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Les Anciens Canauiens 126$
tous les jurons, on usage chez la canaille canadienne. qu'il débitait avec une verve impitoyable. Le pauvre prètre, assis entre ma mère et Ja dame de la maison qui présidait à sa tables £'écriait à chaque instant :
— « Dites-donc un peu! (cette locution lui était habituelle) «dites-donc un peu, mesdames, que le bon Dieu est offensé rar sun homme comme celui-là !» Fr
Tout le monde était consterné ; madame Couillard lançait des œillades peu bienveillantes à son érudit époux : ces œillades voulaient dire sans doute:— Où as-tu pêché cet animal-là ? Monsieur Couillard faisait l'impossible pour détourner la conversation entièrement au prolit de la langue allemande, mais si les oreilles du saint curé se reposaient tant soit peu, le diable n'y perdait rien, car le docteur devait jurer encore davantage, en se servant de sa langue vernaculaire; autant qu’on en poue
vait juger par les grimaces que faisait son interlocuteur, qui était très-pieux.
Le seigneur Couillard finit enfin par où il aurait dû come mencer : il dit quelques mots à l'oreille d'un des servants, et, quelques minutes après, on entendit une voiture s'arrêter devant la porte du manoir. Un garçon de ferme entra d’un air effaré, en disant qu'on était venu chercher lo docteur pour une femme qui se mourait. Les adieux de l’Esculape furent des plus touchants ; il était complètoment ivre, et secoua, les
larmes aux yeux, perdant au moins cinq minntes, là main de son généreux amphytrion, sans pouvoir s’en délacher,
Le saint homme de prêtre, très-soulagé après le départ de ce malencontreux convive, s'écria;
— Dites-donc un peu, mes amis, que le bon Dieu a été « offensé par cet homme-là» Il reprit ensuite sa bonne humeur ordinaire, abandonnant pour le quart-d’heure le schlinderlilche à son malheureux sort,
J1 est inutile de dire que tout rapport cessa dès ce jour entre le cher docteur et la bonne société, pendant le peu de temps qu'il résida dans la paroisse,
Je me permetlrai ae coùsigner une autre anecdote, tant j'aime à parler de mes anciens amis. Mon père, sachant que son ami, le même monsieur Couillard, était arrivé à Québec, se rend aussitôt à l'hôtel où il pensionnait pour lui rendre visite; il demande à un domestique allemand de le conduire à la chambre qu'occupait le monsieur canadien,
= Ché n'ai pas connaître de monchire canadien, dit le do. mestique, il être ichi trois anclais et une monchire allemand,
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ant que D, 86 site; la
do.
Les Anciens Canauivs 107
#6 lui être une cran pel homme plond, avec des cros chieux Jieus et peaucoup, crandement des couleurs au fisage.
C'était bien le signalement du cher seigneur ; et mon père, sachant que son ami parlait l'allemand, pensa que le domestique l'avait pris pour un compatriote; et lui dit que c'était ie monsieur qu'il désirait voir, mais qu’il était canadien.
f — Ché lui il être allemande, fit le domestique, il m: l’a dit lui-même ; ché lui harlé mieux que moi mon langue. Ché lui barlé moi de l'Allemagne et du crand Frieds (Grand Frédéric) q'ime l’a fait fait donner peaucoup crandement de schlag, quand moi l'être soldat.
Mon père, entenfant rire au hant de l'escalier, aperçut son ami qui lui criait de monter à sa chambre,
e — Quel diable t'a possédé, dit mon père, de to faire passer ici pour un allemand ?
— Ce n'est pas moi, répliqua monsieur Couillard en montrant le domestique, c'est lui qui a voulu absolument que je fusse son compatriote ; j'ai accepté bravement mon rôle, et je m'en suis, je l'assuré, très-bien trouvé ; il est aux petits soins aveo moi,
Cher monsieur Couillard! l'ami d'enfance de mon pèra, comme son hils était le mien, je lui ai fermé les yeux, il y a
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cinquante-six ans, dans la rue de la cité de Québec qui porte son nom, -
Il tomba malade, à son retour de Montreal, da..s une maison de pension, et ne put être transporté chez lui. Tel père, tel fils; ce sont les deux meilleurs hommes et les avax hommes les
plus vertueux que j'aie connus.
