BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
Les vents et les vagues sont toujours du côté du
plus habile nageur.
CiBox.
LA DÉBACLE,
Les voyageurs continuent gaiement leur route ; le jour tombe. Ils marchent pendant quelque temps à la clarté des étoiles. La lune se lève et éclaire au loin le calme du majestueux Saint-Laurent, À son aspect, Jules ne peut retenir une ébullition poétique, et s’écrie :
Je me sens inspiré, non par les eaux de la fontaine d'Hippocrêne, que je n’ai jamais bues, et que j'espère bien ne jamais boire, inais par le jus de Bacchus, plus | aimabie que toutes les fontaines du monde, voire 0 | les ondes limpides du Parnasse. Salut donc, à toi,
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belle lune ! salut à toi, belle lampe d'argent, qui éclaires les pas de deux hommes libres comme les hôtes de nos immenses forêts, de deux hommes nouvellement échappés des entraves du collége! Combien de fois, Ô lune ! à la vue de tes pâles rayons, pénétrant sur ma couche solitaire, combien de fois, ê lune ! ai-je désiré rompre mes liens et me mêler aux bandes joyeuses, courant bals et festins, tandis qu’une règle cruelle et barbare me condamnait à un sommeil que je repoussais de toutes mes forces. Ah! combien de fois, ê iune! ai-je souhaité de parcourir, monté sur ton disque, au risque de me rompre le cou, les limites que tu éclairais dans ta course majestueuse, lors même qu'il m’eût fallu rendre visite à un autre hémisphère ! Ah! combien de fois..... ,
— Ah! combien de fois as-tu déraïsonné dans ta vie, dit Arché, tant la folie est contagieuse : écoute un vrai poète et humilie-toi, superbe !
O lune ! à la triple essence, toi que les poètes appelaient autrefois Diane chasseresse, qu'il doit t'être agréable d'abandonner l’obscur séjour de Pluton, ainsi que les forêts où, précédée de ta meute aboyante, tu fais un vacarme à étourdir tous les sorciers du Canada! Qu'il doit t'être agréable, ô lune ! de parcourir maintenant, en reine paisible, les régions éthérées du ciel dans le silence d’une belle nuit! Aïe pitié, je t'en conjure, de ton ouvrage ; rends la raison à un pauvre affligé, mon meilleur ami, qui...
— O Phébé! patronne des fous, interrompit Jules, je
Zes Anciens Canadiens 6?
n'ai aucune prière à t’adresser pour mon ami : tu es innocente de son infirmité ; le mal était fait..... |
+. — Ah ça! vous autres, mes messieurs, dit José, quand vous aurez fini de jaser avec madame la lune, à laquelle j'ignorais qu’on pût conter tant de raisons, vous plairait-il d'écouter un peu le vacarme qui se fait au village de Saint-Thomas ?
Tous prêtèrent l'oreille : c’était bien la cloche de l’église qui sonnait à toute volée.
— C'est l’'Angelus, dit Jules d'Haberville.
— Oui, reprit José, l’'Angelus à huit heures du soir !
— C’est donc le feu, dit Arché.
— On ne voit pourtant point de flammes, repartit José; dans tous les cas, dépêchons-nous ; il se passe quelque chose d’extraordinaire là-bas.
Une demi-heure après, en forçant le cheval, ils entrèrent dans le village de Saint-Thomas. Le plus grand silence y régnait ; il leur parut désert: des chiens seulement, enfermés dans quelques maisons, jappaient avec fureur. Sauf le bruit de ces roquets, on aurait pu se croire transporté dans cette ville des Mille et une Nuits où tous les habitants étaient métamorphosés en marbre.
Les voyageurs se préparaient à entrer dans l’église dont la cloche continuait à sonner, lorsqu'ils aperçurent une ciarté, et entendirent distinctement des clameurs du côté de la chute, près du manoir seigneurial. S'y transporter fut l'affaire de quelques minutes.
La plume d’un Cooper, d’un Châtaubrand, pourrait
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seule peindre dignement le spectacle qui frappa leurs regards sur la berge de la Rivière-du-Sud.
