‹ Les anciens canadiens [microforme] (volume 2)Chapitre 3 sur 42 · DE LOCHEILL ET BLANCHE, | L · texte numérisé non relu

DE LOCHEILL ET BLANCHE, | L

Après des privations bien cruelles pendant l’espace de sept longues années, la paix, le bonheur même commençaient à renaître dans l’âmé de toute la famille d’Haberville, Il est vrai qu'une maison d'assez humble apparence avait remplacé le vaste et opulent manoir que cette famille occupait avant la conquête ; mais c'était un palais comparée au moulin à farine qu’elle venait dé laisser depuis le printemps. Les d'Haberville avaient pourtant moins souffert que bien d’autres dans leur position : aimés et respectés de leurs censitaires, ils n'avaient jamais été exposés aux huntiliations dont le vulgaire se

Hp,

plaît à abreuver ses supérieurs dans la détresse : comme c’est le privilége des personnes bien nées de traiter coustamment leurs inférieurs avec égard, es d’'Haberville avaient en conséquence bien moins souffert, dans leur pauvreté comparative, que beauc up d’autres dans les mêmes circonstances. [Chacun faisant à l’envi des offres de service ; et, lorsqu'il s’agit de rebâtir le manoir el ses dépendances, la paroisse en masse s’empressa de donner des corvées volontaires pour accélérer louvrage ; on aurait cru, tant était grand le zèle de chacun, qu'il reconstruisait sa propre demeure. Tous ces braves gens tâchaient de faire-oublier à leur seigneur des malheurs qu’eux-mêmes avaient pourtant éprouvés, mais qu'on aurait pu croire qu'eux seuls avaient mérités. Avec ce tact délicat dont les Français sont seuls susceptibles, ils n’entraient jamais dans les pauvres chambres que la famille s'était réservées dans le moulin, sans y être conviés: on aurait dit qu'ils craignaient de les humilier, S'ils avaient été affectueux, polis envers leur .seigneur dans son opulence, c'était maintenant un culte, depuis que la main de fer du malheur l'avait étreint. 1

1 Historique. L'auteur se plaît à rappeler, avec bonheur, les témoignages d'affection des cenvitaires de Saint-Jean-Port-Joli envers sa famille, depuis plus de cent ans.

Lors de l'abolition de la tenure seigneuriale, il y a neuf ans,les marguilliere dé l'œuvre et fabrique de la paroisse de Saint-Jean-Port-Joli décidèrent que, nonobstant l'acte du parlement à ce contraire, je jouirais du banc seigneurial ma vie durant, pi

Cette preuve si touchante d'affection m@ fui communiquée par Pierre Du-

mas, écuyer, alors marguillier en charge,

Zes Anciens Canadiens 93

J1 n’y a que ceux qui ont éprouvé de grands revers de fortune, qui ont été exposés à de longues et cruelles privations, qui puissent apprécier le contentement, la joie, le bonheur même de ceux qui ont en partie réparé leurs pertes ; qui commencent à renaître à l’espérance d’un heureux avenir. Chacun auparavant avait respecté le chagrin qui dévorait le capitaine d'Haberville : on ne se parlait qu’à deani-voix dans la famille ; la gaîté française avait semblé bannie pour toujours de cette triste demeure. Tout était maintenant changé comme par enchantement.

Le capitaine, naturellement gai, riait et badinait comme avant ses malheurs ; les dames chantaient sans cesse en s’occupant activement des soins du ménage, et la voix sonore de mon oncle Raoul réveiliait encore, dans le calme d’une belle soirée, l'écho du promontoire.

Le fidèle José se multipliait pour prouver son zèle à ses maîtres ; et, pour se délasser, il racontait aux voisins, qui ne manquaient jamais de venir faire un bout de

veillée, les traverses, comme il les appellait, de son défunt

père avec les sorciers de l’île d'Orléans, ses tribulations avec la Corriveau, ainsi que d’autres légendes dont les auditeurs ne se lassaient jamais, sans égard pour les cauchemars auxquels ils s’exposaient dans leurs rêves nocturnes.

On était à la fin d'août de la même année 1767. Le capitaine d’Haberville, revenant le matin de la petite

rivière Port-Joli, le fusil sur l'épaule et la gibecière bien bourrée de pluviers, bécasses et sarcelles, remarqua qu’une chaloupe, détachée d’un navire qui avait jeté l'ancre entre la térre et le Pilier-de-Rothe, semblait se diriger vers son domaine. Il's’assit sur le bord d'un rocher pour l'attendre, pensant que c'était des matelots ‘en quête de légumes, de lait ou d’autres rafraîchisse- ‘ments (a). 11 s’empressa d’aller à leur rencontre, lorsqu’ils abordèrent le rivage, et vit, avec surprise, qu’un d’entre eux, très-bien mis, dofinäit un paquet à un des matelots en lui montrant de la main le manoir seigneurial; mais à la vue de M. d'Haberville, ce ‘gentilhomme sembla se raviser tout à coup; s'avança vers lui, lui présenta le paquet et lui dit::

— Je n'aurais jamais ôsé vous remettre moi-même ce paquet, capitaine d’Haberville, quoiqu'il contienne des nouvelles qui vont bien vous réjouir,

— Pourquoi, monsieur, ‘répliqua le capitaine en ‘cherchant dans ses souvenirs quélle pouvait être cette personne qu’il croyait avoir déjà vue; pourquoi, monsieur, n’auriez-vous jamais oSé me rémettre ce paquet en main propre, si le hasard ne m'eût fait vous rencontrer ?

— Parce que, monsieur, dit l'interlocuteur en hésitant, parce que j'aurais craint qu'il vous fût désagréable de le recevoir de ma main : je sais que le capitaine d’Haberville n'oublie jamais ni un bienfait ni une offense.

