‹ Les anciens canadiens [microforme] (volume 2)Chapitre 13 sur 42 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

(a) Tous les bateliers de la Pointe-Lévis étant aussi cultive teurs, il y a quelques soixante ans, ce s'était pas une petite affaire que de traverser le fleuve Saint-Laurent pour se rendre à Québec, pendant les travaux agricoles; hormis les-jours de marché, où le trajet avait lieu à certaines heures fixes, le voyageur était obligé d'attendre quelquelois pendant des demi: journécs, et rême de coucher souvent à la Pointe-Lévis. Les baieliers, généralement assez bourras de leur métier, mem

dérangeaient de leur besogne que pour leurs pratiques, qu'ils réfusaient, d’ailleurs, souvent de traverser, pour peu qu'ils eussent d’autres affaires. Il faut pourtant avouer que les femmes suppléaient de temps à autre à leurs maris; qu’en les cajolant un peu, elles finissaient par prendre le voyageur en pili*, et laissaient leur ménage aux soins des dieux Lares, pour prendre l’aviron. Il est aussi juste de leur rendre ce témoignage, qu’une fois l’aviron en mains, elles guidaient :es petits canots d'alors avec autant d’habileté que leurs epoux.

À défaut des Canadiens restait, pendant la belle saïéon de l'été, la ressourcs des Sauvages, dont les cabanes couvraient près de deux milles des grèves, depuis l'église de la Pointe. Lévis, en courant au sud-ouest, Mais ces messieurs n'étaient guère tempérants : ils avaient pour principe bien arrêté de boire à la santé de leur bon père le Roi George III, jusqu'à la dernière nippe des cadeaux qu'ils recevaient du gouvernement ; ce sentiment était sans doute très-louable, mais peu goûté des voyageurs, à la vue de leurs frêles canots d’écorce de bouleau, guidés par des hnmmes à moitié ivres. "

‘Ceci me rappelle une pétite anecdote qui peint assez bien les mœurs de cette époque. C'était un dimanche, jour de gaité pour toute la population sans exception de culles. Les auberges étaient ouvertes à tout venant, et les sauvages, malgré les lois prohibitives à leur égard, avaient bu dans le Sourant de la

matinée plus dé lom (ru) que dë raêlie (lait. * jé

8, qu'ils u qu'ils que les u’en les igeur en x Lares, endre ce laient les epoux.

saïson de ouvraient a Pointen'étaient arrêté de usqu'à la rnement; goûté des bouleau,

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(Je n'ai jamais pu résoudre pourquoi ces sauvages substis tuaient la lettre J à la lettre r dans rum et la lettre r à la lettre 1 dans lait ; ainsi que la lettre b à la lettre f dans frère: ils disaient le plus souvent mon brère, au lieu de mon frère. Je Jaisse le soin de décider cette importante question à ceux qui sont versés dans la connaissance des idiomes indiens.)

C'était donc un dimanche ; plusieurs jeunes gens (et j'étais du nombre), libérés des entraves de leur bureau, devaient se

réunir l’après-midi, à la basse ville, pour aller diner à la Pointe- Lévis. Mais, lorsque j'arrivai au débarcadère avec un de mes

amis, la bande joyeuse avait traversé le fleuve dans une chaloupe que le hasard leur avait procurée : c'était très-prudent à eux par le vent épouvantable qu'il faisait.

Le premier objet qui attira nos regards fut quatre sauvages, à demi-ivres, qui laissaient le rivage, dans une de leurs frèles embarcations. Ils étaient à peine à un arpent de distance que voilà le canot renversé. Nous les vimes aussitôt reparaitre sur l'eau nageant comme des castors vers la grève où les atten. daient une vingtaine de leurs amis, qui leur tendaient des avi. rons pour leur aider à remonter sur un petit quai à fleur d’eau, d'où ils étaient partis quelques minutes avant leur immersion, Nous f'ûmes ensuite témoins d’un plaisant spectacle: l'eau-de» vie avait, sans doute, attendri le cœur de ces philosophes naturels, toujours si froids, si sérieux ; car les hommes et les femmes se jetèrent en pleurant, sanglotant, hurlant dans les bras des

z30 . Les Ancieris Canadiens

nanfragés, qni. de leur côté, pleuraient, sanglotaient, hurlaient , et ce fut des étreintes sans lin.