Monseigneur Plessis, son ancien compignon de classe, vezait le voir fréquemment pendant sa maladie ; et leurs lon. gues conversations étaient toujours en latin, langue que tous deux affectionnaient,
Je ne puis passer sous silence le fait suivant que nous ne pûmes expliquer. J'avais constamrent veillé monsieur Couillardpavec son fils, pendant sa maladie; et, la nuit qu'il mourut, j'étais encore euprès de lui avec son fils et feu M. Robert Christie, notre ami. Lorsque le moribond fut à l’agonie, je courus chez son confesseur, monsieur Doucet, alors curé de Québec ; il vint lui-même m'ouvrir la porte du presbytère on @e disant :
— F'âché de t'avoir fait attendre.
— Comment ! répliquai-je , j'arrive à l'instant même,
Mon domestique, fit-il, est pourtant venu m'éveiller, il y a
pr Sal ail
tai
1i porte
maison tel fils; mes les
classe, ars lon- [ue tous
nous ne r Couilmourut, Robert onie, je curé de ytère on
r,ilya
. Etait-ce l’ange de la mort, faisant sa ronde nocturne, qui s'arrêta
environ un quart-d’heure, en me disant de me dépêcher, que
monsieur Couillard se mourait. à
vait le prêtre sur l’état alarmant d’un malade qu’il chérissait ?
au chevet du zélé serviteur du Très-Haut pour lui envoyer une dernière consolation qu’il implorait? Sa mission funèbre ne fut guère interrompue; car, à ces mots sublimes prononcés par le | | | prêtre : « Partez, âme chrétienne, au nom du Dieu Tout-Puis- | | UE sant, qui vous a créée!» cette belle âme s’envola au ciel sur les | À ailes du messager de Jéhovah! fi
Etait-ce une hallucination produite par l'inquiétude qu'éprou- } | |
(b) Cette note peut être utile à plusieurs personnes dans cer. RInEE taines circonstances critiques.
Je puis aflirmer que la population mâle de la cité de Québec, 41 à quelque éxception près, savait nager, il y a soixante ans. il | ï Quand la marée était haute le soir pendant la belle saison, les | grèves étaient couvertes de baigneurs depuis le quai de la Reine, maintenant le quai Napoléon, jusqu'aux quais construits récemment sur la rivière Saint-Charles, à l'extrémité ouest du Palais. ta Quant à nous, enfants, nous passions une partie de la journéa | dans l’eau, comme de petits canards. L'art de ja naitation k
170 | Les Antiens Cu Mens
était d'ailleurs élofs trèssimplifié: voici ms première et dernière leçon.,
J'avais près de neuf ans, et je commançais à barboter trèsjoliment au bord de l’eau, en imitant les grenouilles, sans résultat notable. La raison en était bien simple: le volume d’eau n'était pas suffisant pour me faire flotter.
Je sortais un jour de l’école; à quatre heures de relevée, lorsque j'entendis; dans la rué de la Fabrique, la voix d’un gamin en chef qui s'égosillait À erier: cook / cook! C'était un cri de ralliement, dont il m'est dificile de tracer l'origine; Perte très-sérieuse, je l'avoue, pour la génération actuelle. Si j'osais néanmoins émettre urië pinion sur :.ne question aussi importante, je crois que ce cri venait d’un jeu introduit par les enfants anglais, et que voici. Un de nous; élu roi par acclamation, pendant une belle soirée de l'été, s’asseyait majeslueusement, disons, sur les marches de l'égiise des Récollets, remplacée par le Palais de Justice actuel; et dé Jà envoyait ses sujets à tels postes qu’il lui plaisait d'assigner aux coins des rues adjacentes ; mais à l'encontre des potentats de tous les pays du monde, il agissait, généralement, avec assez d'équité pour que les plus grands se trouvassent les plus éloignés de son trône. Il y avait quelquefois péut-être de la partialité; mais quel souverain, ou mèms quel gouvernement constitutionnel peu se flatter d'en‘être exempt? -
rnière
Les Anciens Canadiens z71
Chacun était au poste à lui assigné ; le roi criait à s'époumonner: a lanta ! a lanta! bélri cook ! et chacun d’accourir à
qui mieux mieux ; le dernier arrivé était passible d'une amende assez arbitraire.
