‹ Les anciens canadiens [microforme] (volume 2)Chapitre 24 sur 42 · WEST MAIN STREET WEBSTEN, NY · texte numérisé non relu

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son corps qui me faliguait le plus : c'était un petit homme chétif de son vivant; j'en aurais porté quatre *omme lui, sans re vanter ; et il devait encore avoir pas mal racorni depuig trois ans qu'il était dans la terre. Ce n'était donc pas sa pesanteur qui me fatiguait le plus, mais... Tenez, monsieur, faites excuse si je suis obligé de jurer ; je sais que ce n’est pas poli devant vous.

…- À votre aise, mon cher Desrosiers, lui dis-je; vous contez si bien, que je consentirais à vous voir souffrir quelques mois de purgatoire, plutôt que de supprimer les moindres circonstances de votre intéressante aventure,

. — C'est de votre grâce, monseigneur, répiiqua-t-il tout fer

de mon éloge.

Desrosiers, se faisait courtisan: je n'étais alors seigneur qu'en perspective. Si je lui eusse demandé l'heure, il m'aurait probablement répondu : l'heure qu'il plaira à votre seigneurie, comme fit à Sa Majesté Louis XIV, je ne sais quel courtisan, d’une flatterie sans pareille,

Desrosicrs, alors, libre de toute entrave, grâce à ma libéralité du vingt-cinq ans, continua son récit dans les mêmes termes :

— Ce n'était donc pas sa pesanteur qui me fatiguait le plus,

mais c’élait sa s...ée pipe, qüi me battait continuellement le Jung de la gueule,

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== Certes, lui dis-je. un évêaue même vous pardonnerait, je crois, ce juron.

Et me voilà pris d’une telle fougue de rire, que je ne pouvais plus m'arrêter. C'était ce bon, ce franc rire de la jeunesse, alors que le cœur est aussi léger que l'air qu’il respire. Mon compagnon ne partageait guère mon hilarité, et paraissait au contraire très-mécontent,

Je voulus ensuite le badiner en lui disant que c'était, sans doute, un mendiant qui, n’ayant pas les moyens de payer la poste, lui avait monté sur les épaules pour voyager plus à l'aise, Et je recommençai à rire de plus belle.

Entin, voyant qu'il me boudait, je tâchai de lui faire come prendre que tout ce qui lui était arrivé était très-nalurel ; que les impressions de son enfance, que la ferme croyance où il était que les morts se vengent de ceux qui s’en moquent, que l'état pesant de l’atmosphère, que le coup de tonnerre qui l'avait probablement électrisé, avaient causé ce cauchemar; qu'aussitôt que la peur maitrisait un homme, il ne raisonnait

guère plus qu'un cheval saisi d'épouvante, qui va follement se briser la tête contre une muraille,

— Ce que vous me dite 1à, monsieur, fit Desrosiers, a bien du bon sens, et je me rappelle, en effet, qu'étant enfant, je me réveillai, la nuit, cn peur; j'étais dans les bras de ma mère

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qui tâchait de me consoler, 66 qui ne m'empêshait pas de vor toujours notre gros bœuf rouge qui voulait m’encorner, et je continuai à crier longtemps, car il était toujours là qui me menagait.

Je sais que les gens instruits ne.croient pas aux revenants, ajouta-t-il ; ils doivent en savoir plus long que les pauvres ignorants comme nous, et je pense vraiment que le tout était l'effet de mon imagination effrayée, N'importe, une fois dans ma maison, je fus un.peu soulagé ; mais je ne fus débarrassé de Bernuchon et de sa... j'allais encore jurer. |

— No vous gênez pas, lui dis-je ; je trouve que vous jurez avec beaucoup de grâce, et que votre récit perdrait infiniment de son sel sans cela. ro

— Non, non, fit Desrosierss vous en parlez 4 votre aise, vous, avec vos quelques mois de purgatoire qui ne vous feront pas grand mal. Je vois maintenant que chacun pour soi est Ja meilleure des maximes, Je concluerai donc en disant que je ne fus débarrassé de Bernuchon et de son insécrable vive que dans mon lit, à côté de ma famme,

Pourriez-vous me dire, vous qui êles un avocat d'esprit, con-

tinua mon compagnon, qui me conservait un peu de rancune, si chaque religion a son enfer ?