L'aventure de ces quatres sauvages aurait (à nous donner on avis salutaire du danger auquel nous serions exposés en traversant le fleuve par le temps qu'il faisait ; mais nous é!ions déterminés d'aller rejoindre nos amis, et rien ne nous arrêta. Le fleuve Saint-Laurent était aussi notré ami d'enfance; nous avions déjà failli nous y noyer deux ou trois fois dans nos exploits aquatiques: il ne pouvait nous être hostile dans cette

circonstance, F

Nous décidâmes, néanmnins, malgré ce beau raisonnement, qu'il serait toujours plus jrudent de n’employer qu’uu sauvage sobre pour nous traverser: c'était, il faut l'avouer, rara avis in terrd: mais, en bien cherchant, nous aperçümes à une petite distance un jeune montagnais d'une rare beauté, d’une bauté stature, élancé conime une flèche, qui, les bras croisés, regardait la scène qui se passait devant lui d’un air stoïque, où perçait le mépris.

Nous avions enfin trouvé l’homme que nous cherchions, — Veux-tu nous traverser, mon brère, lui dis-je ? — Le Français, fit l’Indien, toujours grouille, toujours

grouille; pas bon, quand vente,

Mon ami l'assura que nous étions de jeunes Français très-

rlaient x

y donner posés en ùs étions 18 arrêta.

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posés, très-experts dans les canots d'écorce, et qu’il gagnerait un chelin. Comme preuve de ce qu'il disait, il s’empara aussitôt d’un aviron. Le montagnais le regarda d’un air dé mépris, lui ôta assez rudement l’aviron des mains, et nous dit: « Viens.» Il fit ensuite un signe à une toute jeune femme qui nous parut, d’abord, peu disposée à risquer la traversée : elle nous regardait, en effet, d’un air assez malveillant pendant la discussion; mais, à un signe impératif de son mari, elle prit un aviron et s’agenouilla en avant du canot. L’Indien fit asseoir Jes deux Français au milieu de l’embarcation, et s’assit lui même, malgré nos remontrances, surda-pince du canot.

Nous étions à peine au quart de la traversée que je m’aperçus qu'il était ivre. Ses beaux yeux noirs, de brillants qu'ils

étaient à notre départ, étaient devenus tePnes, et la pâleur

habituelle aux sauvages pendant l'ivresse so répandit sur tous ses traits. Je fis part de cette découverte à mon ami, afin d'être préparés à tout événement. Nous convinmes que le plus prudent pour nous était de continuer notre route ; que, quand

bien même le montagnais consentirait à retourner, cette man-

œuvre nous exposerait à un danger imminent. Toutefois nous eûmes la précaution d'ôter nos souliers.

Je pvis affirmer quo nous volions sur l’eau comme des

goëlands. La femme coupait les vagues avec. une. adresse .

admirable ; tandis que son mari, nageant tantôt du côté droit, tantôt du côté gauche, en se balançant pour conserver l'équi-

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432 Les Anciens Canñadiens ù

libre, pouseait le léger canot d'écorcé avec un bras d’Hercuts, Nos amis, qui, assis sur 16 rivage de la Pointe-Lévis, nous Yoyaient venir, sans se douter lé‘ moins dû monde que nous étions dans la barque, nous dirent ensuite, qu’ils distingüaient souvent le dessous dé notre canot dans loute sa longueur, comme si nous eussions volé au-dessus des Lines O jeunesse imprudente ! 4

Dix ans, à peu près, avant cette aventure, et c'était encore un dimanche, pendant l'été, la ville de Québec offrait un spectacle qui paraitrait bien étrange de nos jours: il est vrai de dire qu'il s’est écoulé bien près de trois quarts de siècle depuis ce.le époque ; Car alors j'étais, tout au plus, âgé de neuf ans,