» Les Anciens Canadiens 35 (M. d'Haberville regarda fixement létranger, fronça

bien les sourcils, ferma fortement les yeux, garda -pendant l | arqua quelque temps le silence, en proie à un pénible combat | Lin L jeté intérieur ; mais, reprenant son sang-froid, il lui dit avec pe ait se la plus grande politesse :

d’un > ’. telots É — Laissons à la conscience de chacun les torts du | hisse- passé : vous êtes ici chez moi, capitaine de Locheill et, “Ant | , lors- en outre, étant porteur de lettres de mon fils, vous avez A EN qu’un droit à un bon accueil de ma part. Toute ma famille |: n des vous reverra avec plaisir. Vous recevrez chez moi une 1 l gneu- hospitalité. . .. (il allait dire, avec amertume, princière, RE mme mais sentant tout ce qu’il y aurait de reproche dans ces LR i, lui mots) vous recevrez, dit-il, une hospitalité cordiale ; F4 li |!

allons, venez.

ne ce L Le lion n’était apaisé qu’à demi,

| à ss | Arché, par un mouvement assez naturel, avança la

main pour serrer celle de son ancien ami, mais il lui fallut aller la chercher bien loin ; et quand il l’eut saisie,

en éétte elle resta ouverte dans la sienne. je 184 ! e ., e * É ue. Un long soupir s’échappa de la poitrine de l’Ecossais, : È . . ° ù “ | , En proie à de pénibles réflexions, il parut indécis pen- 1] | ps dant quelques minutes, mais finit par dire d’une voix | tant, empreinte de sensibilité :

— Le capitaine d'Haberville peut bien conserver de la rancune au jeune homme qu'il a jadis aimé et comblé

de bienfaits, mais il a l’âme trop noble et trop élevée pour lui infliger de cœur joie un châtiment au-dessus de ses forces : revoir les heux: qui lui rappellent de si poignants souvenirs sera déjà un supplice assez cruél, sans y rencontrer l'accueil froid que l'hospitalité exige envers un étranger.

Adieu, capitaine d'Haberville ; adieu, pour toujours À celui que j’appelais autrefois mon père, s’il ne me regarde p'us, moi, comme son fils ; et un fils qui lui a toujours porté le culte d’affectueuse reconnaissance qu’il doit à un tendre père. J'en prends le ciel: à témoin, M. d'Haberville, que ma vie a été empoisonnée par les remords, depuis le jour fatal où le deoir impérieux d’un. officier subalterne m’imposait des actes de vandalisme qui répugnaient à mon cœur ; qu’un poids énorme me pesait sans cesse sur la poitrine, même dans l’enivrement du‘triomphe militaire, dans les joies délirantes des bals et des festins, comme dans le silence des longues nuits sans sommeil.

Adieu, pour toujours ; car je vois que vous avezrefusé d’écouterle récit que la borine Supérieure devait vousfaire de mes remords, de mes angoisses, de mon désespoir, avant et après l’œuvre de destruction, que, comme soldat, sujet à la discipline militaire, je devais accomplir. Adieu, pour la dernière fois; et, puisque tout rapport doit cesser entre nous, oh ! dites, dites-moi, je vous 2h conjure, que la paix est rentrée dans le sein de votre excellénte famille ; qu'un rayon de joie illumine encore quelquefois ces visages

où tout annonçait autrefois la paix de l’âme et la gaieté du cœur ! Oh ! dites-moi, je vous en supplie, que vous n'êtes pas constamment malheureux ! Il ne me reste maintenant qu’à prier Dieu, à deux genoux, qu'il répande ses bienfaits sur une famille que j'aime avec tant d’affection! Offrir de réparer les pertes que j'ai causées, avec ma fortune qui est considérable, serait üne insulte au noble d’'Haberville !

Si M. d'Haberville s'était refusé à toute explication de la part de sa sœur, il n’en avait pas moins été impressionné par le récit que lui avait fait M. de Saint-Luc, du dévouement sublime de Locheill offrant de sacrifier fortune et avenir à un sentiment exalté de gratitude. De là l'accueil à demi-cordial qu’il lui avait d’abord fait ; car il est à supposer que, sans cette impression favorable, il lui aurait tourné le dos. !

Les mots : réparation pécuniaire, firent d’abord frissonner M. d’Haberville, comme si un fer rouge eût effleuré sa peau ; mais en proie à d’autres réflexions, à d’autres combats, ce mouvement d’impatience ne fut que transitoire. Il se serra la poitrine à deux mains, comme s’il eût voulu extirper le reste de venin qui adhérait,

1 L'auteur, qui, malgré La meilleure volonté du monde, n’a jamais pa cors rver vingt-quatre heures de rancune à ses } lus cruels ennemis, a ét::dié avec un intérét pénible cette passion duns autrii. Cette rébellion conti nuelle de la nature vindicative, dans une âme noble et généreuse, lui & toujours paru une énigme.

3Ÿ Les Anciens Canadiens

malgré lui, à son cœur, tourna deux à trois fois sur lui. même, en sens inverse, fit signe à de Locheill de rester où il était, marcha d’abord très-vite sur le sable du rivage, puis à pas mesurés, et, revenant enfin vers de Locheill, il lui dit : F

— J'ai fait tout ce que j'ai pu, Arché, pour dissiper tout reste de rancune ; mais vous me connaissez : c’est l'œuvre du temps, qui en effacera les dernières traces. ‘l'out ce que je puis vous dire, c’est que mon cœur vous pardonne. Ma sœur, la Supérieure, m'a tout raconté : je me sui: décidé à l'entendre après votre intercession pour moi auprès du gouverneur, dont m'a fait part mon ami de Saint-Luc. J’ai pensé que celui qui était prêt à sacri- , fier rang et fortune pour ses amis, ne pouvait avoir agi que par contrainte, dans des circonstances auxquelles je fais allusion pour la dernière fois. Si vous remarquez de temps à autre quelque froideur dans mes rapports avec | vous, ne paraissez pas y faire attention : laissons faire le temps,

Et il pressa cordialement la main de Locheill. Le lion était dompté,

— Comme il est probable, dit M. d'Haberville, que le calme va durer, renvoyez vos matelots, après que je leur aurai fait porter des rafraîchissements, et si, par hasard, il s'élevait un vent favorable, je vous ferai transporter dans six heutes à Québec, avec ma fameuse Lubine, si

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Le lion

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toutefois vos affaires vous empêchaient de nous donner autant de temps que nous serions heureux de vous posséder sous notre toit. C’est convenu, n’esi-ce pas P

Et passant amicalement son bras sous celui d’Arché, ils s’acheminèrent vers l'habitation.

