SCÈNE III
Les PRÉCÉDENTS, Dumais.
La GRAND'LouTRE.—Mon frère le guerrier au visage pâle a bien tardé, aurait-il été malade ?
Dumais.—Non, mes frères, mais j'ai dû passer deux soleils au wigwam du seigneur d’Haberville, afin de prendredes renseignements sur le nombredes ennemis, pour en informer nos frères, les guerriers à la peau rouge.... Mais quel est ce prisonnier ?..
TALAMOUSSE.—C’est un chien d’Anglais que nous allons livrer aux frères du Marigotte pour qu'il soit brûlé vif.
La GRAND'LOUTRE (après une pause).—Mon frère va-t-il attendre longtemps les guerriers du Por-
mn DE
Dumais (é/evant trois doigts).—Trois soleils. La Grand’Loutre et Talamousse pourront partir demain avec le prisonnier. Le Français ira les rejoindre au campement du capitaine de Lanaudière.
ARCHÉ.—S'il est un chrétien parmi vous, pour l'amour de Dieu, qu’il me donne à boire.
LA GRAND'LOUTRE (4 son compagnon.)—Que veut le chien ?
Dumais.— Le prisonnier demande à boire.
TALAMOUSSE.— Dis au chien d’Anglais qu’il sera brûlé demain et que s’il a soif on lui donnera de l’eau bou‘llante pour le rafraîchir.
DuMmais.—Je vais le lv: dire, mais en attendant, que mes frères me permettent de porter de l’eau au prisonnier.
TALEMOUSSE.—Que mon frère fasse comme il voudra, les visages pâles ont le cœur mou comme des femmes.
Dumais (er présentant à borre à Arché.)—Qui êtesvous au nom de Dieu, vous dont la voix ressemble tant à celle d’un homme qui m'est si cher ?...
ARCHÉ.—Archibald Cameroïi. de Locheil, l’ami autrefois de vos compatriotes, leur ennemi aujourd’hui et qui a bien mérité le sort cruel qui l'attend.
Dumais.—Monsieur Arché, quand vous auriez tué mon frère, quand il me faudrait fendre la tête à tous ces Canaouas, dans une heure, vous serez libre. Je vais d’abord essayer la persuasion avant d'en venir aux menaces de rigueur. Silence, maintenant. (77 reprend sa place auprès des sauvages et leur dit après un silence assez prolongé). Le prisoraïer remercie les Peaux-Rouges de lui faire souffrir la 5nort d’un homme. Il dit que la chanson du visage pâle sera celle du guerrier.
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LA GRAND’LouTRE. —Houa! l'Anglais fera comme le hibou qui se lamente quand il voit le feu de nos wigwams pendant la nuit. (7/ continue à fumer en regardant Arché avec mépris.)
TALAMOUSSE. —L'Anglais parle comme un homme maintenant qu'il est loin du poteau ; l'Anglais est un lâche qui ne peut souffrir la soif. L’Anglais, en pleurant, demande à boire à ses ennemis comme à ses petits enfants. (77 faif mine de cracher sur Arch.)
Dumais (77 ouvre son sac, en tire quelques provtsions et de l'eau de-vie).— Mes frères, les guerriers à la peau rouge veulent-ils partager mon repas ? Ils savent que le visage pâle ne possède rien qui ne soit à ses amis.
La GranD’LouTRE.—Les Peaux-Rouges connaissent la générosité de ton cœur, frère ; bien des fois déjà ils sont allés se reposer dans ton wigwain et toujours tu as fumé avec eux le calumet de l'hospitalité, mais pour le moment, ils te déclarent en présence du Grand-Esprit qu ils n'ont besoin de rien.
TALAMOUSSE (regardant l'eau-de-vie). __Talamousse n’a pas faim, mon frère, mais il a soif, il a fait une longue marche aujourd hui, et il est bien fatigué ; l’eau de vie délasse les jambes. (DuMaAIsS /x7 passe le flacon, le sauvage le saisit d'une main tremblante de jote, et il en boit avidement, la marque de l'ivresse commence à paraître sur son visage, À rend le flacon en disant.) C’est bon, ça ! !