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.— Oui, monsieur; un enfer pour les cathoïiques, un enfer pour les protestants, un enfer pour les juifs, et chacun à son à-part ?

— Je ne suis guère versé dans la théologie, repris-je pour le

faire parler ; pourquoi me faites-vous cette question ?

— Ah dame! voyez-vous, quand le bétail est bien Lombreux,

il faut bien faire des séparations dans les écuries et dans les (tables. Mais ce n’est pas cela qui m'inquiète le plus ; ce sont ces pauvres protestants qui doivent avoir un enfer bien rude à endurer, eux qui ont aboli le purgatoire, et qui sont si tendres à leur peau, qu’ils ne veulent ni jeûner, ni faire carême : ça doit chauffer dur, allez. Vous comprenez, n'est-ce pas, que les plus grands pécheurs de notre religion font toujours un petit bout de pénitence de temps à autre; autant de pris, autant de payé,

et notre enfer doit moins chauffér.

— Savez-vous, Desrosiers, lui dis-je, que vous m’inquiétez...… — Ne soyez ‘pas en peine, monsieur; les avocats ne seront pas logés dans le grand enfer avec-les autres, ils auraient bien vite tout boulversé avec leur chicane, si bien que salan n'aurait pas assez de diables pour faire la police.

.— Qu'en ferez-vous donc? m'écriai-je en éclatant de rire,

— Us auront leur petit enfer, hisn las, hien:chauffé;: bien

RITES sécher D ie nee

° I90 ses Anciens Canadiens

éclairé même pour se voir mieux, où, après avoir mangé les pauvres plaideurs sur la terre, ils se dévoreront à belles dents, sans que le diable s'en mêle.

Desrosiers s'était vengé de moi. Ce fut à son tour de rire, et je fis chorus. de grand cœur.

— Maintenant, lui dis-je, que vous avez disposé si charitable. ment des avocats, que ferez-vous des docteurs ?

— Il ne faut pas dire du mal de son prochain, reprit-il. (Desrosiers ne comptait pas, à ce qu’il parait, les avocats vomme son prochain). Je n'en connais qu’un âgé de quatrevingts ans, et j'espère que le diable lui fera avaler toutes les pilules de terre glaise qu’il a fait prendre à ses malades: ma pauvre femme en a pris six pour sa part d’une haleinée, et a pensé en crever à la peine. 1 Il lui avait expressément recommandé de n'en prendre qu’une à la fois, soir et matin, mais comme il la soignait à l’entreprise, elle croyait, avec raison, que c'était pour ménager ses remèdes, et elle se dit en englobant les six boulettes d'une gueulée : je vais l’attrapper, et il faudra Lien qu'il m'en donne d'autres.

Le soleil, qui s'était levé radieux sur les côtes de Pincourt,

1 Un docteur pesait, aveo précaution, une dose d'émêétique pour un habltant, en pésence de l’auteur :—Allons-danc, M, le docteur, dit Jean-Baptiste, on vous paie bien: donnez bonne mesure ! ARSÉREREL ‘de

pangé les

les dents, ur de rire, charitable-

n, reprit-il.

les avocals é de quatrer toutes les alades : ma aleinée, et a ment recommatin, mais avec raison, dit en englotrapper, et il

de Pincourt,

pour un habl- Jean-Baptiste,

Zes Anciens Canaticns IO7

éclairait alors nn des p'us beaux sites du Canada, et mit fin à nôtre conversation Nous étions à Kamouraska, cù quatre cénits causes nouvelles, à expédier en deux jours, attendaient juges, avocats et grefliers. Nous n'étions que quatre avocats récemment admis au barreau, MM. Vallière, LeBlond, Plu. mondon et moi, et nous fimes honneur à toute cette besogne, aux dépens, je crains bien, de nos pauvres clients. Comme j'étais le seul d'entre nous qui fût connu dans les paroisses d’en bas, et que j'eusse le choix de presque toutes les causes, j'ai souvent pensé depuis à la place que le charitab'e Desrosiers avait assignée à messieurs les membres du barreau, partis de Q'ébec pour assister à la seule cour de tournée qui se tenait a'ors une fois par année, seulement, dans la paroisse de Kainouraska, et comprenant un immense arrondissement,

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