‹ Les anciens canadiens [microforme] (volume 3)Chapitre 36 sur 41 · FE · texte numérisé non relu

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mes frères, ct prenez des forces. La Grand’-Loutre et sa sguaw auraient veillé jour et nuit auprès de la couche de ses amis français ; et la Grand’-Loutre n'aurait pas dit :—Je t'ai nourri, soigné, et j'ai acheté avec mes pelleteries l’eau-de-feu qui est la médecine des visages-pâles. Que mon frère, ajouta l’Indien en se redressant avec fierté, emmène le prisonnier : la peau do ne doit plus rien au visage-pâle !

A Et il se remit à fumer tranquillement.

— Ecoute, mon frère, dit le Canadien, et pardonne à Dumais s’il t'a caché la vérité : il ne connaissait pas ton grand cœur, Il va parler maintenant en présence du Grand-Esprit qui l'écoute; et le visage-pâle ne ment jamais au Grand-Esprit.

j — C'est vrai, fit l’Indien: que mon frère parle, et son frère l'écoute.

— Quand la Grand’-Loutre était malade, il y a deux ans, reprit le Canadien, Dumais lui a raconté son aventure, lorsque les glaces du printemps l’emportaient dans la chute de Saint-Thomas, et comment il fut sauvé par un jeune écossais, qui arrivait le soir chez le seigneur de Beaumont.

, — Mon frère me l’a raconté, dit l’Indien, et il m'a montré les restes de l’îlot où, suspendu sur l’abime, il attendait la mort à chaque instant. La Grand’-Loutre connaissait déjà la place et le viëux cèdre auquel mon frère se tenait,

— Eh bien, reprit Dumais en se levant et ôtant sa

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casquette, ton frère déclare, en présence du Grand Esprit, que le prisonnier est le jeune écossais qui lui a sauvé la vie ! V P L'Indien poussa un cri terrible, que les échos des montagnes répétèrent avec l'éclat de la foudre, se releva d’un bond, en tirant son couteau, et se précipita sur le prisonnier. De Locheill, qui n'avait rien compris à leur conversation, crut qu’il touchait au dernier moment de ‘son existence, et recommanda son âme à Dieu, quand, à sa grande surprise, le Sauvage coupa ses liens, lui secoua fortement les mains avec de vives démonstrations de joie, et le poussa dans les bras de son ami.

+. Dumais pressa, en sanglotant, Arché contre sa poitrine, puis s’écria en s’agenouillant :

— Je vous ai prié, Ô mon Dieu ! d'étendre votre main protectrice sur ce noble et généreux jeune homme ; ma femme et mes enfants n'ont cessé de faire les mêmes prières: merci, merci, mon Dieu! merci de m'avoir accordé beaucoup plus que je n'avais demandé ! Je vous rends grâce, Ô mon Dieu! car j'aurais commis un crime pour lui sauver la vie, et j'aurais trainé une vie rongée de remords, jusqu’à ce que la tombe eût recouvert un meurtrier.

…— Maintenant, dit de Locheill après avoir remercié son libérateur avec les plus vives expressions de reconnaissance, en route au plus vite, mon cher Dumais : car, si l'on s'aperçoit de mon absence du bivouac, je suis

perdu sans ressource ; je vous expliquerai cela chemin faisant.

Comme ils se préparaient à mettre le pied dans le

canot, trois cris de huard 5e firent entendre vis-à-vis de l'ilot du côté sud du lac. é | — Ce sont les jeunes gens du Marigotte, dit la Grand'- Loutre en s'adressant à de Locheill, qui viennent te ‘chercher, mon frère; Taoutsi et Katakouï leur auront fait dire, par quelques sauvages qu’ils auront rencontrés, qu'il y avait un prisonnier anglais sur Pilot; mais ils crieront longtemps avant de réveiller Talamousse, et la Grand’-Loutre va dormir jusqu’au retour du Canadien. , Bon voyage, mes frères. l Arché et son compagnon entendirent longtemps, en ? se dirigeant vers le nord, les cris de huard que poussaient les jeunes sauvages à courts intervalles, mais ils étaient hors de toute atteinte. # — Je crains, dit Arché en descendant le versant opposé de la montagne, que les jeunes guerriers abénaquis trompés dans leur attente, ne fasse un mauvais parti à nos amis de l’ilot. | ; —- Il est vrai, répondit son compagnon, que nous les privons d’une grande réjouissance : ils trouvent le temps C long au Marigotte, et la journée de demain leur aurait paru courte en faisant rôtir un prisonnier, De Locheill frisonna involontairement.