— Maintenant, Arché, dit le capitaine, comment se fait-il que vous soyez chargé de ces lettres de mon fils, qui contiennent de bonnes nouvelles, comme vous venez de me le dire?

— J'ai laissé Jules à Paris, répon«it Arché il y'a sept semaines, après avoir passé un mois avec lui dans l’hôte] de son oncle, M. de Germain, qui n'a pas voulu me séparer de mon ami pendant mon séjour en France . mais, comme il vous sera plus agréable d'apprendre ces bonnes nouvelles de sa main même, permettez-moi de ne pas en dire davantage.

Si de Locheill fut attristé en voyant ce que l’on appelait, avant la conquête, le hameau d’Haberville, remplacé par trois ou quatre bâtisses à peir près semblables à celles des cultivateurs aisés, il fut néanmoins agréablement surpris de l'aspect riant du domaine, Ces bâtisses neuves et récemment blanchies à la chaux, ce jardin émaillé de fleurs, ces deux vergers chargés des plus beaux fruits, les moissonneurs retournant de la prairie, avec deux voitures chargées 6e foins odorants,

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tout tendait à dissiper les impressicns de tristesse qu'il avait d’abord éprouvées.

A l'exception d’un canapé, de douze fauteuils en acajou et de quelques petits meubles sauvés du désastre, l'intérieur de la maison était de la plus grande simplicité : les tables, les chaises et les autres meubles étaient en bois commun, les cloisons étaient vierges de peinture et les planchers sans tapis. Les portraits de famille, qui faisaient l’orgueil des d'Haberville, n’occupaient plus leur place de rigueur ‘ans la salle à manger, les seuls ornements des nouvelles chambres étaient quelques sapins dans les encoignures, et abondance de fleurs dans des corbeilles faites par les naturels du pays. Cette absence de meubles plus coûteux ne . Jaissait pas cependant d’avoir ses charmes : les émanations de ces sapins, de ces fleurs, de ces bois neufs et résineux, que l’on respirait à pleiné poitrine, semblaient vivifier le corps en réjouissant la vue. Il y avait partout une odeur de propreté, qui ne faisait pas rretter des ameublements plus somptueux.

Toute la famille, qui avait vu venir de loin M. d'Haberville accompagné d'un étranger, s'était réunie dans le salon pour le recevoir. A l'exception de Bianche, personne ne reconnut Arché qu’on n’avait pas vu depriis dix ans, La jeune fille pâlit et se troubla d’abord à l'aspect de l’ami de son enfance, qu’elle ne croyait jamais revoir ; mais, se remettant promptement avec cette

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force d’âme qu'ont les femmes pour cacher les impressions les plus vives, elle fit, comme les deux autres dames, la profonde révérence qu’elle aurait faite à un étranger. ‘ Quant à mon oncle Raoul, il salua avec une politesse froide : il n’aimait pas les Anglais, et jurait contre eux, depuis la conquête, avec une verve. peu édifiante pour les oreilles pieuses.

: — Je veux qu'un Iroquois me grille, fit le capitaine en s'adressant à Arché, si un seul d’entre eux vous reconnaît. Voyons ; regardez bien ce gentilhomme : dix ans ne doivent pas l'avoir effacé de votre mémoire : je l'ai, moi, reconnu de suite. Parle Blanche : tu dois,

étant beaucoup plus jeune, avoir de meilleurs yeux que les autres.

—Je crois, dit celle-ci bien bas, que c’est M. de Locheill, 4 .: .,, CET

GS * «à Fe Eh oui! dit M. d'Haberville, c’est Arché, qui a vu Jules dernièrement à Paris ; et il nous apporte de lui des lettres ai contiennent de bonnes nouvelles. Que

faites-vous donc, Arché, que vous n'embrassez pas vos anciens amis |

Toute la tamille, qui ignorait jusqu'alors le changement du vapitaine en faveur d’irché, dont elle n'avait jamais osé prononcer le nam en sa présence, toute la famille qui n'attendait que l’assentiment du chef pour faire à:Arché laccueil le plus amical, fit éclater sa joie

, Les Anssens Canadiens

avec un abandou qui toucha de Locheill jusqu'aux larmes. Ç

La dernière letire de Jules contenait le passage sui-

“ J'ai pris les eaux de Baréges pour mes blessures, et, ‘ quoique faible encore, je suis en pleine convalescence, # Le rapport des médecins est qu’il me faut du repos. “ et que les travaux de la guerre sont pour longtemps “ au-dessus de més forces. J'ai obtenu un congé illimité ‘ pour me rétablir. Mon parent D.......1le ministre, “et tous mes-amis, me conseillent de laisser l’armée, de “ retourner au Canada, la nouvelle patrie de toute ma “ famille, et de m'y établir définitivement après avoir « prêté serment de fidélité à la couronne d’Angleterre ; # mais je ne veux rien faire sans vous consulter. Mon “ frère Arché, qui a de puissants amis en Angleterre, “ m'a remis une lettre Ge recommandation d'un haut

“ personnage à votre gouverneur Guy Carleton, que l’on “ dit plein d'égards pour la noblesse canadienne, dont # il connaît les antécédents glorieux. Si je me décide, “ sur votre avis, À me fixer au Canada, j'aurai donc. “ encore l'espoir d’être utile à mes pauvres compatriotes ‘“ J'aurai le bonheur, Dieu aidant, de vous embrasser ‘“ tous vers la fin de septembre prochain. Oh | quelle #“ jouissance, après une si longue séparation ” 14

1 Lord Dorchester a sans cesse traité la noblesse canadienne avec les plus

grands égards : il montrait toujours une grande sensibilité en parlant de ee malheurs

es, et, :ence, repos.

temps limité nistre, ée, de te ma avoir terre ; Mon eterre, a haut e l'on >, dont décide, L donc, triotes brasse?

