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de ces pièces avec un câble et les lançant successivement, ils espéraient que le courant les porterait sur l’îlot. Vain espoir ! efforts inutiles! l'impulsion n'était pas assez forte ; et les pièces, empêchées d’ailleurs par la pesanteur des câbles, dérivaient toujours entre la plage et l’ilot,
Ii semblerait impossible d'ajouter une nuance à ce tableau unique dans son atroce sublimité, d'augmenter l'émotion douloureuse des spectateurs, pétrifiés à la vue de cet homme prêt à disparaître à chaque instant dans le gouffre béant de la cataracte.
Il se passait pourtant sur le rivage une scène aussi sublime, aussi grandiose. C'était la religion rassurant le chrétien prêt à paraître au pied du redoutable tribunal de son juge suprême ; c'était la religion offrant ses consolations au chrétien prêt à franchir le terrible passage de la vie à la mort.
Le vieux curé de la paroïsse, que son ministère avait appelé auprès d’un malade avant la catastrophe, était accouru sur le lieu du désastre, C'était un vieillard nonagénaire de la plus haute stature ; le poids des années n'avait pu courber la taille de ce Nestor moderne, qui avait baptisé et marié tous ses paroissiens, dont il avait enseveli trois générations. Sa longue chevelure, blanche comme la neige, agitée par la brise nocturne, lui donnait un air inspiré et prophétique. Ilse tenait là, debout sur le rivage, les deux mains étendues vers le malheureux Dumais. Il l’aimait : il l'avait baptisé; il lui avait fait faire cet acte touchant du culte catholique qui semble
‘changer subitement la nature de l’enfant et le faire pare ticiper à la nature angélique. Il aimait aussi Dumais parce qu’il l'avait marié à une jeune orpheline qu'ilavait élevée avec tendresse et que cette union rendait heureuse; il laimait parce qu'il avait baptisé ses deux enfants qui faisaient la joie de sa vieillesse.
Il était là, sur le rivage, comme l’ange des miséricordes, l’exhortant à la mort, et lui donnant non-seulement toutes les consolations que son ministère sacré lui dictait, maïs aussi lui adressant ces paroles touchantes qu’un cœur tendre et compatissant peut seul inspirer. Il le rassurait sur le sort de sa famille dont le seigneur à Beaumont prendrait soin, quand, lui, vieillard sur le bord de sa fosse, n'existerait plus. Mais, voyant que le péril devenait de plus en plus imminent, que chaque nouvelle secousse imprimée à l'arbre semblait paralyser les forces du malheureux Dumais, il fit un grand effort sur lui-même, et lui cria d’une voix forte, qu'il tâcsait de raffermir, maïs qui se brisa en sanglots : “ Mon fils, “ faites un acte de contrition, je vais vous absoudre de “tous vos péchés. ”
Le vieux pasteur, après avoir payé ce tribut de sensibilité à la nature, reprit d’une voix forte qui s’éleva vibrante au milieu du bruit assourdissant de la cataracte : Mon fils, au nom du Dieu tout-puissant, au nom de “ Jésus-Christ, son fils, qui m’a donné les pouvoirs de “ lier et de délier sur la terre, au nom du Saint-Esprit, “ je vous absous de tous vos péchés. Ainsi soit-il !” Et la fouie répéta en sanglotant : — Ainsi soit-i! !
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Les Anciens Canadiens LÉ
La nature voulut reprendre ses droits sur les devoirs de l’homme de Dieu, et les sanglots étouffèrent de nouveau sa voix ; mais, dans cette seconde lutte, le devoir impérieux du ininistte des autels vainquit encore une fois la sensibilité de l’homme et du vieillard.
— À genoux, mes frères, dit-il, je vais réciter les prières des agonisants.
