Ji/""^ d'Archambal. — L'Hôtel Thélusson. — L'Hôtel de Tréneuc. — M""^ de Mercy-d' Argenteau. — Hoffmann. — Garnier- Pages.

Les fâcheux disent au figuré de tous les bals otficiels qu'on y danse sur un volcan ; mais c'est au positif que la rue de Provence chemine sur un égout, outre qu'elle traverse le Paris qui peut le mieux passer pour un égout des voluptés du monde. Pour y voir autre chose que le conduit d'eaux et d'immondices dont elle est encore la couverture, il faut remonter i\ l'époque où le moulin des Choux y courait sur lui-même après le vent. Les choux et autres plantes potagères se renouvelèrent plus longtemps que ne se remplumèrent les ailes du moulin, dont Claude Fernand, jardinier, cultivait l'emplacement sous Louis XIV. Son demi-arpent de marais, clos de haies, touchait une terre à Pierre Legay et . une aux religieux mathurins, entre le mur de la Grange-Batelière et l'égout de la ville.

Les propriétaires riverains de l'égout, entre le

(1) Notice écrite en 1860. La rue de Provence a ultérieurement prêté ses flancs au prolongement des rues Lafayette, Le Peletier et Drouot. Elle s'est grandie, en revanche, de l'ancienne rue Saint-Nicolas-d'Anlin.

3(j8 RUE DK PROVENCE.

faubourg Moiilinartre el la Chaussée-d'Antin, étaient en 4738 :

Gauche: — veuve Féiandiny, maison d'encoignure, près le petit-pont des Porcherons. ~ De Quincy, marais. — Les mathurins, marais. — Potel, marais finissant au pont Gaillon, chaussée d'Antin.

Droite : — Guillaumon, jardin. — Martin, marais. — A. Legay, id. — N. Brochet, id. — C. Brière, id. — Jean Baudin. id. — Etienne Baudin, id. — Les héritiers d'Antoine Baudin, ùi — Les héritiers Marot, id. — A. Legay, id. — Louis Jouvet, id. — Denis Cliquet, id. — Veuve Fromentini, id. — Veuve Beaucousin, id. — A. Brûlé, id. — G. Hope, id. — Les dames de l'Hôtel-Dieu, id. — Veuve Got. — Les héritiers Loyal, id. — G. Hobé, id. — Veuve Bourdiu, id, — Bourgeois, î(^.

M. Jean-Joseph de Laborde, secrétaire des finances, subvint aux frais du pavage primitif de la rue de Provence, ainsi que de la rue d'Artois, maintenant Laffitte: ces rues, Dortant les noms de deux des petits-tils de Louis XV, s'ouvraient en vertu d'une autorisation obtenue en 1770 par ledit financier, propriétaire de terrains rue d'Artois, et encore plus rue de Provence, mais à charge de couvrir le grand égout qui passait dans celle-ci.

«Ledit égout, disait le rapport ad hoc, ne pourra que gagner à ce que son canal soit voûté sous la rue ; il sera visité avec plus de liberté, réparé à moins de frais, moins exposé aux entreprises qu'on pourrait faire contre sa solidité et conservation, que s'il était sous des bâtiments ou sous des . possessions particulières, ainsi qu'en beaucoup d'autres parties. »

L'hôtel de ce Laborde, devenu banquier de Joseph II et comte du Saint-Empire, subsiste à l'angle des deux rues; il appartient à M""' la princesse de la Moskowa, née Lattitte, qui entretient fort peu ce

petit palais, dont ui^e souscription nationale a doté son père en 1830. Quel exemple peu encourageant ! C'est quêter une indemnité, pour cause d'expropriation, que d'abandonner à ce point une des belles demeures de Paris, et il est vrai que la rue Lafayette prolongée doit passer par-là; mais elle pourrait faire un détour et ne s'en prendre qu'au petit hôtel qui, rue de Provence, est donné en location par M'"^' de la Moskowa, et d'ailleurs le projet actuel de l'édilité parisienne ne menace, en réalité, que la cour du grand, qui aspire à descendre, comme dirait Corneille. Pendant le Directoire, c'était du moins un magnilique hôtel garni : le régime révolutionnaire ne s'en était pas adjugé la propriété dans le dessein d'en faire hommage ;i un bon citoyen, il avait enlevé ii Laborde plus encore que tous ses biens.