Vers une heuro da relévée, un grand nombre de sauvages, traversés dé la Pointe-Lévis, commencèrent à pañcourir les rues par groupes assez imposants pour inspirèr quelque inquiétude au commandant de la garnison, qui fit doubiér les gardes aux portes de la ville et des casernes. 11 n'y avait pourtant rien de bien hostile dans leur aspect: les hommes, à la vérité,

1 L'ami d'enfance, l'ami de cœur, dont j'ai parlé plus haut, était le Dr, Plerre de Sales laterrière, alors étudiant en médecine et frère de l'honorable Paschuï de Sales Laterrière, membre: actuel du Conseil Législatif. IL m'a abandonné, «omme tant d autres sur le chemin de la tu ilya déjà près de viagt-vinq ans,

''Hercute, vis, nous que nous ingüaient longueur, ) jeuncsse

ait encore t un specst vrai de cle depuis ouf ans,

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ant rien la vérité,

tait le Dr, l'honorable f, I m'a Léjà près de

n'avaient pour tout vêtement que leurs chemises et leurs brayets, pour toute arme que leur tomahawk, dont ils ne se séparaient jamais. Quelques chévelures humaines, accrochées à l& ceinture des vieux Indiens, attestaient même qu'ils avaient pris une part assez active à La dernière guerre de l'Angleterre contre les Américans,

C’étaient bien de vrais aborigènes que ceux que j'ai connus

pendant ma jeunesse : leur air farouche, leur visage peint en .

noir et en rouge, leur corps tatoué, leur crâne rasé à l'exception d’une touffe de cheveux qu’ils laissaient croitre au-dessus de la tête pour braver leurs ennemis, leurs oreilles découpées en branches, comme nos croqguecignoles canadiens, «e! doné quelques-uns de ces Sauvages ne possédaient nlus que quelques lambeaux pendant sur leurs épaules, tandis que d’autres plus heureux les avaient conservées intactes et en secouaient d’un air fer les branches chargées d'anneaux d'argent de quètre pouces de diamètre, échappées à leurs rixes fréquentes pondent l'ivresse : c'était bien, <is-je, de vrais Indiens, et tout aitestait

en eux le guerrier barbare et féroce, prêt à boire le sang dans : le crâne d'un ennemi, où à lui faire subir les tortures les plus cruelles,

Je n'ai jamais su pourquoi ils se reunirent en si grand norubre, ce dimanche-là, dant le ville de Québec. Avaient-ils reçu leurs presents la veille ou était-ce un jour de fête particu. lière à leurs nations ? Toujours est-il que je n'en ai jamais vu

‘niauparavant, nidepuis, un si grand nombre dans l'enceinte des murs de la cité. , Une particularité assez remarquable était l'absence de leurs femmes ce jour-là,

Les indiens, après avofr pärcouru 1és principales rues de la ville par groupes de trente à quarante guerriers, après avoir dansé devant les maisons des principaux citoyens, qui leur jetaient des pièces de monnaie par les fenêtres, soit pour les récompenser de leur belle aubade, soit peut-être aussi pour s'en débarrasser, finirent par se réunir sur le march# de li haute-ville, à la sortie des vôpres de la cathédrale, C'est là que je les vis au nombre de quatre à cinq cents guerriers, chanter et danser cette danse terrible qui a nom « la guerre, » parmi tous les sauvages de l'Amérique du nord.

