CHAPITRE QUATORZIÈME
(a) Ma grand’tante, la mère Baint-Alexis, qui a été supérieure de l’Hôpital-Général pendant de longues années, et dont le nom est encore vénéré dans cette hospice, me disait souvent à ce sujet :
— Tout le linge de notre maison fut déchiré pour es pansements des blessés des deux nations, y compris notre linge de corps; il ne nous restait que les habits que nous portions le jour de la bataille. Nous n'étions pas riches et nous fûmes réduites à la plus grande pauvreté; car non-seulement notre linge, qui était un objet considérable dans un hospice, mais
“aussi nos provisions et les animaux de nos fermes furent mis à la disposition des malades. Le gouvernement anglais refusa
de nous indemniser après la conquête.
Ii ne nous restait, ajoutait-elle, d’autre ressource, dans cette
| extrémité, que de fermer notre maison et de nous disperser
d'ans les autres couvents de la colonie, mais la Providence vint à notre secours. Notre chepelain trouva un matin dans sa chambre une bourse de cent portugaisrs ; et comme nous
Fe qi f\
n’avons jamais pu découvrir la main charitapie qui nous l’a { envoyée, nous avons cru que c'était un miracle de Dieu.
L'Hôpital-Général était encore bien pauvre, il y a cinquante
ans, mais les concessions de terrains, que la communauté a faites depuis, a répandu l’aisance dans cette maison consacrée 11 soutien des irfirmes,
(b) Montgomery est, dans cet ouvrage, un personnage imaginaire, quoique son homonyme ait aussi commis des actes d’une cruauté froide et barbare envers les Canadiens, lors de la conquête. Les mémoires du colonel Malcolm Fraser, alors lieutenant du 78e des Fraser’s Highlanders, en font foi: «There « were several of the ennemy killed and wounded, and a few «taken prisoners, all of whom the barbarous Captain Mont- «gomery, who commanded us, ordered to bé butchered in a « most inhuman and cruel manner»
Le même colonel Malcolm Fraser, lors dé l'invasion du Canada par le général Wolfe, faisait partie d'un détachement qui incendia les habitations des Canadiens, depuis la Hivière- Ouelle jusqu'à la rivière des Trois-Saumons, Devenu, après la conquêle, l'intime ami de ma famille, il répondait à mon gran.lpère, lorsque celui-ci se plaignait de cet acte de vandalisme:
ai nous l’a jeu.
cinquante munauté a consacrée
nage imades actes s, lors de ser, alors : «There ind a few in Montered in a
asion du ichement | Rivière.
après la n gran.ldalisme :
— « Que voulez-vous, mon cher ami, à la guerre comme à la «guerre: Vos Français, embusqués dans les bois, tuèrent deux «des nôtres, lorsque nous débarquâmes à la Rivière-Ouelle.»
—« Vous auriez dû, au moins» répliquait mon grand-père, «épargner mon moulin à farine ; mes malheureux censitaires en’auraient pas été réduits à faire bouillir leur blé, pour le « manger en sagamilé comme font. les sauvages.»
— « À la guerre comme à la guerre, ajoutait ma grand’-mère; «je veux bien vous accorder cette maxime, mais était-ce de «honne guerre d’avoir assassiné mon jeune frère Villiers de ‘J umonville, comme le fit au fort Nécessité, M. Washington, «votre compatriote ?s
— « Ah! madame, répondait le colonel Fraser, de grâce, pour « l'honneur des Anglais, ne parlez jamais de ce meurtre atroces
Et tous les Anglais tenaient alors le même langage.
J'ai reproché bien doucement à notre célèbre historien, M, Garneau, d'avoir passé légèrement sur cet horrible assassinat. 11 me répondit que c'était un sujet bien délicat, que la grande ombre de Washington planait sur l'écrivain, ou quelque chose de semblable,
D'accord ; mais il m'incombe à mol de laver la mémoire de
mon grand-oncle, dont Washington, dans ses écrits, a cherché à ternir le caractère pour se disculper de son assassinat,
La tradition dans ma famille est que Jumonville se présenta comme porteur d’une sommation enjoignant au major Washington, commandant du fort Nécessité, d’évacuer ce poste construit sur les possessions françaises, qu’il éleva son pavillon de parlementaire, montra ses dépèches, et que néanmoins le commandant anglais ordonna de faire feu sur lui et sur sa petite escorte, et que Jumonville tomba frappé à mort, ainsi qu'une partie de ceux qui l’accompagnaient.
Il ya une variante, très-facila d’ailleurs à concilier, entre la tradition de ma ‘mille et la vérité historique. En outre, celte variante est insignifiante quant à l'assassinat du parlementaire, dont la mission était de sommer les. Anglais d'évacuer les possessions françaises et non le fort Nécessité, qui ne fut achevé qu'après le guet-apens.
Voyons maintenant si l’histoire est d’accord avec la tradition: ce qui suit est un extrait du tome er, page 200, du. « Choix d'anecdotes et faits mémerables,» par M. de LaPlace :
« Les Anglais, ayant franchi, en 1753, les monts. Apalaches, «limites de-leurs possessions et des nôtres dans l'Amérique « Septentrionale,. bâtirent, sur nos terres, un fort qu'ils nom- « mèren£:le fort. Nécessité; sur. quoi. le. commandant françu's
cherché t,
présenta r Washce poste pavillon moins le t sur sa rt, ainsi
entre la re, celte dentaire, uer les
achevé
adition ?