A côté du petit hôtel susindiqué, un immeuble qui appartient h M. de Rothschild servait, avant 89, de bureau à la compagnie des Eaux de Paris, et de logis h ses directeurs, 3IM. Périer.

La compagnie Delaunay, en 1829, a bâti la cité d'Antin ; mais, du côté de la rue de Provence, une grande construction de l'autre siècle se retrouve dans cette cité, bien ([ue tous les livres sur Paris donnent la plus ancienne des deux comme ayant fait place nette à la seconde. Trois ou quatre immeubles de la rue de Provence, où sont percées deux portes de la cité, ont fait assurément partie de l'hôtel ÎMontesson, dessiné par Brongniard, qui n'avait qu'une de ses portes sur la rue de la Chaussée-d'Antin. Le mariage morganatique du duc d'Orléans, grand-père du roi Louis-Philippe, avec M'"'= de Montesson, eut lieu le 24 août 1773, avec le moins d'éclat possible; mais ce n'était pas sans le consentement du roi. La bienfaisance princière de cette dame était un secret moins facile encore à garder que celui de ses secondes

noces ; on lui reconnaissait, d'ailleurs, autant de grâces que d'esprit. II y avait vis-à-vis de chez elle, dans la rue de Provence, un théâtre de société tellement â sa disposition qu'un public de son choix l'y applaudissait et comme actrice et comme auteur : les représentations y cessèrent h la mort du prince

Le fournisseur Ouvrard et le banquier Michel habitèrent l'hôtel Montesson, avant le prince de Schwartzemberg-, ambassadeur d'Autriche, qui voulut y donner une fête splendide à l'occasion du second mariage de Napoléon. Une salle de bal avait été ébauchée en bois, sur le jardhi, pour faire suite aux appartements, insuffisants dans cette circonstance. Mais quand l'empereur et Marie-Louise furent entrés chez M. de Schwartzemberg, il arriva que le feu prit à un l'ideau, qui le communiqua en peu de minutes au plafond de l'édifice postiche. Un lustre tombait avec fracas, et les invités effrayés, en se précipitant sur une porie, tous â la fois, s'étouffaient les' uns les autres : le parquet de la salle, ne pouvant résister à cette surcharge, s'ouvrit. Nombreuses furent les victimes, et parmi elles une princesse, belle-sœur de l'ambassadeur, qui était parvenue â se sauver, mais que son inquiétude sur le sort d'un de ses enfants ramena au milieu des flammes, qui ne la laissèrent plus sortir. Une ambulance venait de s'improviser en face, chez le comte Regnault de Saint-Jean-d'Angély, et l'empereur y faisait prodiguer des secours à tous les blessés. Des familles vinrent, le lendemain, y reconnaître, y réclamer des morts.

Get autre hôtel, antérieurement de Thun et des Écuries-d'Orléans, avait été construit sur le plan de Boullée, architecte du roi. Mais Brongniard y était l'auteur de la salle de spectacle, dont M""' de Montesson fit les honneurs dès l'année

1770, et qui avait une salle de concert pour pendant : l'une devait comme l'autre à une verdoyante décoration de ressembler à une éclairciedebois, dans le lieu de plaisance qui rehaussait alors les écuries du prince. Philippe-Égalité y eut pour locataire, en l'année 1790, le sieur Boileau, moyennant 13,500 francs, puis pour acquéreur un riche marchand de chevaux, nommé Lechaire. Les deux belles propriétés dont se compose l'ancien hôtel des Écuries étaient déjà distinctes quand Regnault en habitait une, que composaient les n"' 68 et 70 : le sénateur Lejeas, père de la duchesse de Bassano, et M"^ Contât, devenue M""' de Parny par son mariage avec le neveu du poète, occupaient le 72. M. Florentin, baron de Seillière, acheta en 1816 la maison de Regnault deSaint- Jean-d'Angély, qui avait perdu la raison depuis la chute de l'Empire. M. Répond, qui était Suisse, avait alors l'immeuble d'à côté, et l'ancien hôtel Montesson servait de résidence au commandant de la garde nationale, c'est-à-dire au général Dessaules, dont le successeur fut le maréchal Oudinot, duc de Reggio.