Il était facile de comprendre leur pantomime. Ils nous parurent d’abord tenir un conseil de guerre ; pris, après quele ques courtes haraugues de leurs guerriers, ils suivirent à la file leur grand chef en imitant avec leurs tomahawks l’action de l’aviron qui bat l’eau en cadence, Ils tournèrent lougtemps en cercle en chantant un air monotone et sinistre: c'était le départ en canot vour l’expédition projetée. Le refrain de cette chanson, dont j'ai encore souvenance pour l'avoir souvent chanté en dansant la guerre avec les gamins de Québec, était, sauf correction quant à l'orthographe: « Sahontès ! sahontès savais! oniakérin ouatchi-chicono-ouatche, » FuGk 0

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Zn£n, à un signal de leur chef, tout rentre dans le silence, etils parurent consulter l'horizon en flairant l'air à plusieurs reprises. Ils avaient, suivant leur expression, senti le voisinage de l'ennemi. Après avoir parcouru l'arène pendant quelques minutes en rampant à plat ventre comme des caouleuvres et en avançant avec beaucoup de précautions, le principal chef poussa un hurlement épouvantable, auquel les autres firent chorus ; et, se précipitant dans la foule des spectateurs en brandissant son casse-tête, il saisit un jeune homme à l’air hébété, le jeta sur son épaule, rentra dans le cercle que fermèrent aussitôt ses compagnons, l’étendit le visage contre terre, et lui posant le genou sur les reins, il fit mine de lui lever la chevelure. Le retournant ensuite brusquement, il parut lui

ouvrir la poitrine avec son tomohawk, et en recueillir du sang.

avec sa main qu'il porta à sa bouche, comme s’il eût voulu s'en abreuver, en poussant des hurlements féroces.

Les spectateurs éloignés crurent pendant un instant que la scène avait tourné au tragique, quand l'Indien, sautant sur sès pieds, poussa un cri de triomphe en agitant au-dessus de sa

tête une vraie chevelure humaine teinte dé vérmilion, qu'il avait tirée adroitement de sa ceinture ; tandis que les assistants

les plus rapprochés du théâtre où se jouait le drame, s'écrièrent, en riant aux éclats: ;

— «tauve-toi, mon petit Pitre (Pierre)! les canaouas vont t'écorcher comme une angullle !»

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730 Les Anciens Canadis

Le petit Pitre ne se le fit pas dire deux fois ; il s'élança parmi ja foule, qu! lui livrait passage, et prit sa course à toutes fambes le‘long de la rue de la Fabrique, aux acclamations joyeuses du peuple, qui criait: «sauve-toi, mon pétit Pétre?s

‘Les sauvages, après avoir dansé pendant longtemps, en pou£sant des cris de joie qui nous semblaient être les hurlements d'autant de. démons que Satan, d'humeur accostable, avait déchainés ce jour-là, finirent par se disperser, et, sur la brune, la ville retomba dans son calme habituel : ceux des aborigènes qui n'étaient pas trop ivres ‘retournèrent à la Pointe-Lévis, tandis que ceux qui avaient succombé dans le long combat qu’ils avaient livré au Jom (rum), dormirent jraisiblement sur le sein de leur seconde mètre, la terre, dans tous les coins disponibles de la haute et de la basse-ville de Québec.

® Deux ans après Ja scène burlesque que je viens de peindre, je fus témoins d'un spectacle sanglant qui impressionna cruelle. ment toute la cité de Québec. Le théâtre était le mème; mais les acteurs, au lieu d'être les peaux rouges, élaient les visages pâles. Île s'agissait da David MeLane, condamné à mort pour haute trahison.

, Æ®9 gouvernement, peu eonfant dans la Joyauté dont les Canadiens-Français avaient fait preuve pondant la guerre de

ÇA parmi à toutes amations , Pitrefs

en pouf:

rlements le, avait la brune, Jorigènen ite-Lévis, y combat ment sur coins dis-

Les Anciens Canadiens 137 1775, voulut frapper le peuple de stupeur par Îles apprêts du supplice: :On entendit dès lé matin le bruit dés pièces d'ar

Aillerie que l'on transportait sur la place de l'exécution en de-

hors do la porte Saïnt-Jeuñ, ét de forts détachiemants dé soldats armés parcourüurent lés rues. C'était bien une parodie ‘du süpplice de l'infortuné Louis ao faite en puré pêrte.