Quant aux deux canaouas que nous avons laissés, ] n'ayez aucune inquiétude pour eux, ils sauront bien sc

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dant de la nature ; il ne rend compte de ses actions à autrui qu'autant que ça lui plaît. D'ailleurs tout ce qui pourrait leur arriver de plus fâcheux dans cette circonstance, serait, suivant leur expression, de couvrir la moitié du prisonnier avec des peaux de castor ou d’autres objets, en un mot d'en payer la moitié à Taoutsi et Katakouï. Il est même plus que probable que la Grand’-Loutre, qui est une sorte de bel-esprit parini eux, se contentera de faire rire les autres aux dépens de ses deux associés, car il n’est jamais à bout de ressources. Il va leur dire que Talamousse et lui avaient bien le droit de disposer de la moitié de leur captif; qu'une moitié une fois libre a emporté l’autre ; qu'ils se dépêchent de courir, que le prisonnier chargé de leur butin ne peut se sauver bien vite; ou d’autres farces semblables toujours bien accueillies des sauvages. Enfin, ce qui est encore probable, c’est qu’il va leur parler de mon aventure aux chutes de Saint-Thomas, que tous les Abénaquis connaissent, leur dire que c’est à votre dévouement que je dois la vie; et, comme les sauvages n’oublient jamais un service, ils s’écrieront : Mes frères ont bien fait de relâcher le sauveur de notre ami le visage pâle !

De Locheill voulut entrer dans de longs détails pou se disculper aux yeux de Dumais de sa conduite cruelle le jour précédent ; mais celui-ci l’arrêta.

— Un homme comme vous, monsieur Archibald de

“Locheill, dit Dumais, ne me doit aucune explication. Ce n’est pas celui qui, au péril de sa vie, n’a pas hésité ‘un seul instant à s'exposer à la rage des éléments "déchaînés pour secourir un inconnu, ce n’est pas un si noble cœur que l’on peut soupçonner de manquer aux premiers sentiments de l’humanité et de la reconnaissance, Je suis soldat et je connais toute l'étendue des devoirs u’impose la discipline militaire. J'ai assisté à x qu'imp Ï 1

bien des scènes d'horreur de la part de nos barbares alliés, qu'en ma qualité de sergent, commandant quelquefois un parti plus fort que le leur, j'aurais pu empêcher, si des ordres supérieurs ne m'eussent lié les mains : c’est un rude métier que le nôtre pour des cœurs

sensibles.

J'ai été témoin d’un spectacle qui me f frémir d'horreur quand j'y pense.

brûler une Anglaise : c'était une jeune femme d'une beauté ravissante.

Les Andcens Canadiens

J'ai vu ces barbares

11 me semble toujours la voir liée au poteau où ils la martyrisèrent pendant huit mortelles heures. Je la vois encore cette pauvre femme au milieu de ses bourreaux, n'ayant, comme notre mère Eve, pour voile que ses longs cheveux, blonds comme de la filasse, qui lui couvraient la moitié du corps. Il me sembie entendre sans cesse son cri déchirant de : sein Gott ! mein Gott! Nous fimes tout ce que nous pûmes pour la racheter, mais sans y réussir; car, malheureusement pour elle, son père, son mari et ses frères en la défendant avec le courage du désespoir, avaient tué plusieurs sau-

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vages et entre autres un de leurs chefs et son fils. Nous n’étions qu'une quinzaine de Canadiens contre au moins deux cents Indiens. J'étais bien jeune alors, et je pleurais comme un enfant. Ducros dit Laterreur cria À Francœur en écumant de rage: Quoi! sergent, nous, des hommes, nous souffrirons qu'on brûle une pauvre créature devant nos yeux sans la défendre ! nous, des Français ! Donnez l’ordre, sergent, et j'en échine pour ma part dix de ces chiens de canaouas avant qu'ils aient même le temps de se mettre en défense. Et 1l laurait fait comme il le disait, car c'était un maitre homme que Laterreur, et vif comme un poisson. 1/Ours-Noir, un de leurs guerriers les plus redoutables, se retourna de

1otre côté en ricanant. Ducros s'élança sur lui le casse-

tête levé en lui criant : Prends ta hache, L'Ours-Noir, et tu verras, lâche, que tu n'auras pas affaire à une faible femme ! L’Indien haussa les épaules d’un air de pitié, et se contenta de dire lentement : Le visage pâle est bête ; il tucrait son ami pour défendre la sgvaw d'un snien d'anglais son ennemi. Le sergent mit fin à cette altercation en ordonnant à Ducros de rejoindre noue petit groupe. C'était un brave et franc cœur que ce sergent, comme son nom 'attestait, Il nous dit, les larmes aux yeux : Il me serait inutile d'enfreindre mes ordres ; nous ne pourrions sauver cette pauvre femme en nous faisant tous massacrer. Quelle en serait ensuite la conséquence ? La puissante tribu des Abénaauis se détacherait de l'alliance des Français, deviendrait notre ennemie, et

combien alors de nos femmes et de nos enfants subi. raient le sort de cette malheureuse anglaise ! Et je serais responsable de tout le sang qui serait répandu. |!