Le lecteur, je suppose, n'est guère plus savant qu'il l'était avant cet exposé ; je vais lui venir en aide. Bien peu de Cara- , di-ns-Français parlaient l’anglais à cette époque ; et ceux qui s’en mêlaient, massacraient sans pitié la langue de Sa Majesté (if Britannique, tandis que les enfants anglais étant peu nombreux 1 |! parlaient le français aussi bien, ou aussi mal que nous. Je dois À surposer que ce que nous prononcions bélri cook devait être l | Pastry cook, pâtissier : artiste si apprécié de tout temps du 1 | jeune âge. Quant aux deux mots a {an{a, c'était peut-être notre À 1 manière de prononcer allend all, rendez-vous tous: nous en | étions bien capables. + |
Mais revenons à nos moutons. J'avais à peine rejoint mon premier ami, qr n autre petit polisson, qui faisait rouler, à force de & : s 4: bâtons, un cercle de barrique aussi haut que lur et orné intérieurement de tous les morceaux de fer-blanc qu'il avait pu y clouer, répondit à l'appel en criant aussi cook ! cook ! Un troisième accourut ensuite en agitant entre ses doigts deux immenses os de l'œuf, castagnettes peu coûteuses el très à la mode parmi ces messieurs. Celui-là criait : « Roule billot, la moëlle et les 08» : c'était un autre cri de ralliement. Com-
meut ne séparer d’une société si distinguée ? j'étais bien, à la
72 Les Anciens Caradiens
vérilé, un peu confus, humilié même; de ne pouvoir fire ma mi partie dans ce charmant concert! D'abord, les instruments me pe manquaient, et je n'avais pas même acquis ce cri aigre, aigu, ex particulier aux gamins des villes, si difficile à imiter pour un dis petit campagnard récemment arrivé parmi eux. Mais ces mes. qu sieurs, pleins d’induigence, en considération ‘les sous qu'ils me À un
suçaient, ne se faisaient aucun scrupule de m'admettre dans
leur aimable société: 3 car J'avais, malheureusement, alors, mes coudées franches, étant n'a
en pension chez des étrangérs ; mon père et ma mère vivaient à la campagne, et j'évitais avec grand soin, dans mes escapades ” ceux de mes parents qui demeuraient à Québec. Aussi étais-je, cas au bout de deux ans, maître passé dans l’art de jouer aux mar. bres et à la toupie, etc. La marraîne, hélas! était le seul jeu dans lequel js montrais mon infériorité. Il fallait se déchausser pour bien faire circuler une pierre, en se balançant sur un seul pied, à travers un certain nombre de cercles tracés sur la terre; et ces messieurs, tant ceux qui marchaient assez souvent nupieds, que ceux qui étaferit leurs souliers pour l'occasion, aväïent un grand avantage sur moi en se servant, pour cette opération; des doigts dés pieus avec autant dé dextérité que des singes. Certaines habitudes ‘aristocratiques, qué j'avais contrastéés” daris ma famille, m'empêchaient de me déchausser cans les rués! C'était être par trop orguéilleux |
J'avais donc fais’ beaucoup: dé progrès dans la gaminerie,
ma me igu, r un mes \s me dans
étant vaient pades’ lais-je, mare ul jeu ausser n seul terre; nt nuasion, r cette que des is cone
hausser
ninerie,
mais.peu dans mes.éludes, quand mon père, qui appréciait fort peu mes talents variés et estimables, me flanqua, (c'était son expression quand iliétait de mauvaise humeur), me flanqua, dis-je, pensionnaire au séminaire de Québec. Je ne puis nier que j'y gagnai beaucoup; mais aussi notre bonne ville perdit un de ses polisssons les plus accomplis. |
Mais revenons encore une fois à mes précieux compagnons, car, au train dont je vais, mon histoire sera éternelle, elle n'aura ni commencement ni fin,
— Qu'allons-nous faire ? cria le roule billot en agitant ses castagnettes.