J'ai vu éoriduire MéLarié sut la place Fr l'exécution : il étaît assis le dos tourné ai chéval sûr ve {rafne dont lès lisses grinçaient sur la térre et les cailloux. -Uné hache et un billot étaient sur le devant de la voiture. Il regardait les spéctateurs d’un air calme et assuré, mais sans forfanterie. C'était un homme d'uné haute stature et d’ünebuauté rémarquahle. J'entendais les femmes du peuplé s'écrier e en déplorañt son sort:

: 1 Ah! si c'était comme du temps passé, ce bel homme ne e mourrait pas ! il ne manquerait pas de filles qui Lane t eà Am pour lui sauver la vie te

| : Et, sig bisiains après le supplice, elles tenaient le

même langage.

Cette croyance, répandue alors parmi le bas peuple, venait, je suppose, de ce que des prisonniers français, condamnés an buclier par las sauvages, avaient dû la vie à des femmes indiennes qui les avaient éponsés. | dti:

| mia AMEL \# ji ; Faeill | [AU Ur (AR pu Ë | t | |

Le sentence de McLane ne fut pourtant pas exécutée dans toute son horreur. J'ai tout vu,.de mes yeux vu : un grand .écolier, nommé Boudrault, me soulevait de temps à autre dans .ses bias, afin que je-ne perdisse rien de cette dégoûütante boue €herie. Le vieux Dr. Duvert était près de nous; il tira sa montre aussitôt .que Ward, le bourreau, renversa l’échelle sur laquelle McLane, la corde au cou et attachée au haut de la potence, élait étendu sur le dos; le corps lancé de côté par cette brusque action, frappa un des poteaux de Ja potence, @6 demeure ensuite stationnaire, après quelques faibles oscillations,

— « Il est bien mort,» dit le Dr, Duvert, lorsque le bourreau coupa la corde à l’oxpiration de vingt-cinq minutes; «il est bien mort : il ne sentira pas toutes les cruautés qu'on va lui faire maintenant !» Chacun était sous l'impression que la senâence allait être exécutée dans toute sa rigueur; que la victime éventrée vivante verrait brûler ses entrailles! Mais, non : le malheureux était bien mort quand Ward lui ouvrit le ventre, en tira le cœur et les entrailles qu'il brûla sur un réchaud, et qu'il lui coupa la tête pour la montrer toute sanglante au peuple.

Les. spectateurs les plus près de la potence rapportèrent que Je bourreau refusa de passer outre après la pendaison, alléguaut « qu'il était bourreau, mais qu'il n'était pas boucher, » et.que ce ne fut qu'à grands renforts de guinées.que le shérif réussit

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Les Anciens Canadiens 139 à lui faire exécuter toute la sentence; qu'à chaque nouvel acte de ce drame sanglant, il devenait de plus en plus exigeant. Toujours est-il que le sieur Ward devint après cela un person nage très-important : il ne sortait dans les rues qu’en bas de soie, coiffé d'un chapeau tricorne et l'épée au côté. Deux montres, l'une dans le gousset de sa culotte, et l’autre, perdue à son cou avec une chaine d’argent, complétaient sa toilette.

Je ne puis m'empêcher, en.me séparant de cet exécuteur.des hautes œuvres, de rapporter un fait dont je n'ai jamais pu:me rendre compte. À mon arrivée. à Québec, vers l’âge de neufans, pour aller à l'école, on semblait regretter un bon bourreau nommé Bob; c'était un nègre dont tout le monde faisait des éloges. Cet éthiopien aurait dû inspirer l'horreur qu’on éprouve pour les gens de son métier; mais, tout au contraire, Bob entrait dans les maisons comme les autres citoyens, jouissait d'un caractère d'honnêteté à toute-épreuve, faisait les commissions, et tout.le monde l'aimait. Il y avait, autant que je puis me souvenir, quelque chose de bien touchant dans l'histoire de Bob: il était victime .de la fatalité, qui l'avait fait exécuteur

des hautes œuvres à son corps défendant. Il versait des.

larmes quand il s'aquittait de sa cruelle besogne. Je ne sais pourquoi ma mémoire, si tenace pour tout ce que j'ai vu et entendu pendant ma plus tendre enfance, me fait défaut, quand il s'agit d'expliquer la cause de cetie sympathie dont Bob était l'objet.