Chez le général d'Archambal était reçu Napoléon, qui avait distingué sa femme: n" 50, rue de Provence. N'était-ce pas l'ancienne maison Chenot, construite par Bruneau en 1790? Légation de Saxe sous lu Restauration.

Une compagnie d'assurances remplace la veuve du comte Germain, au n" 40, et si nous ne découvrions pas que le 34, d'une architecture identique, appartenait à M. Meunier du temps de la comtesse précitée, nous croirions que ces deux immeubles ont dépendu, comme pavillons, d'un ancien hôtel bien connu, où M'"« Thélusson, qui recevait la meilleure compagnie, a eu pour successeurs le comte de Saint-Pons-Saint-Maurice, le prince Murât et l'ambassadeur de Russie. Ledoux

avait donné pour entrée à l'hôtel Thélusson une arcade rocaille, style Médicis, dont la forme nous est rappelée par la plus large porte des maisons de la rue Duphot. JLa rue d'Artois s'est prolongée entre celles de Provence et Chantereine (de la Victoire), sur le terrain de ladite propriété.

Un autre petit monument de l'architecture domestique allait lui-même prématurément disparaître et priver la rue Le Peletier d'un agréable vis-hvis, où la vue se repose des tiujades uniformes qu'offrent les maisons de revenu ; par bonheur il y a sursis à l'exécution d'un projet de percement comme il en fourmille à l'Hôtel-de-Ville, et l'immeuble se destine provisoirement h un cercle artistique, peut-être même à un théâtre (i). De telles transformations pouvaient-elles être prévues, sous l'ancien régime, par Rousseau, lorsqu'il eut à fournir le plan de cet hôtel à M.deTréneuc? Le sybarite républicain Barras, la danseuse Fanny Essler et M'"^ Duverger, du théâtre du Palais-Royal, eurent en divers temps cette jolie i-ésidence. Il ne nous étonnei-ait même pas qu'elle eût été aussi l'hôtel Bainting : maison de la rue de Provence qu'avait occupée un comte de Tamncy, avant milord Bainting ; qui portait le n" 18 quand l'hôtel Thélusson, en ses dernières années, répondait au chift're 28, et qu'Ilasse avait décorée d'un magnilique salon en 1801. Fanny Essler établit, en tout cas, dans l'ancien hôtel de Trénèuc un petit théâtre, principalement consacré il des exercices chorégraphiques.

(1) Une salle de spectacle provisoire a été disposée daus cet hôtel pour le tliéàtre des DéJassements-Coraiques, chassé du boulevard du Temple par une première démolition et qui est retourné dans son ancien quartier lorsque la salle provisoire a fait place au prolongement de la rue Le Peletier.

Avant même que la proximité de l'Opéra mît notre rue eu quelque sorte sur le chemin de ronde de ce théâtre, M"'"Levasseur l'iiabitait: cantatrice qui devint baronne du Saint-Empire, comtesse de Mercy-d'Argentoau.

Une jolie pièce, Le Roman cCime Heure, a été refaite bien souvent par des imitateurs d'Hoffmann, rédacteur des Débats, qui en était l'auteur. Il avait épousé la fdle de Boullet, machiniste de l'Opéra ; de plus, il était membre du conseil littéraire de l'Académie-Royale-de-Musique. Le toit du n° 14, où demeurait Hoffmann dans le voisinage du théâtre, servit de troisième-dessous, dans la soirée du 6 juillet 1819, à une descente, que malheureusement les machinistes de l'Opéra n'avaient pas eue à combiner: l'aéronaute M™"^ Blanchard, précipitée avec violence, perdit la vie dans cette chute.