Le capitaine Marcheterre, vieux marin aux formes athlétiques, à la verte allure, malgré son âge, s’en retournait vers la brune, à son village de Saint-Thomas, lorsqu'il entendit, sur la rivière, un bruit semblable à celui d’un corps pesant qui tombe à l’eau; et aussitôt après les gémissements, les cris plaintifs d’un homme qui appelait au secours. ‘'était un habitant téméraire, nommé Dumais, qui, croyant encore solide la glace, assez mauvaise déjà, qu’il avait passée la veille, s’y était aventuré de nouveau, avec cheval et voiture, à environ une douzaine d’are pents au sud-ouest du bourg. La glace s'était effondrée si subitement, que cheval et voiture avaient disparu sous l'eau. Le malheureux Dumais, homme d’ailleurs d’une cgilité remarquab:., avait bien eu le temps de sauter du traineau sur une glace plus forte, mais le bond prodigieux qu’il fit pour échapper à une mort inévitable, joint à la pesanteur de son corps, lui devint fatal : un de ses pieds, s'étant enfoncé dans une crevasse, il eut le malheur de se casser une jambe, qui se rompit au-dessus de la cheville, comme un tube de verre,
Marcheterre, qui connaissait l’état périlleux de la glace crevassée en maints endroits, lui cria de ne pas bouger, quand bien même il en aurait la force ; qu'il allait revenir avec du secours. Il courut aussitôt chez le bedeau, le priant de sonner l'alarme, tandis que, lui, avertirait ses plus proches voisins,
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Ce ne fut bien vite que mouvement et confusion : les hommes couraient çà et là sans aucun but arrêté ; les femmes, les enfants criaient et se lamentaient ; les chiens aboyaient, hurlaient sur tous les tons de la gamme canine ; en sorte que le capitaine, que son expérience désignait comme devant diriger les moyens de sauvetage, eut bien de la peine à se faire entendre,
Cependant, sur l’ordre de Marcheteïre, les uns courent chercher des câbles, cordes, planches et madriers, tandis que d’autres dépouillent les clôtures, les bûchers, de leurs écorces de cèdre et de bouleau, pour les convertir en torches, La scène s’anime de plus en plus; et à la lumière de cinquante flambeaux qui jettent au loin leur éclat vif et étincelant, la multitude se répand le long du rivage jusqu’à l'endroit indiqué par le vieux marin.
Dumais, qui avait attendu avec assez de patience l’ar rivéc des secours, leur cria, quand il fut à portée de se faire entendre, de se hâter, car il entendait sous l’eau des bruits sourds qui semblaient venir de loin, vers l’embouchure de la rivière,
— Il n’y a pas un instant à perdre, mes amis, dit Le vieux capitaine, car tout annonce la débâcle.
Des hommes moins expérimentés que lui voulurent aussitôt pousser sur la glace, sans les lier ensemble, les matériaux qu’ils avaient apportés ; maisil s'y opposa, cal fa rivière était pleine de crevasses, et de plus le glaçon sur ‘equel Dumais était assis, se trouvait isolé d’un côté par
es fragments que le cheval avait brisés dans sa lutte avant
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de disparaître, et, de l’autre, par une large mate d’eau qui en interdisait l'approche. Marcheterre, qui savait la dée bâcle non seulement inévitable, mais même imminente d’un moment à l’autre, ne voulait pas exposer la vie de tant de personnes sans avoir pris toutes les précautions que sa longue expérience lui dictait.
Les uns se mettent alors À encocher à coups de haches les planches etles madriers ; les autres les lient de bout en bout ; quelques-uns, le capitaine en tête, les halent sur la glace, tandis que d’autres les poussent du rivage. Ce pont improvisé était à peine à cinquante pieds de la rive que le vieux marin leur cria ;: Maintenant, mes garçons, que des hommes alertes ei vigoureux me suivent à dix pieds de distance les uns des autres —que tous poussent de l'avant!
Marcheterre fut suivi de près par son fils, jeune homme dans la force de l’âge, qui, connaissant la témérité de son père, se tenait à portée de le secourir a besoin : car des bruits lugubres, sinistres avant-coureurs d’un grand cata. clysme, se faisaient entendre sous Peau, Chacun cependant était à son poste, ettout allait pour le mieux: ceux qui perdaïent ped, s’accrochaient au flottage, et, une fois sur la glace solide, reprenaient aussitôt leur besognce avec une nouvelle ardeur, Quelques minutes encore, et Dumais était sauvé.
