‹ Les anciens Canadiens [microforme] (volume 4)Chapitre 6 sur 37 · À 0 4 D A RE · texte numérisé non relu

À 0 4 D A RE

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e Zes Anciens Canadiens qui cherchent à att r°r le pauvre monde dans des endroits dangereux pour causer leur perte : aussi, suivant leurs traditions, les entend-on rire quand le malheureux voyageur, ainsi trompé, enfonce dans les marais. Ce qui aura donné lieu à cette croyance, c’est que ces gaz s’échappent toujours des terres basses et marécageuses: de là aux sorciers il n’y a qu’un pas. À

— Impossible, dit Arché; tu manques à la logique, comme notre précepteur de philosophie te l’a souvent reproché. Tu vois bien que les habitants du nord et du sud, qui font face à l’île d'Orléans, vont aussi à leurs pêches avec des flambeaux, et qu’alors les gens de l’île les auraient aussi gratifiés du nom de sorciers : ça ne passera pas.

Tandis que Jules secouait la tête sans répondre, José prit la parole.

— Si vous vouliez me lepermettre,mes jeunesmessieurs, c'est moi qui vous tirerais bien vite d’embarras, en vous contant ce qui est arrivé à mon défunt père, qui est mort.

— Oh ! conte-nous cela, José ; conte-nous ce qui est arrivé à ton défunt père, qui est mort, s’écria Jules, en accentuant fortement les trois derniers mots.

— Oui, mon cher José, dit de Locheil!, de grâce faites

nous ce plaisir.

1 Cette discussion sur les sorciers de l’île d'Orléans était écrite avant qua M. lc Dr. LaRue eût publié ses charmantes légendes dans ‘ Les Soirées Csnae diennes.” L'auteur penchait, comme lui, pour la solution de Jules, nonobstant les arguments de Locheill à ce contraire; quand, hélas ! l'ami José est vene œnfondre la disciple de Cujas et le fils d'Esculape!

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—(Ça me coûte pas mal, reprit José, car, voyez-vous, je n'ai pas la belle accent, ni la belle orogane (organe) du cher défunt. Quand il nous contait ses tribulations dans les veillées, tout le corps nous en frissonnait comme des fièvreux, que ça faisait plaisir à voir ; mais, enfin, je ferai de mon mieux pour vous contenter.

Si donc qu’un jour, mon défunt père, qui est mort, avait laissé la ville pas mal tard, pour s’en retourner chez nous ; il s'était même diverti, comme qui dirait, à pintocher tant soit peu avec ses connaissances de la Pointe- Lévis : il aimait un peu la goutte, le brave et honnête homme ! à telle fin qu’il portait toujours, quand il vcyageait, un flacon d’eau-de-vie dans son sac de loup-marin ; il disait que c'était le lait des vieillards.

— Zac Dulcej dit de Locheill sentencieusement.

— Sous le respect que je vous dois, monsieur Arché, reprit José avec un peu d'humeur, ce n’était pas de l’eau douce, ni de l’eau de lac, maïs bien de la bonne et franche eau-de-vie que mon défunt père portait dans son sac.

— Excellent! sur mon honneur, s’écria Jules ; te voilà bien payé, grand pédant, de tes éternelles citations latines !

— Pardon, mon cher José, dit de Locheiïll de son ton le plus sérieux, je n’avais aucunement l'intention de manquer à la mémoire de votre défunt père.

— Vous êtes tout excusé, monsieur, dit José tout à coup radouci Si donc que, quand mon défunt père

#1 Les Anciens Canadiens voulut partir, il faisait tout-à-fait nuit. Ses amis firent alors tout leur possible pour le garder à coucher, en lui disant qu’il allait bien vite passer tout seul devant la cage de fer où la Corriveau faisait sa pénitence, pour avoir tué son mari

Vous l'avez vue vous-mêmes, mes messieurs, quand j'avons quitté la Pointe-Lévis à une heure : elle était bien tranquille dans:sa cage, la méchante bête,avecson crâne sans yeux ; mais ne vous y fiez pas : c’est une sournoise, allez ! si-élle.ne voit pas:le jour, elle sait ben trouver son chemin la nuit pour tourmenter le ‘pauvre monde.

Si ben, toujours, que môn défunt père, qui était brave comme l'épée de son capitaine, leur'dit qu’il ne s’en souciait guère ; qu’il ne lui devait rien à la Corriveau ; ‘et un tas d’autres raisons que j'ai oubliée Il.donne un coup de fouet à sa guevalle (cavale), qui allait comme le vent, la fine bête ! et le voilà parti.

