‹ Les anciens canadiens [microforme] (volume 3)Chapitre 30 sur 41 · DUT · texte numérisé non relu

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lever la tête : c'était un vieillard, qui, sortant d'une des

portes latérales de la sacristie, se dirigeait, un cierge

allumé à la main, vers l'autel. Elle vit, avec surprise, que c'était un ancien bedeau du village, mort depuis vingt ans. La vue de ce spectre ne lui inspira aucune crainte : tout sentiment semblait éteint chez elle, si ce n'est celui de la douleur. Le fantôme monta les marches de l'autel, alluma les cierges et fit les préparations usitées pour célébrer une messe de 7eguiem. Lorsqu'il se retourna, ses yeux lui parurent fixes et sans expression, comme ceux d’une statue. Il rentra dans la sacristie, et reparut presque aussitôt; mais cette fois précédant un vénérable prêtre portant un calice et revêtu de l’habit sacerdotal d'un ministre de Dieu qui va célébrer le saint sacrifice. Ses grands yeux démesurément ouverts étaient empreints de tristesse ; ses mouvements ressemblaient à ceux d’un automate qu’un mécanisme secret ferait mouvoir. lle reconnut, en lui, le vieux curé, mort aussi depuis vingt ans, qui l'avait baptisée et lui avait fait faire sa première communicn. Loin d’être frappée de stupeur à l'aspect de cette hôte de la tombe, loin d’être épouvantée de ce prodige, la pauvre mère, toute à sa douleur pensa que son vieil ami, touché de son désespoir, avait brisé les liens du linceul pour venir offrir une dernière fois pour elle le saint-sacrifice de la messe; elle pensa que ce bon pasteur qui l'avait consolée tant de fois, venait à son secours dans ses angoisses maternelles.

Tout était grave, morne, lugubre, sombre et silencieux

pendant cette messe célébrée et servie par la mort. Les

cierges mêmes jetaient une lumitre pâle comme celle

d’une lampe qui s'éteint. A l'instant où la cloche du sanctus, rendant un son brisé comme celui des os que casse le fossoyeur dans un vieux cimetière, annonçait que le Christ allait descendre sur l'autel, la porte de la sacristie s'ouvrit de nouveau ct donna passage à une procession de petits enfants, qui, marchant deux à deux, défilèrent, après avoir traversé le chœur, dans l'allée du côté de l'Epiître. Ces enfants, dent les plus âgés paraissaient avoir à peine six ans, portaient Ces couronncs d’immortelles, et tenaient dans leurs mains, les uns ces corbeilles pleines de fleurs, et des peti:s vises remplis de parfums, les autres des petites coupes d'or et d'argent contenant une liqueur transparente. Ils s'avançaient tous d’un pas léger, et la joie rayonnait sur leurs visages célestes. Une seuie, une petite fille, à l’extrémité de la procession, semblait suivre les autres péniblement, chargée qu’elle était de deux immenses seaux qu’elle traînait avec peine. Ses petits pieds, rougs par la pression, ployaient sous le fardeau, et sa couronne d’immortellés paraissait flétrie. La pauvre mère voulut tendre les bras, pousser une acclamation de jcie en reconnaissant sa petite fille, mais ses bras et sa langue se trouvèrent paralysés. Elle vit défiler tous ces enfants près d’elle dans l'allée du côté de l'Evangile, et en reconnut plusieurs que Ja raiort avait r'cemment moissonnés. Lorsque sa petite fille, ployant sous le fardeau, passa aussi à ses côtés, elle

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remarqua qu’à chaque pas qu’elle faisait, les deux seaux, qu’elle trainait avec tant de peine, arrosaient le plancher de l’eau dont ils étaient remplis jusqu’au bord. Les yeux de l'enfant, lorsqu'ils rencontrèrent ceux de sa mère, exprimèrent la tristesse, ainsi qu’une tendresse mêlée de reproches. La pauvre femme fit un effort pour l’enlacer dans ses bras, mais perdit connaissance. Lor: qu’elle revint de son évanouissement tout avait disparu.

Dans un monastère, à une lieue du village, vivait un cénobite qui jouissait d’une grande réputation de sainteté,

Ce saint vieillard ne sortait jamais de sa cellule que pour écouter avec indulgence les pénibles aveux des pécheurs, ou pour secourir les affigés. Il disait aux

premiers :

— Je connais le nature corrornpue de l’homme, ne

‘vous laissez pas abattre ; venez à moi avec confiance et

courage chaque fois que vous retomberez; et chaque fois, mes bras vous <eront ouverts pour vous relever.

Il disait aux seconds :

— Puisque Dieu, qui est si bon, vous impose la souf. france, c'est qu'il vous réserve des joies infinies,

I] disait à tous :

— Si je faisais l’aveu de ma vie, vous seriez étonnés de voir en noi un homme qui a été le jouet des passions les plus effrénées, et mes malheurs vous feraient verser des torrents de larmes !

La pauvre mère se jeta en sanglotant aux pieds du saint moine et lui raconta le prodige dont elle avait été

témoin. Le compatissant veilla d, qui connaissait À fond la nature humaine, n'y vit qu’une occasion favorable de mettre un terme à cette douleur qui surpassait tout ce que sa longue expérience lui avait appris des angoisses maternelles.