— Nous baigner, répondit le gamin en chef,
Là-dessus, nous descendimes la côte de Léry, à la course : et nous fûmes bien vite rendus sur la grève vis-à-vis de la rue Saui-au-Matelot ; la-marée était haute et baignait le sommet d'un rocher élevé d'environ sept à huit pieds. Quelques minutes étaient à peine écoulées que mes trois amis se jouaient comme des dauphins dans les eaux fraiches du fleuve Saint- Laurent, tandis que, moi, j'étais resté triste, pensif et désolé, comme la filie du soleil après le départ d'Ulysse.
— Est-ce que tu ne te baignes pas? me crèirent les bienheureux dauphins.
— Je ne sais pas nager ; répondis-je d'une voix lamentable,
— C'est égal, fit le principal gamin, que j'admirais beaucoup, jette-toi toujours à l’eau, innocent! 1mite la grenouille, et, si tu w noies, nous te sauverons.
vomment résister à une offre aussi gracieuse? « Si tu to noios, nous Le sauverons l» Je fus irrésolu pendant une couple de minutes; le cœur me battait bien fort: j'avais un abime à mes pieds. La honte l'emporta, et je m’élançai dans l’eau. A ma grande surprise, je nageai aussitôt avec autant de facilité que les autres. Je m'éloignai peu d'abord, comme le petit oiseau, qui, sortant de son nid, fait l'essai de ses ailes ; et je remontai sur mon rocher. Ah! que le cœur me battait! mais c'était de joie alors. Que j'étais fier ! j'avais conquis un nouvel élément. Mes amis s'étaient éloignés ; je jouis pendant un certain temps de ma victoire: et me jetant de nouveau à l'eau, j'allai bien vites les rejoindre au large. Il ne me manquait que la force musculaire pour traverser le Saint-Laurent,
Jere conseiile à personne de suivre mon exemple, à moins d’ôtre assisté de puissants nageurs. Il est certain que je me serais infaillibl:ment noyé, si ma bonne étoile ne m'eût favorisé :Qu'attendre, en effet, d'enfants de mon âge ? 11 est même probable que là ville de Quéhec uurait-eu aussi à regretter la perte d'un ou deux autres de ses gamins les plus turbulents,
L'art de noger ne s'oublie jamais; pourquoi? parce que tout
nentable.
)eauCOUp, >, et, si tu
, Si tu ta ne couple n abime à l'eau. A de facilité 1e le petit iles ; et je tait! mais is un nous endant un au à l'eau,
nquait que
le, à moins que je me m'eût favo- Ji est même regretter la turbulents,
rce que tout
dépend de la confiance que l'on a en soi-même, c’est la chose la plus simple: chacun pourrait nager, s’il conservait son sangfroid et se persuadait qu'il peut le faire. Le premier mouvement d'une personne qui tombe à l’eau par accident, est, aussitôt qu’elle revient à la surface, de se renvoyer la tête en arrière pour respirer, ce qui la fuit caler infailliblement. Qu'elle tienne, au contraire, son menten seulement à la surface de l’eau, qu'elle imite les muuvements de la grenouille, ou bien qu'elle batie l'eau alternativement des pieds et des mains à l'instar des quadrujèdes ; et elle nagera aussitôt.
Si, lors du sinistre du vapeur le Montréil, brûlé il y a six ans, vis-à-vis du Cap-Rouge, et où tant du malheureux pere dirent la vie, des personnes, conservant tout leur sang-froid, se fussent, après s'être dépouillées de leurs vêiements, précipitées sans crainte dans le fleuve, les pieds les premiers, (car il est très-dangereux de frapper l'eau de la poitrine sans tomber même de bien haut, le coup étant presque aussi violent qu’une chute sur un plancher; ; si, dis-je, ces personnes eussent suivi la mthode que je viens d'indiquer, ilkest probable que vingt-
ciuq sur trente naufragés auraient réussi à sauver leur vie,
Jl est très-langereux, même pour un excellent nageur, de
secourir une personne en danger de se noyer, sans les plus
grandes précautions. d’un ai fait moi-même l'expérience,
Je me promenais un jour sur les bords de la rivière Saiut-
Charles, près de l’ancien pont Dorchester, avec mon jeune frère, âgé de quinze ans; j'en avais vingt. Il faisait une chaleur étouffante du mois de juillet, et l'envie de nous baigner nous prit, 11 est vrai que la marée était basse ; maïs une fosse longue et profonde, nrèe des arches du pont, pouvait suppléer à cet inconvénient quant à moi; et j'en profitai aussitôt. Mon frère, élevé à la camipagne, ne savait pas encore nar, et aurait bien voulu jouir aussi de la fraicheur de l'eau, où je me jouais *
comme une pourcil.