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Jules ajoutait dans un Zost-scriptum : {

& J'oubliais de vous dire que j'ai été présenté au Roi “ qui m'a accueilli avec bonté ; et m'a même fait je ne “ sais quels éloges sur ce qu’il appelait ma belle con- “ duite, en me nommant chevalier-grand-croix du très- “ honorable ordre royal et militaire de Saint-Louis. “ T'ignore quel mauvais plaisant de grand personnage ‘ m'a valu cette faveur : comme si tout Français, qui ‘ portait une épée, ne s’en était pas servi pour le moins “ aussi bien que moi. Je pourrais citer dix officiers de ‘ ma division qui méritaient d’être décorés à ma place. “ Il est bien vrai que plus qu'eux j'ai eu le précieux ‘ avantage de me faire écharper comme un écervelé à “ chaque rencontre avec l'ennemi C’est vraiment dom- ‘ mage qu’on n'ait pas institué l’ordre des fous ; je n’au- “ rais pas alors volé mon grade de chevalerie, comme “ celui dont Sa Majesté très-chrétienne vient de me “ gratifier. J'espère pourtant que cet acte ne lui fermera ‘“ pas les portes du paradis ; et que saint Pierre aura à “lui objecter d’autres peccadilles ; car j'en serais au désespoir, simpa” rae#samiss

De Locheill ne put s'empêcher de sourire aux mots “ Majesté très-chrétienne ; ” il lui sembla voir la mine railleuse de son ami en écrivant cette phrase,

— Toujours le même, dit M. d’'Haberville |

— Ne s'occupant que des autres | s’écria-t-on en chœur, ,

— Je gagerais ma tête contre un chelin, dit Arché,

qu’il aurait été plus heureux de voir décorer un de ses amis.

— Quel fils, dit la mère !

— Quel frère ! ajouta Blanche,

— Oh ! oui! quel frère ! dit de Locheill avec la plus vive émotion.

— Et, quel neveu donc ai-je formé, moi! s’écria mon oncle Raoul en coupant l'air de haut en bas avec sa canne, comme s’il eût été armé d’un sabre de cavalerie. C’en est un prince celui-là, qui sait distinguer le mérite et le récompenser ! Elle n’est pas dégoûtée cette Majesté de France ; elle sait qu'avec cent officiers comme Jules, elle pourrait reprendre l'offensive, parcourir l'Europe avec ses armées triomphantes, franchir le Détroit comme un autre Guillaume, écraser la fière Albion, et reconquérir ses colonies | ‘

Et mon oncle Raoul coupa de nouveau l'air en tout sens avec sa Canne, au péril imminent de ceux qui tenaient à conserver intacts leurs yeux, leur nez et leurs mâchoires menacés par cette charge d’un nouveau genre. Le chévalier régarda ensuite tout le monde d’un air fier et capable ; et à l’aide de sa canne, alla s'asseoir sur un fauteuil pour se reposer des lauriers qu'il venait de faire cueillir au roi de F rance avec cent officiers commeson neveu.

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L'arrivée de Locheill avec les lettres de Jules répandit la joie la plus vive dans tous les cœurs de cette excellente famille ; on ne pouvait se lasser de l’interroger sur un être si cher, sur des parents et des amis qu’on avait peu d’espoir de revoir, sur le faubourg Saint-Germain, sur la cour de France, sur ses propres aventures depuis son départ du Canada.

Archbé voulut voir ensuite les domestiques : il trouva la mulâtresse Lisette, occupée dans la cuisine des apprêts du diner : elle lui sauta au cou commeelle faisait jadis, quand il venait au manoir pendant les vacancés de collge avec Jules qu’elle avait élevé; ét les sanglots lui coïpèrent la voix.

Cette mulâtresse, que le capitaine avait achetée à l’âge de quatre ans, était, malgré ses défauts, très-attachée à toute la famille. Elle ne craignait un peu que le maître ; quant à la maîtresse, sur le principe qu’elle était plus ancienne qu’elle dans la maison, elle ne lui obéissait qu'en temps et lieux. Blanche et son frère étaient les seuls qui, par la douceur, lui faisaient faire çe qu'ils voulaient : et quoique Jules la fit endiabler très-souvent, elle ne faisait que rire de ses espiègleries ; toujours prête, en outre, à cacher ses fredaines et à prendre sa défense quand ses parents le grondaient. 1

1 Lisette est {ci le type d’une mulâtresse que mon grand-père avaitacbette” lorsqu'elle n'était Agée que de quatre ans. .

