LA CORRIVEAU
José, après avoir, débridé le cheval, et lui. avoir donné ce qu'il appelait une gueulée de foin, se hâta d'ouvrir un coffre, que, dans son ingénuité. industrieuse, il avait cloué sur le traineau, pour servir, zu besoin, .de siége et de garde-manger. Il en tira. une nappe dans laquelle deux poulets rôtis, une langue, du jambon, .un petit flacon d'eau-de-vie et une bonne bouteille de vin étaient enveloppés. Ilallait se, retirer à l'écart, lorsque Jules lui dit :
— Viens, manger avec nous, mon vieux.
— Oui, oui, dit Arché, venez vous asseoir ici, près Ce moi,
— Oh ! messieurs, fit José, je sais trop le respect « ”
n je vous dois...
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— Allons, point de iaçons, dit Jules ; nous sommes ici
au bivouac, tous trois soldats, ou peu s'en faut : veux
tu bien venir, entêté que tu es!
— C'est de votre grâce, messieurs, reprit José et pour vous obéir, mes officiers, ce que j’en fais.
Les deux jeunes gens prirent place sur le coffre, quil
scivit aussi de table ; José s’assit bien mollement sur une botte de foin qui lui restait, et tous trois se mirent À manger et à boire de bon appétit.
Arché, naturellement scbre sur le boire et sur le man: ger, eut bien vite terminé sa collation. N'ayant rien de mieux à faire, il se mit à philosopher: De Locheill, dans
ses jours de gaîté, aimait à avancer des paradoxes, pour}
le plaisir de la discussion.
—Sais-tu, mon frère, ce qui m'a le plus intéressé dansh
la légende de notre ami ?
— Non, dit Jules, en attaquant une autre cuisse de poulet, et je ne m'en soucie guère pour le quart d'heure: ventre affamé n’a pas d'oreilles,
— N'importe, reprit Arché : ce sont ces diables, lutins, farfadets, comme tu voudras les appeler, qui n’ont qu’un seul œil; je voudrais que la mode s’en répandit parmi les
hommes : il y aurait alors moins d’hypocrites, moins def
fripons, partant moins de dupes. Certes, il est consolant de voir que la vertu est en honneur même chez les sor-
ciers! As-tu remarqué de quels égards les cyclopes
étaient l’objet de la part des autres lutins? avec qud respect ils les saluaient avant de s’en approctier ?
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— Soit, dit Jules ; mais qu’est-ce que cela prouve?
— Cela prouve, repartit de Locheill, que ces cyclopes méritent les égards que l’on a pou: eux: c’est la crême des sorciers. D'abord, ils ne sont pas hypocrites.
— Bah! fit Jules, je commence à craindre pour ton cerveau. ét
— Pas si fou que tu le penses, repartit Arché, et en voici la preuve: Vois un hypocrite avec une personne
Rau’il veut tromper : il a toujours un œil humblement à
demi fermé, tandis que l’autre observe l'effet que ses
discours font sur son interlocuteur. S'il n'avait qu’un cœil
unique, il perdrait cet immense avantage, et serait obligé de renoncer au rôle d’hypocrite, qui lui est si profitable,
B Et voilà déjà un homme vicieux de moins. Mon sorcier
de cyclope a probablement beaucoup d’autres vices ; mais il est toujours exempt d’hypocrisie ; de là le respect qu’a pour lui une classe d’êtres entachés de tous les vices que nous leur attribuons.
— À ta santé, philosophe écossais, dit Jules, en avalant un verre de vin : Je veux être pendu si je comprends un mot à ton raisonnement, |
— C’est pourtant clair comme le jour, reprit Arché ; il faut alors que ces aliments savoureux, pesants, indigestes, ont tu te bourres l’estomac, t’appesantissent le cerveau, Si tu ne mangeais que de la farine d’avoine, comme nos montagnards, tu aurais les idées plus claires, la concep-
! ton plus facile,
— Il paraît que l’avoine vous revient sur le cœur,
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54 Les Anciens Canadiens l'ami, dit Jules : c'est pourtant facile à digérer, même sans le secours des épices.