Les deux Marcheterre, le père en avant, étaient parvenus à environ cent piels de la malheureuse victime de son imprudence, lorsqu'un mugissement souterrain,
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comme le bruit sourd qui précède une forte secousse de tremblement de terre, sembla parcourir toute l’étendue de la Rivière-du-Sud, depuis son embouchure jusqu'à la cataracte d’où elle se précipite dans le fleuve Saint-Laurent. A ce mugissement souterrain, succéda aussitôt une explosion semblable à un coup de tonnerre dars le lointain, ou à la décharge d’une pièce d'artillerie du plus gros calibre. Ce fut alors une clameur immense. -— La débâcle ! la débâcle ! Sauvez-vous ! sauvez-vous ! s’écriaient kes spectateurs sur le rivage.
En effet, les glaces éclataient de toutes parts, sous la pression de l’eau, qui, se précipitant par torrents, envahissait déjà les deux rives. Il s’en suivit un désordre affreux, un bouleversement de glaces qui s’amoncelaient les unes sur les autres avec un fracas épouvantable, et qui, après s'être élevées à une grande hauteur, s’affaissant tout à coup, surnageaient ou disparaissaient sous les flots. Les planches, les madriers sautaient, dansaient, comme s'ils eussent été les jouets de l'océan soulevé par la tempête. Les amarres et les câbles menaçaient de se rompre à chaque instant.
Les spectateurs, saisis d’épouvante, à la vue de leurs parents et amis exposés à une mort certaine, ne cessaient de crier du rivage : “ Sauvez-vous ! sauvez-vous !”? C’eût été, en effet, tenter la Providence que de continuer davantage une lutte teméraire, inégale, avec le terrible élément dont ils avaient à combattre la fureur.
Marcheterre, cependant, que ce spectacle sa sissant
semblait exalter de plus en plus, au lieu de l'intimider, ne cessait de crier: ‘En avant, mes garçons! pour l'amour de Dieu, en avant, mes amis !”
Ce vieux loin-de ‘er, oujours froid, toujours calme, lorsque, sur le : : :e son vaisseau, pendant l'ouragan, il ordonnait une marsuvre dont dépendait le sort de tout son équipage, l'était encoïe en présence d’un danger qui glaçait d’effroi les hommes les plus intrépides. Il s'aperçut, en se retournant, qu’à l'exception de son fils et de Joncas, un de ses matelots, tous les autres cherchaient leur salut dans une fuite précipitée. “Ah! lâches! s’écria-t-1l; bande de lâches ! ”
Ces exclamations furent interrompues par son fils, qui, le voyant courir à une mort inévitable, s’élança sur lui, et, le saisissant à bras-le-corps, le renversa sur un madrier, où il le retint quelques instants malgré les étreintes formidables du vieillard. Une lutte terrible s’engagea alors entre le père et le fils ; c'était l'amour filial aux prises avec cette abnégation sublime, l'amour de l’humanité !
Le vieillard, par un effort puissant, parvint à se soustraire à la seule planche de salut qui lui restait; et lui et son fils roulèrent sur la glace, où la lutte continua avec acharnement. Ce fut à ce moment de crise de vie et de mort, que Joncas, sautant de planche en planche, de madrier en madrier, vint aider le jeune homme à ramener son père sur le pont flottant.
Les spectateurs, qui, du rivage, ne perdaient rien de cette scène déchitante, se hâtèrent, malgré l’eau qui
enva et les d’une géré qe statio puisse gémis vers i.
Toi Cet hc preuve patr'e affreus être b délivrè siége de la que l'o croisa Ciel, il franchi l’éternit Une paraître traire, « calme e
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envahissait déjà la berge de le rivière, de haler les câbles ; et les efforts de cent bras robustes parvinrent à sauver d'une mort imminente trois hommes au cœur noble et géréreux. lis étaient à peine, en effet, en lieu de sûreté, one cette immense nappe de glace restée jusque-là statior. naire, malgré les attaques furibondes de l’ernemi puissarit qui l’assaillait de toutes parts, commença en gémissant, et avec une lenteur majestueuse, sa descunt: vers i1 chute, pour de là se disperser dans le grand ‘.. "ve,
Tous les regards se reportèrent aussitôt sur una s. Cet homme était naturellement très-brave ; ilavait fait ses preuves. en maintes occasions contre les ennem: c'e sa patr'e ; il avait même vu la mort de bien près, une mort affreuse et cruelle, lorsque, lié à un poteau, où il devait être brûlé vif par les Iroquois, ses amis maléchites le délivrèrent. Il était toujours assis à la même place sur son siége précaire, mais calme et impassible, comme la statue
de la mort. Il fit bien quelques signes du côté du rivage
que l'on crut être un éternel adieu à ses amis. Et puis, croisant les bras, ou les élevant alternativement vers le Ciel, il parut détaché de tous liens terrestres et préparé à franchir ce passage redoutablé qui sépare l'homme de l'éternité,
Une fois sur la berge de lâ rivière, le capitaine ne laissa paraître aucun signe de ressentiment ; reprenant, au contraire, son sang-froid habituel, il donna ses ordres avec calme et précision.