Et la voix du vieux pasteur domina de nouveau celle de la tempête, lorsqu'il s’écria, les deux mains étendues
vers l’holocauste : ù
‘ Partez de ce monde, me chrétienne, au nom de ‘“ Dieu le Père tout-puissant qui vous a créée ; au nom ‘“ de Jésus-Christ, fils du Dieu vivant, qui a souffert pour “ vous; au nom du Saint-Esprit qui vous a été donné; “au nom des Anges et des Archanges ; au nom des 4 Trônes et des Dominations ; au nom des Principautés “ et des Puissances ; au nom des Chérubins et des Séra- “ phins, au nom des Patriarches et des Prophètes; au “ nom des saints Apôtres et des Evangélistes ; au nom “ des saints Moines et Solitaires; au nom des saintes “ Vierges et de tous les Saints et Saintes de Dieu. # Qu’aujourd’hui votre séjour soit dans la paix, et votre “ demeure dans la sainte Sion. Par Jésus-Christ notre “ Seigneur. Ainsi-soit-il.” Et les spectateurs répétèrent en gémissant : ‘ Ainsi-soit-1l.” 1
4 L'auteur n’a pas craint de citer au long cette incomparable exhortation. Les prières de la liturgie catholique sont malheurensement trop peu connues et appreciées. Quoi de plus sublime que cette prière que le prêtre adresse à
l’âme du moribond au moment où, se dégageant de sa dépouille mortelle, el.e va s'envoler au picd du tribunal redoutable de Dieu!
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Un silence de mort avait succédé à cette scène lugubre, quand, tout-à-coup, des cris plaintifs se firent entendre derrière la foule pressée sur le rivage : c'était une femme, les vêtements en désordre, les cheveux épars, qui, portant un enfant dans ses bras, et traînant l’autre d’une main, accourait vers le lieu du sinistre. Cette femme était l'épouse de Dumais, qu'un homme officieux avait été prévenir, sans précaution préalable, de l'accident arrivé à son mari, dont elle attendait à chaque instant le retour,
Demeurant à une demi-lieue du village, elle avait bien entendu le tocsin; mais, seule chez elle avec ses enfants, qu’elle ne pouvait laisser, elle s'était résignée, quoique très-inquiète, à attendre l'arrivée de son mari pour se faire expliquer la cause de cette alarme,
Cette femme, à la vue de ce qu’elle avait de plus cher au monde suspendu au-dessus de l’abime, ne poussa qu'un seul cri, mais un cri si déchirant, qu’il pénétra comme une lame d’acier dans le cœur des spectateurs s$ et, perdant aussitôt conneissance, clle tomba comme une masse inerte sur le rivage. On s’empressa de la transporter au manoir seigneurial, où les soins les plus
touchants lui furent prodigués par Madame de Beaumont et sa famille.
Quant à Dumais, à l'aspect de sa femme et de ses enfints, une espèce de rugissement de jaguar, un cri rauque, surauma2in, indéfinissable, qui porta l’effroi dans l’âme des sne:tateurs, s'échappa de sa poitrine oppres-
Les Anciens Canadiens 83 sée ; et il sembla tomber ensuite dans: un état d'’insen: sibilité qui ressemblait à la mort. |
Ce fut au moment précis. où le vieux: pasteur admi-
nistrait le sacrement de pénitence, que: Jules d'Haber-
ville, Arché de Locheill et. leur compagnon arrivèrent sur les lieux:. Jules fendit la foule, et prit: place entre le vénérable curé et son oncle de- Beaumont ; Arché, au contraire, s’avança sur le rivage, se croisa les bras, saisit d'un coup d’œil rapide tout l’ensemble de cette scène de désolation, et calcula les chances de salut.
Après une minute de réflextion, il bondit plutôt qu’il ne courut vers le groupe où se tenait Marcheterre ; et, tout en se dépouillant à la hâte de ses vêtements, il lui donna ses instructions. Ses paroles furent: brèves, claires. et concises : ‘“ Capitaine, je nage comme: un poisson, j'ai l’haleine. d'un amphibie ; le danger n’est pas pour moi, mais pour ce malheureux, si je heurtais la glace en l’abordant. Arrêtez-moi d’abord à une douzaine de pieds de l’ilot, afin de mieux calculer la distance et amortir ensuite le choc : votre expérie fera le reste. Maintenant une corde forte, mais au:si légère que possible, et un bon nœud de marin.”
Il dit ; et, tandis que le vieux capitaine lui attac ait:
l'amarre sous le bras, il se ceignit lui-même le corps d'une autre corde, dont il fit:un petit rouleau qu'il tint dans la main droite ; ainsi préparé, il s’élança dans la rivière où il disparut un instant ; mais quand il revint sur. l’eau, le. courant. l’entrainait: rapidement vers le
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