Un hôtel de Gouy-d'Arcy doit être nonagénaire, dans cette même rue: nous le cherchons au 8 ou au 24. Le député Garnier-Pagès, dont le frère a été ultérieurement ministre, est mort au 6 : ses obsèques ont servi de prétexte â une démonstration populaire, hostile à un gouvernement qui avait laissé au défunt une si grande liberté de l'attaquer ! Un charpentier a édifié le 2, immeuble â-peu-près du même âge que le 1, où un épicier annonce que son établissement remonte à 1761.

Rues des Orfèvres et Jeaii-Laiitier. (4)

Dans la rue de la Ferronnerie, où la belle Ferronnière veiidait, au xvi« siècle, des aiguillettes, des boucles et des ferrets, on trouve de nos jours des passementiers encore et des marchands de jupons en acier, l'industrie locale n'ayant fait que s'y modifier avec le temps. Il n'en est pas de même rue des Orfèvres, où l'âge d'or n'est plus même l'âge de fer : au lieu de métal, c'est le bois que tonneliers et menuisiers y travaillent. Tout au plus si nous déchiffrons, n° 9, sur la porte d'un tonnelier, le nom de Thieu, marchand orphèvre, qui n'y était pas éloigné de la plupart de ses confrères.

Quant au quai des Orfèvres, qui s'est beaucoup moins démenti, nous vous disons l'origine d'un certain nombre de ses maisons dans la notice de la place Dauphine : l'une des deux, quai ou place, était l'envers de l'autre.

Le cercle dans lequel rayonnait à Paris l'orfèvrerie, bien qu'il fût assez étendu, eut pour centre pendant quatre siècles la petite rue dite d'abord des Moines-de-Joie-en-Val, qui se nomma ensuite des Deux-Portes, en même temps que des Orfèvres : nos pères avaient jugé prudent de la mettre sous clef la nuit. Le bureau des Orfèvres, sixième des corps marchands, s'y était établi dès l'an 1399, dans un hôtel des Ïrois-Degrés, vendu à la corporation par Roger de la Poterne, orfèvre, et sa femme Jeanne. L'artisan, ou plutôt l'artiste, et le marchand étaient tout un, dans ce -sixième corps.

(1} Notice écrite en 18G0.

RUES DES ORFEVRES ET JEAN-LANïIER. 375

L'apprentissage durait liuit ans, et le nombre des maîtres était limité h trois cents. Le roi Philippe de Valois avait donné à la corporation ses armoiries, en y accolant une devise qui rappelait h la fois les deux grands buts que l'ortevrerie de son époque se proposait : l'ornementation des couronnes et celle des vases sacrés. Au coin de la rue Jean- Lantier et de la rue des Lavandières est encore visible cet écu des Orfèvres, mais dénudé de signes héraldiques. La chapelle Saint-Éloi, où ils faisaient dire leurs messes, n'était tout d'abord qu'en charpente ; l'an lo50, elle fut refaite sur les dessins de Philibert Delorme, et l'on y admira jusqu'en 89 de belles ligures de Germain Pilon: Moïse, Aaron, des apôtres. Les gardes en charge nommaient le chapelain, qui, autant que possible, devait être le lils d'un orfèvre, les diacre, sousdiacre, etc. On retrouve rue des Orfèvres, rue Jean-Lantier et rue des Lavandières, les bâtiments du bureau des Orfèvres, sa chapelle et le lieu d'asile, hôtel des Invalides du corps d'état, où de toute origine étaient soignés les orfèvres indigents qui se faisaient vieux ou malades.

La maison d'en face la chapelle, rue des Orfèvres, appartenait à une communauté de frères Tailleurs, ainsi qu'une ou deux autres maisons se repliant de même rue Jean-Lantier. Cette dernière petite rue devait son nom, par corruption, à Jean Lointier, Parisien du xni*' siècle, lequel y avait eu parmi ses héritiers un Philippe Lointierdeux cents années plus tard. L'autre côté de la rue Jean-Lantier débouchait rue Bertin-Poirée par une maison au collège de la Marche; les Enfants-Trouvés y avaient une autre maison, qui subsiste vis-à-vis de celle des Orfèvres. La rue des Lavandières, qui aujourd'hui encore voit passer tant de blanchisseuses, séparait également le siège de la confrérie marchande de deux

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