‹ Les anciens Canadiens [microforme] (volume 4)Chapitre 4 sur 37 · UNE NUIT AVEC LES SORCIERS · texte numérisé non relu

UNE NUIT AVEC LES SORCIERS

Dès que les jeunes voyageurs sont arrivés à la Pointe- Lévis, après avoir traversé le fleuve Saint-Laurent, vis-àvis de la cité de Québec, José s’empresse d'atteler un superbe et fort cheval normand à un traîneau sans lisses, seul moyen de transport à cette saison, où il y a autant de terre que de neige et de glace ; où de nombreux ruisseaux débordés interceptent souvent la route qu’ils ont à parcourir, Quand ils rencontrent un de ces obstacles, José dételle le cheval. Tous trois montent dessus,

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et le ruisseau est bien vite franchi. Ilest bien vrai que Jules, qui tient José à bras-le-corps, fait de grands eftorts, de temps à autre, pour le désarçonner, au risque de jouir en commun du luxe exquis de prendre un bain à dix degrés centigrades : peine inuule ; il lui serait aussi difficile de culbuter le cap Tourmente dans le fleuve

Saint-Laurent. José, qui, malgré sa moyenne taille, est fort comme un éléphant, rit dans sa barbe et ne fait pas semblant de s’en apercevoir, Une fois l’obstacle surmonté, José retourne seul chercher le traineau, raffelle le cheval, remonte dessus, avec le bagage devant lui, crainte de le moujller, et rattrape bien vite ses compagnons de voyage, qui n’ont pas un instant ralenti leur marche.

Grâce à Jules, la conversation ne tarit pas un instant pendant la route. Arché ne fait que rire de ses épigrammes à son adresse ; il y a longtemps qu’il en a pris son parti.

— Dépêchons-nous, dit d'Haberville, nous avons douze lieues à faire d'ici au village de Saint-Thomas. : Mon ‘oncle de Beaumont soupe à sept heures. Si nous arrivons trop tard, nous courrons risque de faire un pauvre repas. Le meilleur sera gobé ; tu connais le proverbe ; tarde v'enientibus ossa.

— L'hospitalité écossaise est proverbiale, dit Arché ; chez nous, l'accueil est toujours le même, le jour comme

. fa nuit. C’est l'affaire du cuisinier,

1 Maintenant Montmagny.

me

=— Credo, fit Jules ; je le crois aussi fermement que si je le voyais des yeux du corps ; sans cela, vois-tu, il y aurait beaucoup de maladresse ou de mauvais vouloir chez vos cuisiniers portant jupes. Elle est joliment pri. mitive, la cuisine écossaise ; avec qtelques poignées de farine d'avoine, délayées dans l’eau glacée d’un ruisseau en hiver,—car il n’y a ni bois, ni charbon dans votre pays,—on peut, à peu de frais et sans grande dépense d’habileté culinaire, faire un excellent ragoût, et régaler les survenants ordinaires de jour et de nuit Il est bien vrai que, lorsqu'un noble personnage demande l’hospitalité, —ce qui arrive fréquemment, tout Ecossais portant une charge d’armoiries capable d'écraser un chameau, — il est bien vrai, dis-je, que l’on ajoute alors au premier plat. une tête, des pattes et une succulente queue de mouton à la croque-au-sel : le reste de l'animal manque en Ecosse,

De Locheill se contenta de regarder Jules pardessus l'épaule, en disant :

Quis talia fando Myrmidonum, Dolopumvé,. s.s0080: 500000

— Comment, fit ce dernier en feignant une colt-e comique, tu me traites de Myrmidon, de Dolope, moi, philosophe ! 1 Et encore, grand pédant, tu m'injuries en latin, langue dont tu maltraites si impitoyablement la quantité, avec ton accent calédonien, que les mânes C2

1 Myrmidons, Dolopes.—Noms de mépris que les élèves des classes 5.16rieures donnaient aux jeunes étudiants avant leur entrée en qnatrièmn.

Virgile doivent tressaillir dans sa tombe ! Tu m’appelles Myrmidon, moi le plus fort géomètre de ma classe! à preuve, que mon professeur de mathématiques m'a pré dit que je serais un Vauban, ou peu s’en faut, ...,

— Oui, interrompit Arché, pour se moquer de toi à l'occasion de ta fameuse ligne perpendiculaire, qui pen: chaïit tant du côté gauche, que toute la classe tremblai pour le sort de la base qu’elle menaçait d’écraser ; ce qu voyant notre professeur, il tâcha de te consoler en te prédisant que, lors de la reconstruction de la tour de Pise, on te passera la règle et le compas.

Jules prend une attitude tragi-comique, et s’écrie :

Tu t'en souviens, Cinna! et veux m'assassiner!