M. d'Haberville, à bout de patience, Vavait depuis Jongtemps émancipée; mais “elle se moquait de son # émancipation comme de ça,” disait-elle, en se faisant ‘claquer les doigts, ‘ car elle avait autant droit de rester “ } Ja maison où elle avait été élevée, que lui et tous les “siens.” Si son maître exaspéré la mettait dehors par la porte du nord, elle rentrait aussitôt par la porte du sud, et 77ce versà,

Cette même femme, d’un caractère indomptable, avait néanmoins été aussi affectée des malheurs de ses maîtres, .que si elle eût été leur propre fille ; et, chose étrange, tout le temps qu’elle vit le capitaine en proie aux noires vapeurs qui le dévoraient, elle fut soumise et obéissante à tous les ordres qu’elle recevait, se multipliant pour faire seule la besogne de deux servantes, Quand elle était seule avec Blanche, elle se jetait souvent à son cou en sanglotant, et la noble demoiselle faisait trève à ses chagrins pour consoler la pauvre esclave. 11 faut dire à ‘la louange de Lisette qu’aussitôt le bonheur revenu dans la famille, elle redevint aussi volontaire qu'auparavant.

De Locheill, en sortant de la cuisine, courut au devant de José, qui revenait en chantant du jardin, chargé de légumes.et de fruits,

— Faites excuse, lui dit José, si je ne vous présente que la main gauche ; j'ai oublié l’autre sur les plaines d'Abraham. Je n'ai pas, d’ailleurs, de reproche à faire à

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la petite jupe (sauf le respect que je vous dois), qui m'en a débarrassé 1 : il a fait les cho:s< en conscience ; il me l’a coupée si proprement dans la jointure du poignet qu’il a exempté bien de la besogne au chirurgien qui a fait le pansement. Il est vrai de dire que nous sommes comme qui dirait à peu près quittes, la petite jupe et moi; car, faisant le plongeon pour reprendre mon fusil tombé à terre, je lui passai ma baïonnette au travers du corps. Après tout, c’est pour le mieux, car que ferais-je de ma main droite à présent qu’on ne se bat plus. Pas plus de guerre que sur la main, depuis c'e l'Anglais est maître du pays, ajouta José en soupirant.

— Il paraît, mon cher José, reprit de Locheill en riant, que vous savez très-bien vous passer de la main droite, quand la gauche vous reste,

— C'est vrai, fit José: ça peut faire dans les cas pressés, comme dans mon escarmouche avec la petite jupe ; mais, à vous dire vrai, j'ai bien regretté d’être manchot. Je n'aurais pas eu trop de mes deux mains pour servir mes bons maîtres. Les temps ont été durs, allez ; mais, Dieu merci, le plus fort est fait.

Et une larme roula dans les yeux du fidèle José,

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De Locheill se rendit ensuite auprès des moissonneurs,

1. Les anciens Canadiens appelaient les montagnards écossais ‘ les petites jupes. ?? -

occupés à râteler et à charger lés charrettes de foin ; c’étaient tous de vieilles connaissances qui le reçurent avec amitié ; car, le capitaine excepté, toute la famille, et Jules, avant son départ pour l’Europe, s'étaient fait un devoir de le disculper.

Le dîner, servi avec la plus grande simplicité, fut néanmoins très-abondant, grâce au gibier dont grèves et

forêts foisonnaient dans cette saison. L’argenterie était

réduite au plus strict nécessaire; outre les cueillères, fourchettes et gobelets obligés, un seul pot de forme antique, aux armes d’'Haberville, attestait l’ancienne opulence de cette familles Le dessert, tout composé des fruits de la saison, fut apporté sur des feuilles d’érables, dans des cassofs et des corbeiïlles qui témoignaient de l’industrie des anciens aborigènes Un petit verre de cacis avant le repas pour aiguiser l'appétit, de la bière d’épinette faite avec les branches mêmes de l'arbre, du vin d’Espagne que l’on buvait presque toujours trempé, furent les seules liqueurs que l'hospitalité du seigneur d’Haberville put offrir à son convive : ce qui n’empêcha pas la gaieté la plus aimable de régner pendant tout le repas ; car cette famille, après de longues privations, de longues souffrances, semblait ressaisir une vie nouvelle, M. d'Haberville, s’il n’eût pas craint de blesser. Arché, n'aurait pas manqué de faire un badinage sur l'absence de vin de Champagne, remplacé par la bière mousseuse d’épinette,

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— Maintenant que nous sommes en famille, dit le capitaine en souriant à Arché, occupons-nous de l’as’enir de mon fils. Quant à moi, vieux et usé, avant le temps, par les fatigues de la guerre, j'ai une bonne excuse pour ne pas servir le nouveau gouvernement : ce n’est pas à mon âge, d’ailleurs, que je tirerais l’épée contre la France, que j'ai servie pendant plus de trente ans. Plutôt mourir cent fois | É

— Et, interrompit mon oncle Raoul, nous pouvons tous dire comme Hector le Troyen :

nes ssocsssc0ss00.. Bi Pergama dextra

Defendi possent, etiam hàc defensa fuissent,

— Passe pour Hector le Troyen, dit M. d'Haberville qui, n'étant pas aussi lettré que son frère, goûtait peu ses citations, passe pour Hector le Troyen, que je croyais assez indifférent à nos affaires de famille ; mais revenons à mon fils Sa santé l’oblige, peut-être pour longtemps, voire même pour toujours, à se retirer du service. Ses plus chers intérêts sont ici où il est né. Le Canada est sa patrie naturelle ; et il ne peut avoir le même attachement pour celle de ses ancêtres, Sa position, d’ailleurs, est bien différente de la mienne : ce qui serait lâcheté chez moi, sur le bord de la tombe, n’est qu’un acte de devoir pour lui qui commence à peine la vie, la payé glorieusement sa dette à l’ancienne patrie de ses ancêtres, Il se retire avec honneur d’un service que les