Dumais.—Dumais n’en offre point à son frère la Grand’Loutre, car il sait qu’il n’en prend point.
La GranD’Lourer.—Le Grand-Esprit aime la Grand’Loutre. Il lui a fait vomir la seule gorgée d’eau de vie qu'il ait bue. Le Grand-Esprit aime
er
la Grand’Loutre. Il a été si malade qu'il a pensé visiter le pays des âmes. La Grand’Loutre l’en remercie, l’eau de feu ôte l'esprit à l’homme.
TALAMOUSSE (après ‘un ‘moment de silence, en s'avançant la main vers le flacon que Dumais retire.) C'est bon l’eau de feu, donne, mon frère, je t’en prie, encore un coup, mon frère.
Dumais.—-Non pas à présent (77 remet le flacon dans le sac). Le Grand-Esprit aime aussi le Canadien, il l’a visité la nuit dernière pendant.
LES DEUX SAUVAGES.—Et au’a-til dit à mon frère ?
Dumais.——Le Grand-Esprit lui a dit de racheter le prisonnier.
La GRAND’LouTRr.— Mon frère ment comme un Français, il ment’ comme tous les visages pâles. Les Peaux-Rouges ne mentent pas-eux.
Dumwais.— Les Français ne mentent jamais quand ils parlent du Grand-Esprit. (Xefirant le flacon du sac, il avale une gorgée d'eau-de-vie).
TALAMOUSSE. -(Avançant la main). Donne, donne, je t’en prie, mon frère.
Dumais.—S$Si Talamousse veut me vendre sa part du prisonnier, le Français lui donnera une autre traite.
TALAMOUSSE.—Donne-moi toute l’eau-de-vie et prends ma part du chien d'Anglais.
Duuais (fawant mine de serrer le flacon).— Non ; un autre coup et rien de plus.
Tazamoussk.— Donne donc et prends ma part.
(Z2 saisit le flacon, boit, s'endort complètement ivre. La Grand Loutre regarde avec méfiance en fumant.)
Dumais.—Mon frère veut-il à présent me vendre sa part du prisonnier ?
La GRaAND'LOUTRE.—Qu’en veux-tu faire ?
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Dumais.—Mon frère veut-il à présent me vendre sa part du prisonnier ?
La GRAND'LOUTRE. — Qu'en veux tu faire ?
Dumais.—Le vendre au capitaine d'Haberville qui le fera pendre pour avoir trahi la cause des Canadiens.
LA GRAND'LOUTRE.— Ca it plus mal d'être brûlé ; d'Haberville boira la vengeance avec autant de plaisir que Talamousse a bu ton eau de feu.
Dumais.-—Mon frère se trompe ; le prisonnier souffrira tous les tourments du feu comme un guerrier, mais il pleurera comme üne femme si on le menace de la corde. Le capitaine d'Haberville le sait bien.
La GRaAND'LouTkE.—Mon frère ment encore, Tous les Anglais qu’on a brûlés pleuraient comme des lâches et aucun d’eux n’a entonné un chant de mort comme un homme. Ils nous auraient remerciés de les pendre. Il n’y a que le guerrier sauvage qui préfère le bûcher à la honte d’être pendu comme un chien.
Dumais.—Que mon frère écoute, qu’il fasse bien attention aux paroles du visage pâle. Le prisonnier n’est pas anglais mais écossais, et les Ecossais sont les sauvages des Anglais. Que mon frère regarde les vêtements du prisonnier et il verra qu’il est presque semblable à celui du guerrier sauvage.
LA GRAND'LoUTRE.—{lest vrai; il n’étouffe pas dans ses habits comme les soldats anglais ou les soldats du Grand-Ononthio qui demeure de l'autre côté des grands lacs. Mais qu'est-ce que cela y fait ?
Dumais.— Ca y fait qu’un guerrier écossais aime mieux être brûlé que pendu. Il pense, comme