Tu veux m'assassiner sur la voie royale, le long du fleuve Saint-Laurent, sans être touché des beautés de la nature qui nous environnent de toutes parts; à la vue de cette belle chute de Montmorency, que les habitants appellent la Vache 1, nom peu poétique, à la vérité, mais qui exprime si bien la blancheur de l’onde qu’elle laisse sans cesse échapper de ses longues mamelles, comme une vache féconde laisse sans cesse couler le lait qui fn la richesse du cultivateur. Tu veux m’assassiner en présence de l’île d'Orléans, qui commence à nous.voiler, à mesure que nous avançons, cette belle chute que j'ai peinte avec des couleurs si poétiques. Ingrat! rien ne

1 Les habitants appellent encore aujourd’hui le saut Montmorency ‘ 1a vache." ,

elles e! à pré

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peut t’attendrir ! pas même la vue de ce pauvre José, touché de-tant de sagesse et d’éloquence dans une si vive jeunesse, comme aurait dit Fénelon, s’il eût écrit mes aventures.

— Sais-tu, interrompit Arché, que tu es pour le moins aussi grand poète que géomètre ?

— Qui en doute ? dit Jules. N'importe, ma perpendiculaire vous fit tous bien rire, et moi le premier. Tu sais, d’ailleurs, que c'était un tour de ce farceur de Chavignyrs qui avait escamoté mon devoir, et en avait coulé un autre de sa façon, que je présentai au précepteur. Vous aves tous feint de ne pas me croire, charmés de voir mystifiet l'éternel mystificateur.

José qui, d'ordinaire, prenait peu de part à la conver sation des jeunes messieurs, et qui, en outre, n'avait rien compris de la fin de la précédente, marmcttait entre ses dents :

— C’est toujours un drôle de pays, quand même, où les moutons ne sont que têtes, pattes et queues, et point plus de corps que sur ma main! Mais, après tout, ce n’est pas mon affaire : les hommes, qui sont les maîtres, s’arrangeront toujours bien pour vivre ; mais les pauvres chevaux !

José, grand maquignon, avait le cœur tendre pour ces nobles quadrupèdes. S'adressant alors à Arché, il lui dit, en soulevant le bord de son bonnet :

— Sous (sauf) le respect que je vous dois, monsieur, si les nobles mêmes mangent l’avoine dans votre pays,

faute de mieux je suppose, que deviennent les pauvres chevaux? ils doivent bien pâtir, s'ils travaillent un peu fort. | |

Les deux jeunes gens éclatèrent de rire à cette sortie naïve de José. Celui-ci, un peu déconcerté de cette hilatité, à ses dépens, reprit : :

— Faites excuse, si j'ai dit une bêtise: on peut se tromper sans boire, témoin M. Jules, qui vient de nous dire que les habitants appellent le saut Montmorency #“]a Vache,” parce que son écume est blanche comme du lait; j'ai, moi, doutance que c’est parce qu'il beugle comme une vache pendant certains vents: c'est ce que les anciens disent quand ils en jasent. 1

— Ne te fâche pas, mon vieux, dit Jules, tu as probablement raison. Ce qui nous faisait rire, c’est que tu aies pu croire qu'ily a des chevaux en Ecosse: c’est un animal inconnu dans ce pays-là,

— Point de chevaux, monsieur! comment fait donc le pauvre monde pour voyager ?

— Quand je dis point de chevaux, fit d'Haberville, il ne faut pas prendre absolument la chose à la lettre. I y a bien un animal, ressemblant à nos chevaux, animal un peu plus haut que mon gros chien Niger, et qui vit dans les montagnes, à l’état sauvage de nos caribous, auxquels il ressemble même un peu. Quand un montagnard veut voyager, il braïlle de la cornemuse ;

111 y a deux versions sur cette question importante,

JAUVTES un peu

> sortie te hila-

eut se e nous orency ime du beügle ce que

as proque tu : c’est

donc

erville, lettre.

VAUX, rer, et ÿ Cari-

muse ;

tout le village s’assemble, et il fait part de son projet, On se répand alors dans les bois, c’est-à-dire dans les bruyères ; et, après une journée ou deux de peines et d'efforts, on réussit, assez souvent, à s'emparer d’une de ces charmantes bêtes. Alors, après une autre journée ou plus, si l'animal n’est pas trop opiniâtre, si le montagnard a assez de patience, il se met en route, et arrive même quelquefois au terme de son voyage.

— Certes, dit de Locheill, tu as bel air à te moquer de mes montagnards ! tu dois être fier aujourd’hui de ton équipage princier ! la postérité aura de la peine à croire que le haut et puissant seigneur @’Haber-“lle 4it envoyé chercher l’héritier présomptif d: ses vastes domaines dans un traîneau à charroyer le fumier! Sans doute, qu'il expédiera ses piqueurs au devant de nous, afin que rien ne manque à notre entrée triomnhale ad manoir de Saint-Jean-Port-Joli, |

— Bravo ! de Locheill, fit Jules ; te voilà sauvé mon frère. Bien riposté. Coups de griffes pour coups de griffes, comme disait un jour un saint de ton pays, ou des environs, aux prises avec sa majesté satanique. |

José, pendant ce colloque, se grattait la tête d’un aïe piteux. Semblable au Caleb Balderstone, de Walter Scott, dans sa Bride of Lammermoor, il était très-sensible à tout ce qu’il croyait {oucher à l'honneur de son maître. Aussi s’écria-t-il, d’un ton lamentable :

— Chien d'animal, bête que j'ai été ! c’est toute ma faute à moi! Le Seigneur a quatre carioles dans sa re-

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