médecins déclarent incompatible avec sa santé. Qu'il consacre donc maintenant ses talents, son énerg'e au service de ses compatriotes canadiens. Le nouveau gouverneur est déjà bien disposé en notre faveur : il accueilie avec bonté ceux de mes compatriotes qui ont des rapports avec lui; il:a exprimé, en maiïnte occasion, combien il compatissait aux malheurs de braves officiers, qu’il avait rencontrés face à face sur le champ de bataille, et que la fortune, et non le courage, avait trahis (6) ; il a les mêmes égards, dans les réunions au château Saint- Louis, pour les Canadiens que pour ses compatriotes, pour ceux d’entre nous qui ont perdu leur fortune, que pour ceux plus heureux qui peuve’ encore s’y présenter avec un-certain luxe, ayant soin placer chacun suivant le rang qu’il occupait avant la conquête. Sous son administration, et muni en outre des puissantes recommandations que notre ami de Locheill lui a procurées, Jules.a tout espoir d'occuper un poste avantageux dans la colonie. Qu'il prête serment de fidélité à la couronne d'Angleterre ; et mes dernières paroles dans nos adieux suprêmes seront: “ Sers ton souverain anglais avec ‘ autant de zèle, de dévouement, de loyauté, que j'ai “ servi le monarque français, et reçois ma bénédiction.” !

Tout le monde fut frappé de ce revirement si soudain dans les sentiments du chef de famille : on ne songeait pas que le malheur est un grand maître, qui ploie le

1 Telles furent les dernières paroles du grind-jère de l’auteur à son fils unique. j

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Les Anciens Canadiens ST

plus souvent sous son bras d'acier les caractères les plus intraitables. Le capitaine d'Haberville, trop fier, trop loyal, d’ailleurs, pour avouer ouvertement les torts de Louis XV envers des sujets qui avaient porté le dévouement jusqu’à l’héroïsme, n’en ressentait pas moins lingratitude de la cour de France. Quoique blessé au cœur lui-même de cet abandon, il n’en aurait pas moins été prêt à répandre jusqu'à la dernière goutte de son sang pour ce voluptueux monarque, livré aux caprices de ses maîtresses ; mais là s’arrêtait son abnégation. Il aurait bien refusé pour lui-même toute faveur du nou. veau gouvernement ; mais il était trop juste pour tuer l'avenir de son fils par une susceptibilité déraisonnable,

—- Que chacun, maiïintenant, donne librement son opinon, dit, en souriant, le capitaine; que la majorité décide. Les dames ne répondirent à cet appel qu’en se jetant, en pleurant de joie, dans ses bras Mon oncle

Raoul saisit avec transport la main de son frère, la secoua fortement, et s’écria :

— Le Nestor des anciens temps n'aurait pas parlé avec plus de sagesse,

— Et ne nous aurait pas plus réjouis, dit Arché, si nous eussions eu l’avantage d’entendre les paroles de ce vénérable personnage.

Comme Ja marée était haute et le temps magnifique, de Locheill proposa à Blanche une promenade sur la

beile grève, aux anses sablonneuses, qui s'étend du manoir jusqu’à la petite rivière Port-Joli.

— Je retrouve partout, dit Arché lorsqu'ils furent le long du fleuve que le soleil couchant frappait de ses rayons, je retrouve partout des objets, des sites qui me rappellent de bien doux souvenirs! C’est ici que je vous faisais jouer, lorsque vous étiez enfant, avec les

coquilles que je ramassais tout le long de ce rivage;

c’est dans cette anse que je donnais à mon frère Jules les premières leçons de natation; voici les mêmes fraisiers et framboisiers où rous cueillions ensemble les fruitages que vous aimiez tant ; c’est ici, qu’assise sur ce petit rocher, un livre à la main, tandis que nous chassions, votre frère et moi, vous attendiez notre retour pour nous féliciter de nos prouesses, ou vous moquer de nous Jorsque notre gibecière était vide : il n'y a pas un arbre, un buisson, un arbrisseau, un fragment de rocher qui ne soit pour moi une ancienne connaissance, que je revois avec plaisir, Quel heureux temps que celui de l'enfance et de l'adolescence ! Toujuurs à la jouissance du moment, oublieuse du passé, insouciante de l'avenir, la vie s'écoule aussi paisible que l’onde de ce charmant ruisseau que nous franchissons maintenant? C'est alors que nous étions vraiment sages, Jules et moi, lorsque nos rêves ambitieux se bornaient à passer nos jours ensemble sur ce domaine, occupés de travaux et de plaisirs champêtres.

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— Cette vie paisible et monotone, interrompit Blanche, est celle à laquelle notre faible sexe nous condamne : Dieu, en donnant à l’homme la force et le courage, lui réservait de plus nobles destinées. Quel doit être l’enthousiasme de l’homme au milieu des combats ! Quel spectacle plus sublime que le soldat, affrontant cent fois la mort däns la mêlée, pour ce qu’il à de plus cher au monde ! Quel doit être l’enivrement du guerrier, lorsque le clairon sonne la victoire |

La noble jeune fille ignorait toute autre gloire que celle du soldat : son père, presque toujours sous le drapeau, ne revenait au sein de sa famille que pour l’entretenir des exploits de ses compatriotes, et Blanche, encore enfant, s’enthcusiasmait au récit de leurs exploits presque fabuleux.

— Ce sont, hélas! dit Arché, des triomphes bien amers, quand on songe aux désastres qu’ils causent : aux pleurs des veuves et des orphelins, privés de ce qu'ils ont de plus cher au monde ; à leurs cruellés privations ; à leur misère souvent absolue ! Mais nous voici arrivés à la rivière Port-Joli : elle est bien nommée ainsi avec ses bords si riants couverts de rosiers sauvages ; ses bosquets de sapins et d’épinettes, et ses talles d’aulnes et de buissons. Que de souvenirs cette charmante rivière me rappelle ! Il me semble voir encore votre excellente mère et votre bonne tante assises toutes deux sur ce gazon j'endnnt une belle soirée du mois d'août, tandis

qué nous la remontions dans notre petit canot, peint en vért, jusqu’à l’lot à Babin, en répétant en chœur, et en battant la mesure avec nos avirons, le refrain de votre le chanson,

Nous irons sur l’eau nous y prom’ promener, a Nous irons jouer dans l'ile.