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z40 Les Anciens. Canadiens

. Mais je reviens à McLane. Un spectacle semblable ne pouvait manquer d'impressionner vivement un enfant de mon âge; aussi ai-je beaucoup réfléchi sur le sort de cet homme qu’une partie de la population considérait comme ayant élé sacrifié à la politique du jour. J’ai fait bien des recherches pour m’assurer de son plus ou moins de culpabilité. Je pourrais dire beaucoun de chuses sur ce sujet; mais je me lairai. Qu'il me sufise d'ajouter que si, maintenant, un Yankee vantard proclamait à tout venant, qu'avec cinq cents hommes de bonne volonté, armés de bâtons durcis au feu, il se ferait fort de prendre la ville de Québec, les jeunes gens s’empresseraient autour de lui to humour him, pour l’encourager à parler, lui feraient boire du champagne, et en riraient aux éclats sans que le gouvernement songeât à l’éventrer, |

On a prétendu que McLane était un émissaire du gouvernement français; je n’en crois rien pour ma part. La république française, aux prises avec toutes les puissances de l'Europé, avait alors trop de besogne sur les bras pour s'occuper d'une

. pétite colonie contenant quelques millions d’arpents de neige,

suivant une expression peu flatteuse pour nous.

La politique. de nos autorités, à cette époque, était soupçonneuse et partant cruelle. On croyait voir partout des émissaires du gouvernement français. Deux canadiens furent alors expulsés du pays: leur crime était d’avoir été à la Martinique, jo crois, dans un navire américain, pour terminer quelques affaires

ne pouvait

mon âge; me qu’une sacrifié à la * m'assurer e beaucoun me suflise oclamait à ne volonté, prendre la atour de lui aient boire 6 gouverne-

gouvernerépublique e l'Europé, uper d'une s de neige,

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Les Anciens Canadiens ne Zar

de commerce: on leur fit la grâce d'emmener avec eux leurs femmes et leurs enfants,

"Je fis la rencontre dans un hôtel d’Albany, en l’année 1818, d’un vieillard qui vint passer la soirée dans un salon où nous étions réunis. Il avait bien, certainement, la tournure d’un Yankee, mais, quoiqu'il parlât leur langue avec facilité, je m'aperçus qu’il ‘vait l’accent français : et comme un Français s’empresse toujours de répondre à une demande polie (soit dit sans offenser d’autres nations moins civilisées), j'abordai franchement la question, et je lui demandai s’il était français ?

— Certainement, me dit-il; et je suppose que vous êtes un compatriote?

— Mais quelque chose en approchant, répliquai-je : je suis d'origine française et citoyen de la ville de Québeo,

— Ah! la cité de Québec! fit-il, me rappelle de bien doulou. reux souvenirs, J'ai été incarcéré pendant l’espace de deux ans dans l'enceinte de ses murs, et je veux être pendu comme un chien si je sais, même aujourd’hui, quel crime j'avais commis, C'était, il est vrai, au début dela révolution française, la république était en guerre avec l'Angleterre; mais, étant sujet

z42 Les Anciens Canadiens

américain n'turalisé depuis longtemps, je crus pouvoir sans crainte visiter le Canada avec mes marchandises. On m'empoigna néanmoins aussitôt que j’eus franchi la frontière, et je fus enfermé dans le couvent des Récoilets à Québec, dont une partie servait alors de prison d'état,

— Vous étiez, lui dis-je,-en bonne voie de faire pénitence dans ce saint asile,

…— Oh oui! répliqua-t-il, j'en fis une rude pénitence. de fus longtemps au secret ne pouvant communiquer avec personne, et j'aurais encore beaucoup plus souffert sans la sympathie des âmes charitables qui m'envoyaient des douceurs et du linge pour me changer.

—— Mais, lui dit mon-ami feu monsieur Robert Christie, mon compagnon de voyage, vous deviez vous prévaloir.de votre titre de citoyen améri”ain ?

