‹ Les anciens canadiens [microforme] (volume 3)Chapitre 41 sur 41 · EURE · texte numérisé non relu

EURE

lui dit :

\ — Bien fâchée de vous avoir fait attendre ; prenez, s’il

vous plaît, un siége, monsieur. I,

— Je crains, dit Arché, que madame la Supérieure ne me reconnaisse pas.

— Mille pardons, répliqua la Supérieure : vous êtes monsieur Archibald Cameron of Locheiil. Va

— Vous m'appeliez autrefois Arché, fit le jeune homme.

— Les temps sont bien changés, monsieur de Locheill, répliqua la religieuse ; et il s’est passé bien des événements depuis.

De Locheill fit écho à ces paroles, et répéta en soupirant :

— Les temps sont bien changés, et il s’est passé bien des événements depuis. Maïs, au moins, madame, come

ment se porte mon frère Jules d'Haberville ? |

— Celui que vous appeliez autrefois votre frère, monsieur de Locheill, est maintenant, je l'espère, hors de danger.

\ | — Dieu soit loué ! reprit de Locheill, toute espérance n'est pas maintenant éteinte dans mon cœur! Si ‘je m'adressais à une personne ordinaire, il ne me resterair plus qu’à me retirer après avoir remercié madame la Supérieure de l’entrevue qu’elle a daigné m’accorder mais j'ai l'honneur de parler à la sœur d’un brave soldat

La Supérieure l’accueillit avec une politesse froide, et

290 Les Ancicis Canadiens

à l'héritière d’un nom illustré dans l’histoire par de hauts faits d'armes, par les nobles actions d’une dame d’'Haberville? ; et,si madame veut le permettre, si madame veut -oublier un instant les liens de tendre affection qui l’attachent à sa famille, si madame la Supérieure veut se poser én juge impartial entre moi et une famille qui lui serait étrangère, j'oserais alors entamer une justification, avec espoir de réussite.

— Parlez, monsieur de Locheill, repartit la Supérieure ; parlez, je vous écoute, non comme une d’Haberville, mais comme une parfaite étrangère « ce nom: c’est mon devoir, comme chrétienne, de le faire; c’est mon désir d'écouter, avec impartialité, tout ce qui pourrait pallier votre conduite cruelle et barbare envers une famille qui vous aimait tant.

Une rougeur subite, suivie d’une pâleur cadavéreuse, empreinte sur les traits du jeune homme, fit craindre à la Supérieure qu’il allait s’évanouir. Il saisit des deux mains la grille qui le séparait de son interlocutrice, s’y appuya la tête pendant quelques instants; puis, maîtrisant son émotion, il fit le récit que le lecteur connaît déjà par les chapitres précédents.

‘1 L'auteur fait ici allusion aux Dames de Verchères, 808 grand'tantes, qui, en l’année 1690, et en l’année 1692, défendirent un fort attaqué par les sauvages, et les repoussèrent. La tradition, dans la famille de l'auteur, est que cbs dames, leurs servantes et d'autres femmes, se vêtirent en hommes pour tromper les Indiens, tirèrent le canon, firent le coup de fusil en se multipliant sur tous les points attaqués, jusqu'à ce que les ennemis, pensant le fort dé- Cendu par une forte garnison, prirent la fuite.

3 saugt que

pliant ort dé-

Arché entra dans les détails les plus minatieux; il raconta ses regrets d'avoir pris du service dans l’armée anglaise, lorsqu'il apprit que son régiment devait faire "partie de l'expédition dirigée contre le Canada ; il parla de la haine héréditaire des Montgomery contre les Came fon of Locheill; 1l représenta le major acharné à sa perte, épiant toutes ses actions pour y réussir ; il s’accusa de lâcheté de n'avoir pas sacrifié l'honneur même À la reconnaissance qu'il devait À la famille qui l'avait adopté dans son exil. Il n'omit rien: il raconta la scène chez le vieillard de Sainte-Anne; son humanité en faisant prévenir d'avänce les malheureuses familles canadiennes du sort qui les menaçait; ses angoisses» son désespoir sur la côte de Port-Joli, avant d’incendier le manoir seigneurial, ses prières inutiles pour fléchir son ennemi le plus cruel; ses imprécations, ses projets de vengeance contre Montée à la fontaine du promontoire, après avoir accompli l'acte barbare de destruction ; son désespoir à la vue des ruines fumantes qu'il avait faites; sa capture par les Abénaquis, ses réflexions amères, son retour à Dieu qu’il avait si grièvement offensé en se livrant à tous les mouvements de haine et de rage que le désespoir peut inspirer. Il raconta la scène sur les plaines d'Abraham, ses angoisses dévorantes à la vue de Jules, qui pouvait avoir reçu des blessures mortelles ; il n’omit rien, et n’ajouta rien à sa défense. En mettant à nu les émotions cruelles de son âme, en peignant l'orage des passions qui avait grondé