— Ma fille, ma chère fille, lui dit-il, notre imagination surexcitée nous rend souvent le jouet d'illusions qu'il faut presque toujours rejeter dans le domaine des songes ; mais l'Eglise nous enseigne aussi que des prodiges semblables à celui que vous me racontez peuvent réellement avoir lieu. Ce n'est pas à nous, êtres stupides et ignorants, à poser des limites à la puissance de Dieu. Ce n’est pas à nous à scruter les décrets de celui qui a saisi les mondes dans ses mains puissantes et les a lancés dans des espaces infinis. J'accepte donc la vision telle qu’elle vous est apparue ; et l’admettant, je vais vous l’expliquer. Ce prêtre, sorti de la tombe pour dire une messe de requien, a sans doute obtenu de Dieu la permission de réparer une omission dans l'exercice de son ministère sacré ; et ce bedeau, par oubli ou négligence, en avait probablement.été la cause. Cette procession de jeunes enfants, couronnés d’immortelles, signifie ceux qui sont morts sans avoir perdu la grâce de leur baptême. Ceux qui portaient des corbeilles de fleurs, des vases où brûlaient les parfums les plus exquis, sont ceux que leurs mères, résignées aux décrets de la providence, ont offerts à Dieu, sinon avec joie, ce qui n’est pas naturel, du moins avec résignation, en pensant qu’ils échangaient

une terre de misère pour la céleste patrie, où, près du trône de leur créateur, ils chanteront ses louanges pendant toute une éternité. Dans les petites coupes d'or et d'argent étaient les larmes que la nature, avare de ses droits, avait fait verser aux mères qui, tout en faisant un cruel sacrifice, s'étaient écriées comme le saint homme Job: Mon Dieu vous me l'avez donné ; mon Dieu ! vous me l'avez Ôté : que votre saint nom soit béni !

La pauvre mère, toujours agenouillée, buvait avec ses larmes chacune des paroles qui tombaient des lèvres du saint vieillard. Comme Marthe s’écriant aux pieds du Christ : ‘ Si vous eussiez été ici, Seigneur, mon frère ne “ serait pas mort ; mais, je sais que présentement même # Dieu vous accordera tout ce que vous lui demanderez ; ” elle répétait dans sa foi ardente : — Si vous eussiez été près de moi, mon père, ma petite fille ne serait pas morte, mais je sais que présentement même Dieu vous accordera tout ce que vous lui demanderez.

Le bon religieux se recueillit un instant et pria Dieu de l'inspirer. C'était alors une sentence de vie ou de mort qu'il allait prononcer sur cette mère qui paraissait inconsolable, Il fallait frapper un grand coup, un coup qui la ramenât à des sentiments plus raisonnables, ou qui brisât à jamais ce cœur prêt à éclater. 11 prit les mains de la pauvre femme dans ses mains sèches et crispées par l’âge, les serra avec teBdresse, et lui dit de sa voix la plus douce :

— Vous aïmiez donc bien l'enfant que vous avez perdue ?

— Si je l’aimais, mon père ! oh ! mon Dieu ! quelle

question. :

Et comme une insensée, elle se roula en gémissant aux pieds du vieillard. Puis se relevant tout à coup, elle saisit le bas de sa soutane, et lui cria d’une voix brisée par les sanglots :

— Vous êtes un saint, mon père : mon enfant ! rendezmoi mon enfant ! ma petite Emma !

— Oui, dit le moine, vous aimiez bien votre enfant : vous auriez fait beaucoup pour lui épargner une douleur, même la plus lègère ?

— Tout, tout, inon père, s’écria la pauvre femme ; je me serais roulée sur des charbons ardents pour lui épargner une petite brûlure.

— Je le crois, dit le moine ; et vous l’aimez, sans doute encore ?

— Si je l’aime, bonté divine ! dit la pauvre mère en se relevant d’un bond, comme mordue au cœur par une vipère ; si je l’aime ! on voit bien, prètre, que vous ignorez l'amour maternel, puisque vous croyez que la mort même puisse l’anéantir.

Et, trembhlant de tout son corps, elle versa de nouveau un torrent de larmes.

— Retirez-vous, femme, dit l@ vieillard d’un ton de voix qu'il s’efforçait de rendre sévère ; retirez-vous,

femme qui êtes venue m’en imposer ; retirez-vous, femme

qui mentez à Dieu et à son mnistre. Vous avez vu votre petite fille ployant sous le fardeau de vos larmes, qu’elle a recueillies goutte à goutte, et vous me dites encore que vous l’aimez ! Elle est ici dans ce moment près de vous continuant sa pénible besogne : et vous me dites que vous l’aimez! Retirez-vous, femme, car vous mentez à Dieu et à son ministre.

Les yeux de cette pauvre mère s’ouvrirent comme après un songe oppressif ; elle avoua que sa douleur avait élé insensée, et en demanda pardon à Dieu.

— Allez en paix, reprit le saint vieillard, priez avec résignation et le calme se fera dans votre âme.

Elle raconta, quelques jours après, au bon moine que sa petite fille, toute rayonnante de joie et portant une corbeille de fieurs, lui était apparue en songe pour la remercier de ce qu’elle avait cessé de verser des larmes qu’elle aurait été condamnée à recueillir. Cette excellente femme, qui était riche, consacra le reste de ses jours aux œuvres de charité. Elle donnait aux enfants des pauvres, les soins les plus affectueux et en adopta plusieurs. Lorsqu'elle mourut, on grava sur sa tombe : Ci-git la mère des orphelins.

Soit disposition d’esprit dans les circonstances où se trouvait la famille, soit que la légende elle-même fût empreinte de sensibilité, tout le monde en fut attendri, quelques-uns jusqu'aux larmes. Jules embrassa sa mère en la remerciant, et sortit de la chambre pour cacher son émotion.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria-t-il, conservez mes jours : car s’il m’arrivait malheur, ma tendre mère serait aussi inconsolable que la mère de cette touchante légende qu’elle vient de nous raconter.

Quelques jours après, Jules et son ami voguaient sur YOcéan, et, au bout de deux mois, arrivaient ea France, après une heureuse traversée,

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