— Autre exemple, dit Arché : un fripon qui veut duper in honnête homme, dans une transaction quelconque, à toujours un œil qui clignote ou à demi-fermé, tandis que l’autre observe ce qu’il gagne ou perd de terrain dans le marché : l’un est l'œil qui pense, l’autre l’œil qui observe. C’est un avantage précieux pour le fripon : son antagoniste, au contraire, voyant toujours un des yeux de son interlocuteur clair, limpide, honnête, ne peut deviner ce qui se passe sous l’œil qui clignote, qui pense, qui calcule, tandis que son voisin est impassible, impénétrable comme le destin.
Tournons maintenant la médaille, continua Arché : supposons-le même fripon devenu borgne, dans les mêmes circonstances. L’hommé honnête, le regardant toujours en face, lit souvent, dans son œil, ses pensées les plus intimes : car mon borgne, méfiant aussi, est contraint de le tenir toujours ouvert. ....... Ur Rues
— Un peu, dit Jules en riant aux éclats, pour ne pas se rompre le cou.
— Accordé, reprit de Locheïll ; mais encore plus pour lire dans l’âme de celui qu'il veut duper. Il faut en outre qu’il donne à son œil uné grande apparence de candeur et de oonhomie, pour dérouter les soupçons : ce qui
" sorberait une partie de ses facultés. Or, comme il y a #<u d'hommes qui püissent suivre en même temps deux cours d'idées différentes sans le secours de leurs deux
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Les Ankieis Canadiens + 55 yeux, notre fripôn se trouve perdre la moitié de ses avantages : il renonce à son vilain métier, et voilà encore un honnête homme de plus dans la société.
— Mon pauvre Arché, dit Jules, je vois que nous avons changé de rôle : que je suis, moi, l’Ecossais sage, commé j'ai la courtoisie de te proclamer, et que tu es, toi, le fou souvent, Car, voistu, rien n'empéchérait la race d'hommés à l'œil unique, qué, nouveau Prométhée, tu veux substituer à la nôtre, qui te devra dé grandes actions de grâces, continua Jules en éclatant de rire, rien ne l’empêcherait, dis-je, de clignoter de l'œil, puisque c’est une recette infaillible pour faire des dupes, ct de le tenir, de temps en temps, ouvert pour. observer.
— Oh ! Français ! légers Français ! aveugles Français ! il n’est pas surprenant qué les Anglais se jouent de vous par-dessous la jambe, en politique !
— Ilme semble, interrompit Jules, que les Ecossais doivent en savoir quelque chose de la politique anglaise !
Le visage d’Arché prit tout-ä-coup une expression de tristesse ; une grande pâleur se répandit sur ses nobles traits : c'était une corde bien sensible que son ami avait touchée. Jules s’en apérçut aussitôt, et lui dit :
— Pardon, mon frère, si je t'ai fait de la peine : je sais du&ce sujèt évoqué chez toi de douloureux souvenirs. J'allbarlé, comme je le fais toujours, sans réfléchir. Or blèsse souvént, sans le vouloir, ceux que l'on aime K p'1.,
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AO TONOSIRONT D. EE à cdi À 4 2184 EN ER par une répæe que l'on croit spirituelle, Maïs, allons,
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vive la joie ! continue à déraïsonner ; ça sera plus gai
pour nous deux. :
— Le nuage est passé, dit de Locheill en faisant un s
effort sur lui-même pour réprimer son émotion, et je
reprends mon argument. Tu vois bien que mon coquin
ne peut un seul instant fermer l'œil sans courir lerisque que
sa proie lui échappe. Te souvient-il de ce gentil écureuil
que nous délivrâmes, l’année dernière, de cette énorme
couleuvre, roulée sur elle-même au pied du gros érable du p
parc de ton père, à Saint-Jean-Port-Joli? Vois comme
elle tient constamment ses yeux ardents fixés sur la pauvre
pêtite bête, pour la fasciner. Vois comme l’agile créature