— Suivons, dit-il, la descente des glaces en emportant
tous les matériaux de sauvetage.
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— À quoi bon? s’écrièrent ceux. qui paraissaient les: plus expérimentés: le malheureux est perdu sans res» source !
— ]l reste pourtant une chance, une bien petite chance de salut, dit le vieux marin en nrêtant l'oreille à certains bruits qu’il entendait bien loin dans le sud ; etil faut y. être préparé. La débâcle peut se faire d'un moment à: l'autre sur le bras Saint-Nicolas: ? qui, est très-rapide, comme vous savez, Cette brusque irruption peut refoulerles glaces de notre côté; d’ailleurs, nous n’aurons aucun reproche à nous faire |
Ce que le capitaine Marcheterre avait prédit ne manqua pas d'arriver. Une détonation semblable aux éclats: de la foudre se fit bientôt entendre.; et le bras de la: rivière, s’'échappant furieux de son lit, vint. prendre à: revers cet énorme amas de glaces. qui n'ayant rencontré: jusque-là aucun obstacle, poursuivait toujours sa marche triomphante,, On crut, pendant un moment, que cette: attaque brusque et rapide, que cette pression, soudaine: refoulerait une grande partie des glaces du côté dunord,. comme le capitaine l'avait espéré, Il s’opéra même un changement momentané qui larefoula du côté des.spectateurs ; mais cet incident, si favorable en apparençe.à la: délivrance de.Dumais, fut d’une:bien courte.durée : car, le lit de la rivière se trouvant. trop. resserré pour. leur: livrer passage, il se fit un temps d'arrêt, pendant lequel, s'amoncelant les unes au-dessus des autres, les glaces:
1 Ririère qui coupe ]» Rivière-du-Bud à angle droit prèsdu village.
Les Anciens Canadiens .7$ formèrent une digue d'une hauteur prodigieuse ; et un déluge de flots, obstrué d’abord par cette barrière infranchissable, se répandit ensuite au loin sur les deux rives, et inonda même la plus grande partie du village. Cette inondation soudaine, en forçant les spectateurs à chercher un lieu de refuge sur les écores de la rivière, fit évanouir le dernier espoir de secourir l’infortuné Dumais,
Ce fut un long et opiniâtre combat entre le puissant élément et l’obstacle qui interceptait son cours ; mais enfin ce lac immense, sans cesse alimenté par la rivière
N principale et par ses affluents, finit par s'élever jusqu'au niveau de la digue qu’il sapait en même temps par la base. La digue pressée par ce poids énorme, s’écroula avec un fracas qui ébranla les deux rives. Comme la Rivière-du-Sud s’élargit tout-à-coup, au-dessous du bras Saint-Nicolas, son affluent, cette masse compacte, libre de toute obstruction, descendit avec la rapidité d’une flèche ; et ce fut ensuite une course effrénée vers la | cataracte qu’elle avait à franchir avant de tomber dans le | bassin sur les rives du Saint-Laurent.
Dumais avait fait, avec résignation, le sacrifice de sa vie : calme au Milieu de ce désastre, les mains jointes sur la poitrine, le regard élevé vers le ciel, il semblait absorbé dans une méditation profonde, comme s’il eût rompu avec tous les liens de ce monde matériel.
Les spectateurs se portèrent en foule vers la cataracte, pour voir la fin de ce drame funèbre, Grand nombre de personnes, averties par la cloche d'alarme, étaient
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accourues de l’autre côté de la rivière, et avaient aussi dépouillé les clôtures de leurs écorces de cèdre pour en faire des flambeaux. Toutes ces lumières en se croisant, répandaient une vive clarté sur cette scène lugubre.