Il me semble entendre la voix de votre mère nous criant à plusieurs reprises : “ Mais allez-vous à la fin ‘“ ramener Blanche, mes imparfaits ; il est l’heure du “ souper, et vous savez que votre père exige la ponctua- “ lité aux repas.” Et Jules criant, en nageant vers elle avéc force : ‘ Ne craignez rien de la mauvaise humeur “ de mon père ; je prends tout sur moi; je le ferai rire “ en lui disant que, comme Sa Majesté Louis XIV, il a “ pensé attendre, Voùs savez qué je suis l’enfant gâté, “ pendant les vacances.”

— Cher Jules! dit Blanche, il était pourtant bien triste lorsque vous et moi, Arché, nous le trouvâmes dans ce bosquet de sapins, où il s'était caché pour éviter le premier mouvement de colère de mon père, après son éscapade, - ”

— 11 n’avait pourtant commis que des peccadiles dit Arché en riant.

— Enumérons ses forfaits, reprit Blanche en comptant sur ses doigts : premièrement, il avait enfreint les

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Les Anciens Canadiens 5$ érdres dé mon père en attelant à une voiture d’été une méchante bête de trois ans, ombrageuse ét même indomptable à ia voiture d'hiver ; secondement, après une lutte formidable avec Pimprüdent cocher, elle avait pris

lé mors aux dents, ét, pour prémière preuve de son

émancipation, avait écrasé la vaché à la véuve Maürice, notre voisine.

— Accident des plus heureux pour la dite veuve, répliqua Arché, car à la place du vieil animal qu’elle avait perdu, votre excellent père lui donna les deux plus belles génisses de sa métairie. Je ne puis me rappeler, sans attendrissement, continua de Locheill, le désespoir de la pauvre femme quand élle sut qu’un passant officieux avait informé votre père de l'accident causé par son fils Comment se fait-il que ce sont les personnes que Jules tourménte le plus qui lui sont les plus attachées? Par quel charme se fait-il chérir de tout le monde? La veuve Maurice n'avait pourtant guère de trève quand nous étions en vacance ; et elle pleurait

toujours à chaudes larmes, quand elle faisait ses adieux à votre frère.

— La raison en est toute simple, dit Blanche, c'est que tous connaissent son cœur. Vous savez, d'ailleurs, par expérience, Arché, que ce sont ceux qu’il aime le plus qu’il taquine sans relâche, de préférence. Mais continuons la liste de ses forfaits dans ce jour néfaste : troisièmement, après ce prémier exploit, la vilainé bête

se cabre sur une clôture, brise une des roues de la voi. ture, et lance le cocher à une distance d’une quinzaine de pieds dans la prairie voisine ; mais Jules, comme le chat qui retombe toujours sur les pattes, ne fut par bonheur aucunement affecté de cette chute. Quatrièmement, enfin, la jument, après avoir mis la voiture en éclats sur les cailloux de la rivière des Trois-Saumons, finit par se casser une jambe sur les galets de la paroisse de lIlet.

— Oui, reprit Arché, et je me rappelle votre éloquent plaidoyer en faveur du criminel qui, au désespoir d’avoir offensé un si bon père, allait peut-être se porter à quelques extrémités contre lui-même. Quoi ! cher papa, disiez-vous, ne devez-vous pas plutôt être heureux, et . remercier le ciel de ce qu’il a conseré les jours de votre | fils exposé à un si grand danger ! Que signifie la perte d’une vache, d’un cheval, d’une voiture ? vous devez frémir en pensant qu’on aurait pu vous rapporter le corps sanglant de votre fils unique !

Allons, finissons-en, avait dit M. d’Haberville, et va . chercher ton coquin de frère, car Arché et toi, sav=z sans doute où il s’est réfugié après ses prouesses,

Je vois encore, continua Arché, lair repentant, semicomique de Jules, quand il sut que l'orage était passé. Quoi ! mon père, finit-il par dire, après avoir essuyé des remontrances un peu vives, auriez-vous préféré que,

comme un autre Hippolyte, j'eusse été traîné par le cheval que votre main a nourri pour être le meurtrier de votre fils ? et que les ronces dégouttantes eussent porté de mes cheveux les dépouilles sanglantes ? Allons, viens souper, avait dit le capitaine, puisqu'il y a un Dieu pour les étourdis de ton espèce.

C'est ce qui s’appelle parler, cela, avait répliqué Jules, * Voyez donc ce farceur ! dit à la fin votre père en riant.

Je n’ai jamais pu comprendre, ajouta Arché, pourquoi votre père, si vindicatif d'ordinaire, pardonnait toujours si aisément les offenses de Jules, sans même paraître ensuite en conserver le souvenir? ‘

— Mon père, dit Blanche, sait que son fils l’adore ; qu’il agit toujours sous l'impulsion üu moment, sans réfléchir aux conséquences de ses étourderies, et qu’il s'imposerait les privations les plus cruelles pour lui épargner le plus léger chagrin. I sait que, pendant une cruelle maladie, sui‘: de blessures dangereuses qu'il avait reçues à Monongahéla, son fils, fou de douleur, nous fit tous craindre pour sa raison, comme vous savez : si je puis me servir d’une telle expression, Jules ne peut jamais offenser mon père sérieusement,

— Maintenant reprit Arché, que nous avons évoqué tant d'agréables souvenirs, asseyons-nous sur ce tertreoù nous nous sommes jadis reposés tant de fois, et parlons de choses plus sérieuses, Je suis décidé à me fixer au

Canada ; j'ai vendu dernièrement un héritage que m'a légué un de mes cousins. Ma fortune, quoique médiocre en Europe, sera considérable, appliquée dans cette colonie, où j'ai passé mes plus beaux jours, où je me propose de vivre et de mourir auprès de mes amis. Qu'en dites vous Blanche ?