Quand il passa près de l’esquelette, il lui sembla bén entendre quelque bruit, comme quidiraitune plainte : mais comme il ventait un gros sorouet (sud-ouest,) il crut que c'était le vent qui sifflait dans les os du calabre (cadavre). Pun'y moins, çale taräbusquait (tarabustait), et il prit un bon coup, pour se réconforter. Tout ben considéré, à-ce qu'i se:dit, il faut s’entr'aider entre chrétiens : peutétre que la pauvre créature (femme) demande des prières, Il ôte donc son bonnet, et récite dévotement un déprvfundi à son intention ; pensant que, siça ne lui faisait pas de bien, ça ne lui ferait pas-de mal, et que lui, toujours, s’en trouverait mieux,

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Si donc, qu'il continua à filer grand train; ce qui ne l’empêchait pas d'entendre derrière lui, tic tac, tic tac, comme si un morceau de fer eût frappé sur des cailloux. Ilcrut que c'était son bandage de roues ou quelques fers de son cabrouette qui étaient décloués. I] descend donc de voiture ; mais tout était en règle. Il toucha sa guevalle pour réparer le temps perdu ; mais, un petit bout de temps après, il entend encore tic tac sut le cailloux, Comme il était brave, il n’y fit pas grande attention.

Arrivé sur les hauteurs de Saint-Michel, que nous avons passées tantôt, l’endormitoire le prit. Après tout, ce que se dit mon défunt père, un homme n’est pas un chien ! faisons un somme ; ma guevalle et moi nous nous en trouverons mieux, Si donc, qu'il dételle sa guevalle, lui attache les deux pattes de devant avec ses crdeaux, et lui dit: Tiens, mignonne, voilà de la bonne herbe, tu entends couler le ruisseau : bon soir.

Comme mon défunt père allait se fourrer sous son cabrouette pour se mettre à l'abri de la rosée, il lui prit fantaisie de s'informer de l'heure. Il regarde donc les trois rois au sud, le chariot au nord, et il en conclut qu’il était minuit. C’est l'heure, qu’il se dit, que tout honnête homme doit être couché.

Il lui sembla, cependant, tout-à-coup, que l'ile d’Orléans était tout en feu. Il saute un fossé, s’accote sur une clôture, ouvre de grands yeux, regarde, regarde. ..... Il vit à la fin que des flammes dansaient le long de la grève,

comme si tous les #-follets du Canada, les damnés; s’y fussent donné rendez-vous pour tenir leur sabbat. A force de regarder, ses yeux, qui étaient pas mal troublés, s’éclaircirent, et il vit un drôle de spectacle: c'était comme des manières (espèces) d'hommes, une curieuse engeance tout de même. (Ça avait ben une tête grosse comme un demi-minot, affublée d’un bonnet pointu d’une aulne de long, puis des bras, des jambes, des pieds et des mains armés de griffes, mais point de corps, pour la peine d’en parler. Ils avaient, sous votre respect, mes messieurs, le califourchon fendu jusqu'aux oreilles, y Ça n'avait presque pas de chair: c'était quasiment tout en os, comme des esquelettes, Tous ces jolis gars (garçons) avaient la lèvre supérieure fendue en bec de lièvre, d’où sortait une dent de rhinoféroce d’un bon pied de long comme on en voit, monsieur Arché, dans votre beau livre d'images de l’histoire surnaturelle. Le nez ne vaut guère la peine qu’on en parle : c'était, ni plus ni moins, qu'un long groin de cochon, sous votre respect, qu'ils faisaient jouer à demande, tantôt à droite, tantôt à gauche ‘de leur grande dent: c'était, je suppose, pour l’affiler. J’allais oublier ne grande queue, deux fois longr:e comme celle d’une vache, qui leur pendait dans le dos, et qui leur servait, je pense, à chasser les moustiques.

Ce qu'il y avait de drôle, c’est qu'ils n'avaient que trois yeux par couple de fantômes. Ceux qui n’avaient qu'un seul œil au milieu du front, comme ces cyriclopes (cyclopes) dont votre oncle le chevalier, M. Jules, qui

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est un:savant, lui, nous lisait dans un gros livre, tout latin comme un: bréviaire de curé, qu’il appelle son Vigile; ceux done qui n'avaient qu’un seul œil tenaient par la griffe deux acolytes. qui..avaient ben, eux, les damnés, tous leurs yeux: De tous ces yeux sortaient des flammes qui éclairaient l’île. d'Orléans comme:en plein jour. Ces cerniers semblaient avoir de grands égards pour leurs voisins, qui étaient, comme qui dirait, borgnes : ils les saluaient, s’en rapprochaient, se trémoussaient les bras et les jambes, comme des chrétiens qui font le carré éd meuette (menuet).