292 Les Anciens Lanadiens

dans son sein pendant ces fatales journées, de Locheill n'avait rien à ajouter pour sa justification devant un tel juge. Quel plaidoyer pouvait être, en effet, plus éloquent que le récit fidèle de tout ce qui avait agité son âme | Quel plaidoyer plus éloquent que le récit simple et sans fard des mouvements d’indignation qui torturent une grande âme, obligée d'exécuter les ordres cruels d’un chef féroce, mort à tous sentiments d'humanité! De Locheill, sans même s’en douter, était sublime d’éloquence en plaidant sa cau5e devant cette noble dame, qui était à la hauteur de ses sentiments.

"le était bien à la hauteur de ses sentiments, celle

«ai .saft dit un jour à son frère le capitaine d’Habere

vilk :

‘ Mon frère, vous n'avez pas déjà trop de biens pour “ soutenir dignement l’honneur de notre maison, sans “ partager avec moi le patrimoine de mon père ; j'entre demain dans un couvent ; et voici l’acte de renon- “ ciation que j'ai fait en votre faveur. ”

La bonne Supérieure l’avait écouté avec une émotion toujours croissante ; ele joignit les mains, et les tendit suppliantes vers le jeune écossais, lorsqu'il réjéta ses malédiction, ses imprécations, ses projets de vengeance contre Montgomery. Les larmes coulèrent abondaminent de ses veux, lorsque de Locheill, prisonnier des sauvages et voué à une mort atroce, rentra en lui-même, se courba sous la main de Dieu et se prépara à la mort

d'un chrétien repentant ; et elle élevz ses mains vers le Ciel pour lui témoigner sa reconnaissance,

— Mon cher Arché, dit la sainte femme......

— Ah! merci! cent fois merci! madame, de ces bonnes paroles, s’écria de Locheill en joignant les mains.

— Mon cher Arché, reprit la religieuse, je vous absous moi de tout mon cœur ; vous avez rempli les devoirs souvent pénibles du soldat, en exécutant les ordres de votre supérieur ; votre dévouement à notre famille vous eût perdu sans ressource, sans empêcher la ruine de mon frère ; oui, je vous absous moi, mais j'espère que vous pardonnerez maïnten. .t de même à votre ennemi.

— Mon ennemi, madame, ou plutôt celui qui le fut jadis, a eu à solliciter son pardon de Celui qui nous jugera tous. Il se déroba un des pren 2rs par la fuite au champ de bataille qui nous a été si funeste ; un coup de feu l’étendit blessé à mort sur un monceau de glace ; il n’a pas même eu une pierre pour y appuyer sa tête ; le tomahawk a mis fin à ses souffrances, et sa chevelure sanglante pend maintenant à la ceinture d’un Abénaquis. Que Dieu lui pardonne, continua Arché en élevant les nains, comme je le fais du plus profond de mon cœur ! (6)

Un rayon de joie illumina le visage de la Supérieure : née vindicative comme son frère le capitaine d’Haberville, une religion toute d'amour et de charité, en domptant chez elle la nature, n'avait laissé dans son cœur

qu’amour et charité envers tous les hommes. Elle parut prier pendant un instant, et reprit ensuite :

— J'ai tout lieu de croire qu’il sera facile de vous réconcilier avec Jules. Il a été aux portes de la mort ; et, pendant son délire, il prononçait sans cesse votre nom, parfois en vous apostrophant d’une voix menaçante, vous adressant les reproches les plus sanglants, mais, le plus souvent, paraissant converser avec vous de la manière la plus affectueuse.

Il faut connaître mon neveu, pour juger du culte qu’il vous portait; il faut connaître cette belle âme toute d’abnégation, pour comprendre son amour pour vous, et ce qu'il aurait été capable d’entreprendre afin de vous le prouver. Combien de fois m'’a-t-il dit : J'aime les hommes, je suis toujours prêt à leur rendre service ; mais, s’il fallait demain faire à mon frère Arché le sacrifice de ma vie, je mourrais, le sourire sur les lèvres, car je lui aurais donné la seule preuve de mon affection qui fût digne de lui. De pareils sentiments ne s’éteignent pas soudain dans un noble cœur comme celui de mon neveu, sans des efforts surhumains. Il sera heureux, au contraire, d'entendre votre justification de ma bouche ; et soyez sûr, mon cher Arché, que je n’épargnerai rien de ce qui pourra amener une réconciliation avec votre frère, Il n’a jamais prononcé votre nom depuis sa convalescence ; et comme il est encore trop faible pour l'entretenir d’un sujet qui pourrait lui causer une émo-

