‹ Les anciens canadiens [microforme] (volume 3)Chapitre 29 sur 41 · LS · texte numérisé non relu

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faible raison, nous serions bien vite pyrrhoniens, pyr-

rhoniens à nous faire assommer, comme le Marphorius de Molière. Qui sait... ? Il y aurait un bien long chapitre à écrire sur les gui-sait ?

Le temps, qui avait été si beau pendant toute la journée, commença à se couvrir vers six heures du soir ; à sept heures, une pluie torrentielle, semblant menacer d’un second déluge, commença à tomber; le tonnerre ébranlait les voûtes du ciel, un immense quartier de rocher, frappé par la foudre, se détacha du cap avec fracas, et tomba dans le chemin du roi, qu'il intercepta pendant plusieurs jours.

I& capitaine d'Haberville, qui avait fait pendant longtemps la guerre avec ies alliés sauvages, était imbu de beaucoup de leurs superstitions: aussi, lorsqu'il fut victime des malheurs qui frappèrent iant de familles canadiennes en 1759, il ne manqua pas de croire que

ces désastres lui avaient été prédits deux ans aupara-

vant.

Jules, assis après le soujer entre sa mère et sa sœur, et tenant leurs mains dans les siennes, souffrait de l'abattement de toute la famille. Afin de faire diversion, il demanda à sa mère de conter une de ces iégendes qui l'amusaient tant dans son enfance.

— Il me semble, maman, que ce sera un nouveau souvenir de la plus tendre des mères, que j’emporterai avec moi dans la vieille Europe.

— Je n'ai rien à refuser à mon fils, dit madame d'Haberville, Et elle commença la légende qui suit :

Une mère avait une enfant unique : c'était une petite fille blanche comme le lis de la vallée, dont les beaux yeux d'azur semblaient se porter sans cesse de sa mère au cielet du ciel à sa mère pour se fixer ensuite au ciel Qu'elle était fière et heureuse cette tendre mère, lorsque dans ses promenades chacun la complimentait sur la beauté de son enfant, sur ses joues aussi vermeilles que la rose qui vient d’éclore, sur ses cheveux aussi blonds, aussi doux, que les filaments du lin dans la filcrie, et qui tombaient, en boucles gracieuses sur ses épaules! Oh! oui ; elle était bien fière et heureuse cette bonne inère.

Elle perdit pourtant un jour l'enfant qu’eile idolâtrait ; et, comme la Rachelle de l'Ecriture, elle ne voulait pas

être consolée. Elle passait une partie de la journée

dans le cimetière, enlaçant de ses deux bras la petite tombe où dormait son enfant. Elle l’appelait de sa voix la plus tendre, et folle de douleur, elle s’écriait :

—- Emma ! ma chère Emma ! c’est ta mère qui vient te chercher pour te porter dans ton petit berceau, où tu sera couchée si chaudement ! Emma ! ma chère Emma! tu dois avoir bien froid sous cette terre humide !

. Et elle prêtait l'orcille en la collant sur la pierre glacée, comme si elle eût attendu une réponse. Elle tressaillait au moindre bruit, et se prenait à.sangloter en

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découvrant que c'était les murmures du saule pleureur agité par l'aquilon. Et les passants disaient :

— L'herbe du cimetière, sans cesse arrosée par les larmes de la pauvre mère, devrait être toujours verte, mais ses larmes sont si amères qu’elles la dessèchent comme le soleil ardent du midi après une forte averse.

Elle pleurait assise sur les bords du ruisseau où elle l'avait menée si souvent jouer avec les cailloux et les coquilles du rivage ; où elle avait lavé dans de fois ses petits pieds dans ses ondes pures et limpides. Et les passants disaient :

— La pauvre mère verse tant de larmes qu’elle augmente le cours du ruisseau ! :

Elle rentrait chez clle pour pleurer dans toutes les chambres où elle avait été témoin des ébats de son cnfant. Elle ouvrait une valise dans laquelle elle conservait précieusement tout ce qui lui avait appartenu : ses hardes, ses jouets, la petite coupe de vermeïl dans Isquelle elle lui avait! donné à boire pour la dernière fois. Elle saisissait d’une main convulsive un de ses petits souliers, lembrassait avec passion, et ses sanglots auraient attendri un cœur de diamant (à).

Elle passait une partie de la journée dans l’église du village à prier, à supplier Dieu de faire un miracle, un seul miracle pour elle : de lui rendre son enfant ! Et la voix de Dieu semblait lui répondre :

— Comme le saint roi David, tu iras trouver ton enfant un jour; mais lui ne retournera jamais vers toi.

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Elle s’écria alors :

— Quand donc, mon Dieu ! quand aurais-je ce bone heur ?

Elle se trainait au pied de la statue de la sainte Vierge, cette mère des grands douleurs ; et il lui semblait que les yeux de la madone s’attristaient, et qu’elle y lisait cette douloureuse sentence :

— Souffre comme moi avec résignation, Ô fille d’Eve ! jusqu’au jour glorieux où tu seras récompensée de toutes tes souffrances.

Et la pauvre mère, s'écriait de nouveau:

— Quand donc ! ma bonne sainte Vierge, arrivera ce jour béni?

Elle arrosait le plancher de ses larmes, et s’en retournait chez elle en gémissant.

La pauvre mère, après avoir prié un jour avec plus de ferveur encore que de coutume, après avoir versé des larmes plus abondantes, s’endormit dans l’église: l’épuisement amena, sans doute, le sommeil. Le bedeau ferma l'édifice sacré sans remarquer sa présence. Il pouvait être près de minuit lorsqu'elle s’éveilla: vu rayon de lune, qui éclairait le sanctuaire, lui révéla qu’elle était toujours dans l’église. Loin d’être effrayée de sa solitude, elle en ressentit de la joie ; si ce sentiment pouvait s’allier avec l’état souffrant de son pauvre cœur!

— Je vais donc prier, dit-elle seule avec mon Dieul.

seuls avec la bonne Vierge ! seule avec moi-même !

Comme elle allait s’agenouiller, un bruit sourd lui fit,

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