J’eus alors l’imprudence de lui dire sans autres instructions :
— Ne crains pas, viens avec moi, appuie seulement ta main
sur mon épaule droite, nage de l'autre et des pieds, comme tu
me vois faire ; et tout ira bien.
Tout alla bien, en effet, pendant quelques minutes, mais, en‘onçant à la fin dans l’eau, il fut saisi d’une frayeur subite, et il m'enlaça le cou de ses deux bras, tenant sa poitrine appuyée contre la mienne. Je ne perdis pourtant pas mon sangfroid dans ce moment critique, où toutes mes ressources de nageur étaient paralysées ; je fis des efforts désespérés pour prendre terre. Efforts inutiles! le poids de tout son corps, suspendu à mon cou, m'entrainait à chaque instant au fond de ja fosse. Il me fallait, en outre, de toute nécessité, frapper le sable fortement de mes deux pieds pour venir respirer à la surface de l'eau, ce qui me faisait perdre bien du temps, en
jeune haleur us prit.
ague et cet in n frère, it bien
y jouais |
actions :
ta main
mme, tu
s; mais, r subite, rine apon sangurces de rés pour Dr ps, ausond de la rapper le pirer à la emps, en
Les Anciens Canadiens 177 sorte que je n'avançais guère. Je me déterminai alcrs à rester au fond de l’eau, et en m'aidant des pieds et des mains, en saisissant les ajoncs, et les pierres, d'essayer à sortir de la ter. rible fosse. Je faisais un peu plus de chemin ; les secondes me paraissaient des siècles, lorsque j'entendis du bruit sur le rivage; je m'élançai hors de l’eau par un effort puissant, et je
distinguai une “voix qui criait: «Saisissez la perche.» Je
l'empoignai au hasard, et notre sauveur nous tira tous deux sur le sable, C'était un jeune homme qui, travaillant de l’autre côté de la rivière, aurait pu nous secourir dès le commencement, s’il n'eût pensé que, sachant nager tous deux, aous nous amusions à jouer dans la rivière. Mon frère vomit beaucoup d'eau ; pour moi, je n'en avais pas avalé une seule goutte.
J'ai souvent failli me noyer par mes imprudences, mais je n'ai jamais couru un si grand danger.
Le proverbe populaire : beau nageur, beau noyeur, est vrai à certains égards : nous étions tous alors d'une témérité qui me fait frémir maintenant. Si l'un dé nous disuit: Vous n'êtes pas capables de nager jusqu'à ce navire ancré dans la rade, rien n'empêchait les autres d'accepter le défi, ni la maré: cons traire, nile vent, ni même la tempête, Il ne faut pas néanis
moins en conclure que l’art de la natation doit être néglig'e. En voici encore un exemple entre mille,
Je ma promenais, étant enfint, sur le fleuve Saint-Laurent, dans un bien petit canot. avec un de mes jeunes amis, lorsqu'en nous penchant tous deux jar inadvertance sur un des bords de la legère embarcation, nous la fimes chavirer. Renversés en arrière, nous fimes une culbute qui nous procura l'agrément de faire la connaissance de quelques poissons, à deux ou trois brasses de profondeur, avant de reprendre l'equihbre pour remonter à la surface de l'eau; muis, loin d'ère déconcertés, ce ne fut qu'un nouveau surcro t de Jouissances pour nous. Aussi notre premir mouvement fut de rire aux éciats en nagrant vers notre canot et vers nos chapeaux que le courard emportait, Après mûre déliberation, nous conviunmes de faire un paquet de nos hardes, savoir : gilets, chaussures, chapeaux ; et, à l’aide de nos cordons de souliers, de les déposer sur la quille de la petite barque, transformée e. ‘os d’àne, avec son bât pour l’occasion. La marée aidant, nous réussimes à remorquer le cauot jusqu'à terre. Nous n'avancions guère à la vérité, et ça nous prit beaucoup de temps; mais nous avions un endroit de refuge, en nous acerochant à la barque quand nous étions fatigués.