On voyait, à quelque distance, le manoir seigneurial, longue et imposante construction au sud-ouest de la rivière, et assis sur la partie la plus élevée d’un promon toire qui domine le bassin et court parallèle à la cataracte. À environ cent pieds du manoir, s'élevait le comble d’un moulin à scie dont la chaussée était attenante à la chute même. A deux cents pieds du moulin, sur le sommet de la chute, se dessinaient les restes d’un flot sur lequel, de temps immémorial, les débâcles du printemps opéraient leur œuvre de destruction (a). Bien déchu de sa grandeur primitive, — car il est pro bable qu’il avait jadis formé une presqu'ile avec le continent, dont il formait l’extrémité, — cet îlot présentait à peine une surface de douze pieds carrés à cuite époque.
De tous les arbres qui lui donnaient autrefois un aspect si pittoresque, il ne restait plus qu'un cèdre séculaire. Ce vétéran, qui, pendant tant d’années, avait bravé la rage des autans et des débâcles périodiques de la Rivière-du-Sud, avait fini par succomber à dem
dans cette lutte formidable, Rompu par le haut, sa
tête se balançait alors tristement au-dessus de l’abime, vers lequel, un peu penché lui-même, il menaçait de disparaître bien vite, privant ainsi l'ilot de son dernier
ormement. Plusieurs cents.pieds séparaient cet flot d'un moulin à farine situé au nord-est de la cataracte.
Par un accident de terrain, cette prodigieuse agglomération de glaces, qui, attirées par la chute, descendaient la rivière avec la rapidité d’un trait, s’engouñtèrent presque toutes entre l'ilot et le moulin à fatie dont elles rasèrent l’écluse en quelques secondes ; puis, s’amoncelant au pied de l’écore jusqu’au faîte du moulin, elles finirent par l’écraser lui-même. La glace ayañt pris cette direction, le chenal entre le moulin à scie et
l'ilot se trouvait relativement, à peu près libre,
La foule courait toujours le long du rivage en suivant des yeux, avec une anxiété mêlée d’horreur, cèt homme qu’un-miracle seul pouvait sauver d’une ‘mort atroce et prématurée. En effet, parvenue à environ trente pieds de l’ilot, la glace qui emportait Dumais suivait visiblement une direction qui l’éloignait du seul refuge qfie semblait lui offrir la Providence, lorsqu'une banquise, qui descendait avec une rapidité augmentée par sa masse énorme, frappant avec violence un de ses angles, lui imprima un mouvement contraire. Lancée alors avec une nouvelle impétuosité, elle franchit la partie de l'ilot que l’eau envahissait déjà et assaillit le vieux cèdre, seule barrière qu’elle rencontrait sur la cime de la cata-
racte. L'arbre, ébranlé par ce choc imprévu, frémit de tout son corps ; sa tête déjà brisée se sépära du tront,
et disparut dans des flots d’écume. Déchargé de te poids, le vieil arbre se redressa tout-à-coup ; et athlète
encore redoutable, se prépara à soutenir une nouvelle lutte avec d'anciens ennemis dont il avait tant de fois triomphé.
Cependant Dumais, lancé en avant par ce choc inattendu, saisit le tronc du vieux cèdre qu’il enlaça de ses deux bras avec une étreinte convulsive ; et, se soulevant sur une jambe, seul point d'appui qui lui restait, il s’y cramponna avec la ténacité d’un mourant, tandis que la . glace sur laquelle reposait son pied unique, soulevée par l’eau qui augmentait à chaque instant de volume, et attirée par deux courants contraires, oscillait de droite et de gauche, et menaçait à chaque instant de lui retirer ce faible appui,
Il ne manquait rien à cette scène d’horreur si grandiose! Les flambeaux agités sur les deux plages reflétaient une lueur sinistre sur les traits cadavéreux, sur les yeux glauques et à moitié sortis de leur orbite de cette victime suspendue sur les dernières limites de la mort ! Certes, Dumais était un homme courageux ; il avait déjà, à diverses époques, fait preuve d’une bravoure héroïque ; mais, dans cette position exceptionnelle et inouïe, il lui était bien permis d’être complètement démoralisé,
Cependant, Marcheterre et ses amis conservaient encore quelque espoir de salut.
Avisant, sur la plage, près du moulin à scie, deux grandes pièces de bois carré, ils se hâtèrent de les transporter sur un rocher qui avançait dans la rivière à environ deux cents pieds au-dessus de la chute. En liant chacune