Eh bien ! monsieur Arché, six mois même après cette scène horrible, je me réveillais en sursau‘, tout trempé de sueur : il me semblait la voir, cette pauvre victime, au milieu de ces bêtes féroces ; il me semblait sans cesse entendre ses cris déchirants de wein Goft ! mein Gott ? On s’est étonné de mon sang-froid, et de mon courage, lorsque les glaces m’ercraînaient vers les chutes de Saint-Thomas ; en voici la principale cause. Au moment que la débâcle se fit, et que les glaces éclataient avec un bruit épouvantable, je crus entendre, parmi les voix puissantes de la tempête, les cris déchirants de la mal-

heureuse anglaise et son : ein Gott ! mein Gott ! 1 Je

pensai que c'était un châtiment de la Providence, que

je méritais, pour ne l'avoir pas secourue. Car, voyezvous, monsieur Arché, les hommes font souvent des lois l que le bon Dieu est loin de sanctionner. Je ne suis qu'un pauvre ignorant, qui dois le peu d'instruction que j'ai reçue au vénérable curé qui a élevé ma femme ;

— Et vous avez bien raison, dit Arché en soupirant, ;

mais c’est là mon avis.

1 Un vieux soldat, nommé Godrault, qui avait servi sous mon grand-père: me recontait, il y a près de soixante-et-dix ans, cette scène cruelle dont il #vait été témoin. Il me disait que l’infortunée victime criait: mein Gott P Ma ‘mille croyait que c'était une faute de prononciation de la part du soldat, ct que ce devait être plutôt: my God! mais il est probable que cette malwar u8e femme était hollandaise, et qu’elle criait vraiment : mein Gott.

Les Anciens Canadiens 27T

Le, Les diux amis s’entretinrent, pendant le reste du A trajet, de la famille d'Haberville. Les dames et mon

oncle Raoul s'étaient réfugiés dans la ville de Québec, à ue la première nouvelle de l'apparition de la flotte anglaise

pé dans les eaux du Saint-Laurent. Le capitaine d’'Haberville était campé à Beauport, avec sa compagnie, ainsi

fé que son fils Jules, de retour au Canada, avec le régie PI ment dans lequel il servait. a ge, Dumais, craignant quelque fâcheuse rencontre de de sauvages Abénaquis qui épiaient les mouvements de ant l’armée anglaise, insista pour escorter Arché jusqu’au ee bivouac où il avait laissé ses soldats. Les dernières dis! paroles de Locheill furent : | | nal- — Vous êtes quitte envers moi, mon ami, vous m'avez Je rendu vie pour vie; mais moi je ne le serai jamais envers que vous. Il y a, Dumais, une solidarité bien reniarquable yez- dans nos deux existences. Parti de la Pointe-Lévis, il y taié a deux ans, j'arrive sur les bords de la Rivière-du-Sud die pour vous retirer de l’abime : quelques minutes plus tard que vous étiez perdu sans ressources. Je suis, moi, fait priné ; sonnier, hier, par les sauvages, après une longu- traversée de lOcéan ; et vous, mon cher Dumais, ous vous | trouvez à point sur un îlot du lac Trois-Sai ons pour ee É me sauver l'honneur et la vie : la provider de Dieu éoié s’est certainement manifestée d’une mar re visible, dont il Adieu, mon cher ami ; quelque aventure que soit la pa carrière du soldat, j'ai l'espoir que nous reposerons la re tête sous le même tertre, et que vas enfants et petitstte mn SRE CR 7 é l d | | Mr ‘ | \ Frs ie Le AN / o

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enfants auront une raison de plus de bénir la mémoire d’'Archibald Cameron of Locheill.

Lorsque les montagnards écossais remarquèrent, au soleil levant, la pâleur de leur jeune chef, après tant d'émotions, iis pensèrent que, craignant quelque surprise, il avait passé la nuit sans dormir, à rôder autour de leur bivouac. Après un léger repas, de Locheill fit mettre le feu à la maison voisine du moulin réduit en cendre ; mais il avait à peine repris sa marche, qu’un émissaire de Montgomery lui signifia de cesser l’œuvre de destruction. 1

— Ilest bien temps ! s’écria Arché en mordant la poignée de sa claymore,

+ + ;t Emosenre

1 Cette maison, construite en pierre, et appartenant à monsieur Joseph Robin, existe encore ; car, après le départ des Anglais, les Canadiens, cachée dans les bois, éteignirent le feu. Une poutre, roussie par les flammes, atteste cet acte de vandalisme. La trsdition veut que cette maison ait été préservée de l'incendie par la protection d’un Christ, les autres disent d’une madone, exposée dans une niche pratiquée dans le mur de l'édifice, comme cela se voit encore dans plusieurs anciennes maisons canadiennes.

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