Voilà un exemple frappant de l'utilité de savoir nager: ce qui ne fut pour nous qu'une partie de plaisir aurait probablement été un accidont fatal à d'autres qui, dans notre position, aurajentignoré cet art utile,
La
Laurent, nis, lorsr un des er. Reny procura issons, à re l'equiin d'ère uissances » rire aux ux que Île onvinmes laussures, »s déposer os d’àne, ous réusvançions ps; mais hant à la
nager: ce probable- > position,
{c) Quoique ami du progrès, je ne puis m'empêcher d'avouer qu'il y avait beaucoup de charme, de poësie même pour la jeunesse, dans la manièr: mimitive dont on passait les rivières, il y a soixante ans, Aucuns ponts n'existaient alors sur la rivière des Mères, sur les deux rivières vis-à-vis le village do Saint-Thomas et sur celle de la Rivière-Ouelle, Quant à cette dernière, comme je l'ai toujours traversée dans un bac, avec cheval et voiture, je n’en parle que pour mémoire. : Il est vrai qu'elle avait aussi ses agréments : le câble était sujet à so rompre pendant la tempêtè, ou par la force et la rapidité du courant ; et si, par malheur, la marée baissait alors, le bac et sa charge couraient grand risque d'aller faire une petite proiménade sur le fleuvs Saint-Laurent. J'ai entendu parler d’un accident semblable, où plusieurs personnes faillirent perdre la vie,
On passäit tes trois premières rivières à guë, quand les eaux étaient basses, en sautillant dans la voiture comme un enfant qui marcherait pieds nus sur des écailles d’huîtres ; mais c'était un plaisir pour la jeunesse, folle de la danse. Il arrivait bien parfois d: : accidents sérieux; mais la vie n'est-elle pas semée dé Yohces et d'épiñes. |
J'ai tÙ, uñ jour, mon père êt ha mère vérser en traversant ébrés de Saint-Thoïnns ; müis ce n’était pas la faute de l'ai. äble rivière. Mon pèra conduisait deux chevaux un peu vioe lents, attélés dé front ; un des wuides s’accrocha je ne sais à
né ï nr. ; En = ENT RIRES RE ARE
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quelle partie du harnais, une des roues de la voifure monta sur uné roche énorme, et il fallut bien faire la culbute dans l’eau, d’ailleurs très-limpide et peu profonde, mais très-solidement pavée de gros cailloux. Comme c'était à celte époque la seuie manière de traverser le Bras, je n’ai jamais ouï-dire que mon père lui ait gardé rancune: il s’en est toujours pris aux rênes qu'il tenait en mains.
Mais, l'agrément ! ce que j'appelle agrément ! éfaît de passer ces rivières quaud les eaux étaient trop profondes pour les franchir à gué.
Un voyageur arrive au village de Saïînt-Thomas, dans une calèche, avec sa famille. Métivier, :» seul et unique batelier, demeure de l’autre côté de la riviére, et il n’est pas tonjours d'humeur accostable ; je dois, cependant, lui endre la justice de dire, qu'après maints signaux, et lorsque Île requérant a les poumons vides, ou peu s’en faut, le batelier se décide à donner signe de vie en laissant la rive opposée dans une eszèce de coque-de-noix qu'il affirme être un canot,
Le plus difficile, d'abord, est 4e traverser la caïèche heaus conp trop large pour entrer dans la barque ; cependant, Métivier,
après avoir beaucoup pesté contre les voyageurs en général qui se servent de voilures en dehors de toutes proportions légitimes, et contre sa chienne de pratique en particulier, finit par poser la calèche sur le haut du canot, les roues trainantes
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Les Anciens Candäiens æ8r
dans ‘eau de chaque côté d’icelui. Il a beau protester ensuite qu'ii n’y a aucun danger à faire le trajet avec une compagne aussi aimable, pourvu que l’on sache bien garder l'équilibre, personne ne veut encourir les risques ; et cela sous le vain prétexte que Ja rivière est très-rapide et que l'on entend le bruit de la cataracte qui mugit comme un taureau en fureur à quelques arpents au-dessous du débarcadère. Comme personne n’a voulu servir de lest vivant, Métivier, 1 après avoir voué les peureux à tous les diables, jette quelques grosses pierres au fond du canot; et, comme l’acrobate Blondin, il sa't si bien conserver l'équilibre, malgré les oscillations de la calèche, qu’il franchit, sans plus de dang=: que lui, sinon lo Niagara, du moins la Rivière-du-Sud.