« Choix
laches, nérique s nomrares
«leur députa M. de Jumonville, jeune officier qui s'était plus « d’r'ue fois signalé contre eux, pour les sommer de se retirer.
«11 part avec une escorte: et, lorsqu'il s'approche du fort, « les Anglais font contre lui un feu terrible, Il leur fait signe « de la main, montre de loin ses dépêches, et demande à être «entendu. Le feu cesse, on l’entours, il annonce sa qualité « d’envoyé, il lit la sommation dont il est porteur, Les Anglais « l’assassine : sa troupe est enveioppée,; huit hommes sont « tués, le reste est chargé de fer. Un seul Canadien se sauve «ct porte au commandant francais cette affreuse nouvelle,
«M. de Villiers, frère de l'infortuné Jumonville, est chargé
« d'aller venger son propre sang et l'honneur de la France.
« En moins de deux heures, ie furt est investi, attaqué et cfcrcé de capiluler.…....… De Villiers 1 voit à ses pieds ses «enneuis lui demaïder la vie... Il sacrifle son ressentiment « à la tranquillité des nations, à sa propre gloire, à l'honneur « de la patrie, aux devoirs de l'humanité... Quel contraste!
« Un bon Français, au moment où il apprit, en frémissant,
1 Mon grand oncle, Coulon äe Villiers, mourut de 1n picote À l'âge de soixante et quelques années, en répétant sans cesse ces patoles: “ Moi, mou- 4 rir dans un lit «comme une femmel Quelle triste d stinée pour nn homme # qui n'affronté tint de fois la mort sur les champs de bituillet J'espéruis vurtant verser la dernière goutte de mon sang pour ma pntr.et"
«cette affreuse nouvelle, s’écria, quoique d’une voix étouffée « de ses sanglots:
# Perfides dans la guerre et traîtres dans la paix, # À la foi des traités par système indociles,
# Anglais! dans ce tombeau repose Jumonville # Rougissez, s’il se peut, à l’aspect u’un Français! 46 Si par l'assassinat, dans vos fureurs brutales,
56 De ce jeune héros vous crûtes vous venger, Après un tel forfait, atroces cannibales,
# Il ne restait qu’à le manger.!’
A la nouvelle de ce meurtre, il s'éleva un cri de rage et d'in dignation dans toute la Nouvelle et l’Ancienne France, et un
membre de l’Académie Française, Thomas, écrivit le poème ep
J umonville.
Avant de citer la capitulation que M. de Villiers fit signer à Washington, je crois devoir donner un extrait, tiré des Archives de la marine française, où l'on trouve les instructions qu'il avait reçues de son officier supérieur: |
« M. de Contrecœur, le 28 juin, envuya M. de Villiers, frère « de Jumonville, avec six cents canadiens et cent sauvages, : « venger la mort de son frère, etc.
« Lui ordonnons (au sieur de Villiers) de les attaquer et do «les détruire même en entier, s’il se pout, pour les chdlier d
voix étouffée
rage et d'ine rance, et un it le poème
fit signer à les Archives 8 qu'il avait
lliers, frère t sauvages,
iquer et do chdlier d
« Passassin (sic) qu'ils nous ont fait en violant les lois les plus «sacrées des nations poiivées.
« Malgré leur action inouñe, recommandons au sieur de Vil. cliers d'éviter toute cruauté, autant qu'il séra en son pouvoir,
«1l ne leur laissera pas ignorer (aux Anglais) que nos saw « vages, indignés de leur action, ont déclaré ne vouloir rendre « les prisonniers qui sont entre leurs mains, etc.
e Fait au camp du fort Duquesne, le 28 juin, 1754. «(Signé.) CONTRECŒUR.»
Il faut avouer que mon grand-oncle de Villiers avait à-peue près carte-blanche ; etque sans son âme magnanime, Washington n'aurait jamais doté ses concitoyens d’un grand et indé-
pendant empire, et qu’il n’occuperait ‘aujourd'hui qu'une bien petite place dans l'histoire.
Ci-suit un extrait de la capitulation:
« Ce 3 juillet 1754, à huit heures du soir,
« Capitulation accordée par M. de Villiers, capitaine d'infan+ « terie, commandant les troupes de 8. M, T. C., à celui des
FE
Sd ns cn malt En A 5 .
Re
« troupes anglaises actuellement dans le fort de la Nécessité qui « avait été construit sur les terres du domaine du roy :
« Savoir: comme notre intention n’a jamais été de troubler « la paix et la bonne armonie (sic) qui régnait entre les deux « princes amis, mais seulement de venger l'assassin qui a &k «fait sur un de nos officiers porteur d'une sommation et sur « son escorte, etc. 4
Nous lisons ensuite à l’article VII de cette capitulation :
. « Que comme les Anglais ont en leur pouvoir un officier, deux «cadets, et généralement les prisonniers qu'ils .oni fails dans « l'assastinal du Sieur de Jumonville, etc.
« Fait double sur un des postes de notre blocus, etc.
« (Signés,) JANES Mackay,