Zes Anciens Canadiens 295

tion dangereuse, j’attendrai qu’il ait repris plus de force, et j'espère vous donner de bonnes nouvelles à notre prochaine entrevue. En attendant, adieu jusqu’au revoir : des devoirs indispensables m'obligent de vous quitter. * FY — Priez pour moi, madame, j'en ai grand besoin, dit Arché!

| # — C'est ce que je fais tous les jours, repartit la reli-

gieuse, On dit, peut-être à tort, que les gens du monde ont plus besoin de prières que nous, et surtout les jeunes officiers ; quant à vous de Locheill, vous auriez donc bien changé si vous n’êtes de ceux qui en ont le moins besoin, ajouta la Supérieure en souriant avec bonté, Adieu, encore une fois ; que le bon Dieu vous bénisse, mon fils.

Î Ce ne fut que quinze jours après cette visite que de Locheill se présenta de nouveau à l’hospice, où Jules, que la Supérieure avait satisfait par les explications qu’elle lui avait données, l’attendait avec une anxiété nerveuse pour lui prouver qu’il n’éprouvait aucun autre sentiment que celui de l'affection, dont il lui avait jadis donné tant de preuves. On convint de ne faire aucune allusion à certains événements, comme sujet d’entretien

trop pénible pour tous deux.

|” Lorsque de Locheill entra dans la petite chambre qu'occupait Jules en sa qualité de neveu de la Supérieure, par préférence à d’autres officiers de plus haut grade, Jules lui tendit les bras, et fit un effort inutile pour se

lever du fauteuil où il était assis. Arché s jeta dans ses bras, et ils furent longtemps tous deux sans prononcer une parole. D’Haberville, après un grand effort pour maîtriser son émotion, rompit le premier le silence :

— Les moments sont précieux, mon cher Arché, et il m'importe beaucoup de soulever, s’il est possible, le voile de l’avenir. Nous ne sommes plus des enfants ; nous sommes des soldats combattant sous de glorieux étendards, frères d'affection, mais ennemis sur les champs de bataille. J'ai vieilli de dix ans pendant ma maladie : je ne suis plus ce jeune fou au cœur brisé, qui se ruait sur les bataillons ennemis en implorant la mort ; non, mon cher frère, vivons plutôt pour voir de meilleurs jours: ce sont là tes dernières paroles, lorsque tu confiais mon corps sanglant aux soins de mes grenadiers : ce sont là tes dernières paroles, et elles me font espérer des temps plus heureux pour ceux qui n’ont jamais cessé d’être frères par le sentiment. s

Tu connais comme moi, continua Jules, l’état précaire de cette colonie : tout dépend d’un coup de dé. Sila France nous abandonne à nos propres ressources, comme il y a tout lieu de le croire, et si d’un autre côté, vos ministres qui attachent un si grand prix à la conquête de cette contrée, vous envoient du secours au printemps, il faudra de toute nécessité lever le siége de Québec et vous abandonner finalement le Canada. Dans l’hypothèse contraire, nous reprenons Québec, et nous conser-

PT ER de nt

vous la colonie, Maintenant, mon cher Arché, il m'im-

porte de savoir ce que tu feras dans l’une ou l’autre des deux éventualités. --…

k# — Dans l’un ou l’autre cas, dit de Locheill, je ne puis, avec honneur, me retirer de l’armée tant que la ‘guerre durera ; mais advenant la paix, je me propose de vendre les débris de mon patrimoine d'Ecosse, ‘d'acheter des terres en Amérique, et de m'y fixer. Mes plus chères affections sont ici ; j'aime le Canada, j'aime les mœurs douces et honnêtes de vos bons habitants ; et, après une vie paisible, mais laborieuse, je reposerai du moins ma tête sur le même sol que toi, mon frère Jules.

# — Ma position est bien différente de la tienne, répliqua Jules. Tues le naître absolu de toutes tes actions ; moi, je suis l’esclave des circonstances. Si nous perdons le Canada, il est tout probable que la majorité de la noblesse canadienne émazrera en France, où elle trouvera amis et protection ; si ma famille est de ce nombre, je ne puis laisser l’armée. Dans le cas contraire, je reviendrai, après quelques années de service, vivre et mourir avec mes parents et mes amis ; et, comme toi, reposer ma tête sous cette terre que j'aime tant. Tout me fait espérer, mon frère, qu'après une vie très-agitée dans notre jeunesse, nous verrons plus tard de meilleurs jours. |

Les deux amis se séparèrent après un long et affec-

stat:

JS LES

298 Les Ancisns Canadiens

tueux entretien, le dernier qu’ils eurent dans cette colonie que l’on appelait encore la Nouvelle-France. Lorsque le lecteur les y retrouvera après quelques années, elle aura changé de nom et de maitre.

en

Page 1