Et le cheval maintenant! Ah ! Je cheval! c'est une autre affaire. 1l regarde tout, d'un air inquiet, il renâcle fréquemment, tandis qu'on le tient poliment par la bride, seule partie qui lui reste de son harnais. Comme il ne se souci guère de se mettre à l’eau, un combat toujours opiniâtre s'engage alors, entre la bête et les gens, qui, à grands renforts de coups de fouet, veulent l'obliger à traverser seul la rivière; mais, comme
1 Que la terre, qui recouvre le brave et honnête Métivier, lui soit légère ! due ses mânes me pardonnent d’avoir évoqué som souvenir ! Sile voyageur ingrat l’a oublié, je me plais, moi, à le faire revivre dans cette note: il a fait rétrograder de soixante et quelques années l'ombre qui marque les heures sur le radran de ma vle. Ce n’n 6t6, il est vrai, que pendant un instant; mais quel instant précieux pour le veillard que celui qui lui rappelle quels dues bonnes jouissances de sa jeunesse.
il se trouve le plus maltraité, il finit par succomber dañs la Juite, se jette à la nage, se promettant bien, sans doute, de prendre sa revanche à l’autre rive où on le guette. Aussi a-t-ii Lien soin de ne jamais prendre terre où ses ennemis l’attendent.
Oh! comme jeriais de bon cœur, lorsque je voyais le noble animal, libro de toute entrave, franchir les clôtures, courir dans les champs et dans les prairies pendant que ses ennemis suaient à grosses gouttes pour le rattraper,
J'ai dit plus hant que j'étais ami du progrès : je me rétracte, La civilisation a tué la poésie : iln ’y en a plus pour le voyagvur. Belle prouesse, en effet, exploit bien glorieux que do passer sur un pont solide comme un roc, et assis conforatblement dans une bonne voiture ! Aussi dois-je garder de la rancune à M. Riverin qui, le premier, vers l'année 18/0, a privé le voyageur du plaisir de pass£r la rivière des Mères aveo ses anciens agréments. J'ai, de même, beaucoup de peine à pardonner à M. Fréchette qui, en l’année 1813, a construit le superbe pont sur la”Rivière-du-Sud, dont s'énorgueillit le village de Montmagny. Je crois encore en vouloir davantage au seigneur de la Rivière-Ouelle, d'avoir construit un pont magnifique sur la rivière du même nom. Il y avait tant d'agrément à hâler, en chantant, le câble de l’ancien bac, après avoir fall vérser de voiture en y embarquant. On a proclamé hiën haut que cet messieurs avaient été les bienfaiteurs de eût paysi déhlui- Wwurs ? oui; mais, j'oêles ? non,
dañs la loute, de ussi a-t-ii ttendent.
3 Je noble »s, courir ennemis
à rétracte.
le voyax que do nforatblede la rana privé le ec ses anpardonner » superbe illage de à seigneur ifique sur t à hâler, lili verser t que cet | jenlui-
Les Anciens Canadimns 283
(à) Je descendais, péndant une belle nuit du mois de juin de J'année 1811, à la cour de circuit de la paroisse de Kamouraska,
Le conducteur de ma voiture était un habitant de la paroissé de Saint-Jean-Port-Joli, nommé Lesrosiers, homix£ non-seulement de beaucoup d'esprit naturel, et d’un jugement sain, mais
aussi très-facétieux. Je le fis asseoir à côté de moi, quoiqu'il
s’en défendit d’abord : mon père el ma mère m'avaient accoutumé, dès l’enfance, A traiter avec beaucoup d’égards nos respectables cultivateurs. Je ne me suis jamais aperçu que celte conduile nous ait fait moins respecter de cetle classe d'hommes estimables; bien au contraire.