— C'est ce que je fis, parbleu! répliqua le vieillard; je produisis mes lettres de naturalisation qui étaient en règle, mais ‘tout fut inutile. On me retint comms émissaire du gouvernement français. Je n'étais pourtant guère pressé de m'occuper de ses affaires. Tandis que mes compatriotes s'égorgeaient comme des sauvages, j'étais trop heureux de vivre tfanquillement ici, sous un gouvernement de mon choix, N'importe ; à l'expiration de deux ans de captivité, on me mit à le porte, et

oi sans A m'en re, et je dont une

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istie, mon votre titre

d:; je probgle, mais gouvernem'occuper gorgoaient tranquille.

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Les Anciens Canadiens z43

l’on-poussa même la politesse jusqu'à me faire reconduire à là frontière sous bonne escorte. On aurait pu s'en épargner les

frais: je ne demandais pas mieux que de fuir cetie terre inhos-

pitalière, en jurant de n'y jamais remettre les pieds,

Nous l’invitimes à souper, et il nous raconta maintes anecdotes divertissantes sur les divers personnages, et les autorités de Québec pendant sa réclusion; anecdotes que je me donnerai bien garde de répéter, car il n’épargnait guère son prochain. A notre grande surprise, il avait connu tout le monde, rapyortait les faibles de celui-ci, les ridicules et les vices de celui-là, assaisonnait le tout de récits d'aventures assez scandaleuses, dont j'ignorais même une partie, et qui se trouvèrent, après information, être véritables. "

Je lui parlai de ma famille et il me nomma quatre de mes oncles. 11 narrait avec beaucoup de bonheur; et, s’il déversait le sarcasme à; pleines mains sur ceux qui l’avaient maltraité, il

pirlait avec la plus vive reconnaissance de ceux dont il avait cu à se louer,

J'oubliais de dire qué les premières paroles qu'il profére lorsqu'il-sut'que j'étais de Québec, furent celles-ci :

is FA

! Madame: La Badie est-elle encore vivante ?s

Etil se répandit ensuite en éloges sur cette bonne et chari-

T4 Les Anciens Canaatens

table femme à laquelle il avait tant d'obligation, et de grosses larmes roulèrent dans ses yeux,

tb) s ai dit et fait même bien des bêtises pendant le cours de: ma longue vie ; mais Baron m'a corrigé depuis soixante ans d’en répéter uné qui s’est propagée de génération en génération jusqu’à nos jours : c'est autant de gagné.

Le pont de la Pointe-Lévis avait pris à vive et fine glace pendant là nuit; mais les canotiers l'avait néanmo’ traversé avec leurs canots en l’endommageant un peu. Baron, qui avait son franc parler, était au débarcadère de la basse-ville, entouré d'un groupe d'hommes considérable,

— Eh bien, maître Baron, dit un citadin, voilà le pônt pris malgré vos efforts pour l'en empêcher,

— Il n'y a que les gens de la ville assez simples, répliqua Baron, pour croire de telles bêtises! Nous traversons le pont avec nos canots, bande d’innocents, quand la glace est faible, crainte d'accident pour nos pratiques qui ne peuvent attendre qu'elle soit plus ferme. Vos imbéciles de la citadelle ‘tirent le canon pour nous disperser, quand ils nous voient de grand matin occupés à préparer des chemins pour descendre nos

| de grosses

le cours de:

nte ans d’en | génération

t fine glace traversé on, qui avait jille, entouré

le pônt pris

les, répliqua sons le pont ce est faible, rent attendre tellé ‘tirent le ent de grand

escendre nos

canots ou pour d'autres objets. Nous ne sommes ordinaire. ment qu’une poignée d'hommes; mais vous autres qui êles si fins, mettez-vous donc à l'œuvre, einq, dix et même vingt mille hommes, et nous verrons si vous le ferez dérapert.

% Baron avait bien raison: j'ai vu des cinquantaines d'hommes

travailler des journées entières pour fâire avancer d’un demie

arpent des goëlettes prises dans des glaces formées pendant une seule nuit, sur de bien petites rivières,

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