— Rien au monde ne pourra nous faire plus de plaisir, Oh ! que Jules, qui vous aime ‘it, sera heureux ! combien nous serons tous heureux !

— Oui, très-l:eureux, sans doute ;. mais mon bonheur ne peut être parfait, Blanche, que si vous daignez y mettre le comble en acceptan: ma main, Je vous ai...

La noble fille bondit comme si une vipère l'eût moidue ; et, pâle de colère, la lèvre frémissante, elle s’écria :

—- Vous m'offensez, capitaine Archibald Carneron de Locheill! Vous n'avez donc pas réfléchi à ce qu'il y a de blessant, de cruel dans l'offre que vous me faites ! Est-ce lorsque la torche incendiaire, que vous et les vôtres avez promenée sur ma malheureuse patrie, est à peine éteinte, que vous me faites une telle proposition P Est-ce lorsque la fumée s'élève encore de nos masures en ruine que vous m'offrez la main d'un des incendiaires? Ce serait une ironie bien cruelle que d'allumer le flambeau de l'hyménée aux cendres fumantes de ma malheureuse patrie |! On dirait, capitaine de Locheill, que, maintenant riche, vous avez acheté avec votre or.

la main de la pauvre fille canadienne ; et jamais une d'Haberville ne consentira à une telle humiliation. Oh! Arché! Arché ! je n'aurais jamais attendu cela de vous, de vous, l'ami de mon enfance ! Vous n’avez pas réfléchi à l’offre que vous me faites,

Et Blanche, brisée par émotion, se rassit en sanglotant. 1

Jamais la noble fille canadienne n’avait paru si belle aux yeux d’Arché qu’au moment où elle rejetait, avec un superbe cédain, l'alliance d’un des conquérants de sa malheureuse patrie,

— Calmez-vous, Blanche, reprit de Locheill : j'admire votre patriotisme ; j'apprécie vo: sentiments exaltés de délicatesse, quoique bien injuste; envers moi, envers moi votre ami d'enfance. Il vous e:t impossible de croire qu’un Cameron of Locheil: pit offenser une noble demoiselle quelconque, encore moins la sœur de Jules d'Haberville, la fille de son bienfaiteur. Vous savez, Blanche, que je n’agis jamais sans réflexion : toute votre famille m'appelait jadis le grave philosophe et m’accordait un jugement sain. Que vous eussiez rejeté avec indignation la main d’un Anglo-saxon, aussi peu de temps après la conquête, aurait peut-être été naturel à une

1 Historique. Une demoiselle canadienne, dont je tairai le nom, refusa, dars de semblables circonstances, la main Ktaut Loue officier écossais do

l'armée du général Wolfe, sn “+ 1

d’'Haberville ; mais moi, Blanche, vous savez que je vous aime depuis longtemps, vous ne pouvez l’ignorer malgré mon silence, Le jeune homme pauvre et proscrit aurait cru manquer à tous sentiments honorables en déclarant Son amour à la fille de son riche bienfaiteur.

Est-ce parce que je suis riche maintenant, continua de Locheill, est-ce parce que Je sort des armes nous a fait sortir victorieux de la lutte terrible que nous avons soutenue contre vos compatriotes ; est-ce parce que la fatalité m'a faitun instrument involontaire de destruction, que je dois refouler, à j jamais dans mon cœur, un des plus nobles sentiments de la nature, et m'avouer vaincu sans mêm: faire un effort pour obtenir celle que j'ai aimée constamment? Oh ! non, Blanche, vous ne le rensez pas : vous avez parlé sans réflexion ; vous regrettez déjà les paroles cruelles qui vous sont échappées et qui ne pouvaient s'adresser à votre anciçn ami Parlez, Blanche, et dites que vous les désavouez; que vous n'êtes pas insensible à des sentiments que vous connaissez depuis longtemps.

— Je serai franche avec vous, Arché, répliqua Blanche, candide comme une paysanne qui n’a étudié ni ses sentiments, ni ses réponses dans les livres, comme une campagnarde qui ignore les coñvenances d'une société qu'elle ne fréquente plus depuis long temps, et qui ne peuvent lui imposer une réserve de Convention, et je vous parlerai le cœur sur les lèvres.

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Zes Anciens Canadiens Gr:

Vous aviez tout, de Locheïl, tout ce qui peut captiver une jeune fille de quinze ans: naissance illustre, esprit, beauté, force athlétique, sentiments généreux et élevés : que fallait-il de plus pour fasciner une jeune personne enthousiaste et sensible? Aussi, Arché, si le'jeune homme pauvre et proscrit eft demandé ma main à mes parents, qu’ils vous l’eussent accordée, j'aurais été fière et heureuse de leur obéir; mais, capitaine Archibald Cameron de Locheill, il y a maintenant un gouffre entre due. que je ne franchirai jaraais,

Et les sanglots étouffèrent de nouveau la voix de la noble demoiselle, , |

Mais, je vous en conjure, mon frère Arché, continua:t elle en lui prenant la main, de ne rien changer à votre projet de vous fixer au Canada. Achetez des propriétés voisines de cette seigneurie, afin que nous puissions nous voir souvent,.très-souvent. Et.si, suivant le cours ordi naire de.la nature, (car vous avez huit ans de plus que moi), j’ai,-hélas 1 le malheur de vous perdre, soyez cer. tan, cher Arché, que votre tombeau sera arrosé de larmes aussi abondantes, aussi amères par votre sœur Blanche, que si elle eût été votre épour?,

Et lui serrant la main avec affection dans les siennes, elle ajouta :

Il se fait tard, Arché, retournous au logis.

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