Après avoir épuisé plusieurs sujets, nous parlâmes des revepants, auxquels Desrosiers croyait mordicus, avec une espèce de raison, appuyée sur une aventure qu'il me raconta.
— Je renconträi, un soir, me dit-il, un de mes amis, arrivant d’un long voyage. C'était auprès d’un jardin uù avait été enterré un Canadien rebelle, auquel le curé de la paroisse avait relusé de donner la sépulture ecclésiastique, 2 11 y avait longtemps
1 On remarquaft autrefois plusieurs dé ces tombes, le long d" la côte du Sud. C'était celles d'un certain nombre de Canadiens rebelles, qui, pendant la guerre de 1775; avaient pris fait et cause pour les Américains, et auxquels leurs curés avaient êté obligés, quoique bien à regret, de refuser la sépulture ecclésiastique, à cause de leur obstination à ne vouloir pas reconnaître lene erreur. Ces infortunés, ayant appris que lés Français combattaient pour la causo de l'indépendance, s'isaginèrent, à l'épéque de l'invasion de 1775
‘que nous nè nous étions vus, et nous nous askimes $ur l'herbe pour jaser, Je lui dis, dans le cours de la conversation: què Bernuchon Bois était mort.
— Est-il trépassé, dit-il, avec'sa grande pipe dans la bouche, qu'il ornait de toutes les plumes de coq vertes et'rougés qu’il : pouvait ramasser ?
— Oui, Jui répondis-je en badinant: jo crois qu'il ne l'a lâchés que pour rendre le dernier soupir,
Et là-dessus nous nous mimes à faire des charades qui p'avaient plus de fin.
Vous savez, monsieur, ajouta Desrosiers, que los habitants se ‘servent toujours de brilols bien courts : c'est plus commode pour travailler ; mais le défunt Bernuchon était un homme glorieux, qui portait haut ; et il fumait constamment, même pendant les jours ouvriers, avec une longue pipe ; il en avaik
qu'en sé rangeant du côté des Américains, tls verraient bientôt venir les Français derrière eux. Le souvenir de la conquête était, en effet, bien vivace alors, et les persécutions du gouvernement n'avaient pas peu contiibué à attiser les haines invétérées des Canadiens contre les Anglais, 1 était dona bien naturel de voir les malheureux vaincus tourner leurs regards attristés vers l'ancienne patrie, d'où ils | espéraient toujours: voir revenir “ leurs gens.” On rapporte qu'un. des rebellos étant à son lit de mort, lo curé vint l'exhor ter À avouer sa faute. | Lo mourant se soulèye à demi, et, le regarde d’un air de mépris, en. Jui, disant ; à.“ Vous sentes. l'Anglais t » Puis il se retourne du-côté de la muraille et expire.
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en outre une, pour les dimanches, ornée comme l'avait dit mon ami. Les jeunesses s’en moqueient, mais il ne voulait pas en démordre, Tous ces badinages étaient bons de son vivant; mais c'était très-mal à nous de le charader, quand il était à éix pieds de nous bien tranquille dans son cercueil. Les morts sont ranCuneux, et ils trouvent toujours le moyen de prendre leur revanche : on ne perd rien pour attendre ; quant à moi, je u’attendis pas longtemps, comme vous allez voir.
A faisait une chaleur 4 étouflante du mois de 1e pes: : le 40e
noir que sde le fond À d'il manie: Un éclair dans le sud uous annonça l'orage, et mon ami et moi nous nous séparimes eprè avoir bien ri du défunt Bernuchon et de sa grand'pipe.
J'avais près de trois bons quarts de lieue pour me rendre chez moi ; et plus j'avançais, plus je me trouvais mal à l’aise da m'être moqué d’un chrétien qui était défunté...……… Boum! boum ! .un coup de tonnerre ; le pas commence à me ralentir : j'avais une pesanteur sur les épaules. Je faisais mon possible pour bâler le pas, je pensais toujours au défunt et je lui faisais ben des excuses d’en avoir fait des risées. Cri! cra ! cra ! un épouvantable eoup de tonnerre, et je sens aussitôt un poids énorme sur mon dos, et une joue froide collée contre la mienne;
je ne marchais plus qu’en tricolant,
:Ce n'était pourtant pas, ajouta Desrosiers, la pesanteur de
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