Les yeux de mon défunt père lui en sortaient dela tûte. Ce fut ben. pire quand ils commencèrent à sauter, à danser, sans pourtant changer de place, et à entonner, d’une voix enrouée comme des bœufs qu’on étrangle, la chanson suivante :

Fe Allons, gai, compèr’ lutin!

Allons, gai, mon cher voisin !

Allons, gai, compèr’ quifouills, .

Compèr’ crétin la grenouille !

Des chrétiens, des chrétiens, J'en f’rons un bon-festin, .

—— Ah |! les misérables carnibales (cannibales), dit mon défunt père, voyez si un honnête homme peut être un moment.sûr de son-bien. Non contents de m'avoir volé ma. plus belle chanson:que je réservais. toujours pour.la dernière dans les noces et les festins, voyez comme ils me l'ont étriquée ! c’est à ne plus s'y reconnaître ! Au lieu de bon vin, ce sont des chrétiens dont ils veulent se régaler, les indignes !

Et puis après, les sorciers continuèrent leur chanson infernale, en regardant mon défunt père et en lecouchant en joue avec leurs grandes dents de rhinoféroce :

Ah! viens donc, compèr François, Ah! viens donc, tendre porquet !

Dépèch'-toi, compèr l’andouille, Compèr’ boudin, la citrouille ;

Du Français, du Français, J'en-f'rons un bon saloi (saloir). 1

— Tout ce que je peux vous dire pour le moment, mes mignons, leur cria mon défunt père, c’est que si vous ne mangez jamais d’autre lard que celui que je vous poréerai, vous n'aurez pas besoin dé dégraisser votre soupe.

Les sorciers paraissaient, cependant, attendre quelque chose, car ils tournaient souvent la tête en arrière ; mon défunt père regarde itou (aussi). Qu'est-ce qu’il aperçoit sur le côteau ? un grand diable bâti comme les autres, mais aussi long que le clocher de Saint-Michel, que nous avons passé tout-à-l’heure. Au lieu de bonnet pointu, il portait un chapeau à trois cornes, surmonté d’une | épinette en guise de plumet. Il n’avait ben qu’un œil, le gredin qu’il était ; mais ça en valait une douzaine : c'était, sans doute, le tambour major du régiment, car il tenait, d’une main, une marmite deux fois aussi grosse que nos chaudrons à sucre, qui tiennent vingt gallons ; et, de l’autre, un battant de cloche qu'il avait volé, je

1 Le lecteur, tant soit peu sensible au charme, de la puésie n’appréciera

guère la chanson du défunt père à José, parodiée par les sorciers de l’ile l'Orléans ; l’auteur leur en laisse toute la responsabilité.

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crois, le chien d’hérétique, à quelque église avant la cérémonie du baptême. Il frappe un. coup sur la marmite, et tous ces insécrables (exécrables) $e mettent à rire, à sauter, à se trémousser, en branlant la tête du côté de mon défunt père, comme s’ils l’invitaient à venir se divertir avec eux.

— Vous attendrez longtemps, mes brebis, pensait À part lui mon défunt père, dont les dents claquaient dans la bouche comme un homme qui a les fièvres tremblantes, vous attendrez longtemps, mes doux agneaux : il y a de la presse de quitter la terre du bon Dieu pour celle des sorciers |

Tout-à-coup le diable géant entonne une ronde infernale, en s’accompagnant sur la marmite qu'il frappait à coups pressés et redoublés, et tous les diables partent comme des éclairs ; si bien, qu’ils ne mettaient pas une minute à faire le tour de l’île. Mon pauvre défunt père était si embêté de tout ce vacarme, qu’il ne pul retenir que trois couplets de cette belle danse ronde ; et la voici :

C'est notre terre d'Orléans (bis.) Qu'est le pays des beaux enfants Toure-loure ; Densons à l'entour

‘ Toure-loure; Dansons à l’entour.

‘Venes-y tous en su, venants (bis.) Sorciers, lézards, crapauds, serpents Toure-lou::e :

Dansons à l’entour, Toure-loure ; Dansons à l’entour.

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