LÉGENDE DE MADAME D'HABERVILLE
Tout était triste et silencieux dans le manoir d'Haberville : les domestiques mêmes faisaient le service d’un air abattu, bien loin de la gaieté qu’ils montraient toujours en servant celte bonne famille. Madame d’'Haberville dévorait ses larmes pour ne pas contrister son mari, et Blanche se cachait pour pleurer, afin de ne pas affliger davantage sa tendre mère : car, dans trois jours, le aise seau dans lequel les jeunes gens avaient pris leur passage, faisait voile pour l'Europe. ‘Le capitaine d’'Haberville avait invité ses deux amis, le curé et monsieur d'Egmont, à diner en famille : c'était un dîner d’adieux, que chacun s’efforçait inutilement d’égayer. Le curé, homme de tact, pensant qu’il valait mieux s’entretenir de choses sérieuses, que de retomber à chaque instant dans un pénible silence, prit la parole :
— Savez-vous, messieurs, que l'horizon de la Nouvelle- France se rembrunit de jour en jour. Nos voisins, les
Anglais, font des préparatifs formidables pour envahir le Canada, et tout annonce une invasion prochaine, i — Après? dit mon oncle Raoul.
Î — Après, tant qu’il vous plaira, mor cher chevalier, reprit le curé; toujours est-il que nous n'avons guère de troupes pour résister longtemps à nos puissants voisins.
| : — Mon cher abbé, ajouta mon oncle Raoul, il est probable qu’en disant ce matin votre bréviaire, vous êtes tombé sur un chapitre des lamentations du prophète ITérémie. 4
— Cette citation est contre vous, car les prophéties se sont accomplies.
— N'importe, s’écria le chevalier en serrant les dents ; les Anglais ! les Anglais prendre le Canada ! ma foi, je me ferais fort de défendre Québec avec ma béquille, Vous avez donc oublié, continua mon oncle Rao::i, en S’animant, que nous les avons toujours battus les Anglais; battus un contre cinq, un contre dix et quelquefois un contre vingt....... Les Anglais, vraiment !
— Concedo, dit le curé; je vous accordé tout ce que vous voudrez, et même davantage, si ça vous fait plaisir ; mais remarquez bien que chacune de nos victoires nous affaiblit, tandis que l'ennemi, grâce à la prévoyance de l'Angleterre, semble reprendre de nouvelles forces, et que, d’un autre côté, la France nous abandonne presque à nos propres ressources.
Ce qui montre, dit le capitaine d’Haberville, la con-