LE NAUFRAGE DE “ L'AUGUSTE
= \PSYI accomplies, L'opulente famille d’'Haberville MM avait été trop heureuse, après la capitulation de Québec, d’accepter l'hospitalité que monsieur d’Egmont leur avait offerte dans sa chaumière, que son éloignement de la côte avait sauvée de l'incendie. Le bon gentilhomme et mon oncle Raoul, aidés du fidèle Fran-
cœur, s'étaient mis de suite à l’œuvre : on avait converti
2 #ES prédictions de la sorcière du domaine étaient
‘en mansardes l’étroit grenier, pour abandonner le reæ de-chaussée aux femmes. Les hommes, afin de relever le courage de ces malheureuses dames, affectaient une ‘gaieté qui était bien loin de leur cœur, et leurs chants se faisaient souvent entendre, mêlés aux coups secs de: la hache, aux grincements de la scie et aux sifflements aigre de la varlone. On réussit, à force de travail et de persévérance, non seulement à se mettre à l'abri des rigueurs de la saison, mais aussi à se loger passablement ; et n’eût été l'inquiétude que l’on éprouvait pour le capitaine d'Haberville et son fils, exposés aux hasards des combats, on aurait passé l’hiver assez agréablement. “y dans cette solitude.
Le plus difficile était de se nourrir, car la disette des. vivres était affreuse dans les campagnes ; la plupart des j habitants mangeaient bouilli le peu de blé qu'ils avaient récolté, faute de moulin pour le moudre (a). Restait la ressource de la chasse et de la pêche, mais monsieur d'Egmont et son domestique étaient bien vieux pour se livrer à ces exercices, pendant un hiver rigoureux. Mon oncle Raoul, quoique boiteux, se chargea du département des vivres. Il tendait, dans les bois, des collets pour prendre des lièvres et des perdrix, et sa charmante nièce le secondait. Elle s'était fait un costume propre à ces exercices : elle était ravissante ainsi, avec ses habits moitié sauvages et moitié français, son jupon de drap bleu qui lui descendait jusqu’à mi-jambes, ses mitasses.
sf écarlates, ses souliers de caribou ornés de rassades ct de sd poils de porc-épic aux couleurs éclatantes et pittoresques, 7. Elle était ravissante, lorsque, montée sur ses petites nts raquettes, le teint animé par l'exercice, elle arrivait à la de maison avec lièvres et perdrix. Comme les habitants, cs * dans cette grande disette, fréquentaient beaucoup le lac de des Trois-Saumons, ils avaient battu sur la neige un Jes chemin durci, qui servait au chevalier pour s’y transle- porter dans une traine sauvage à l’aide d’un gros chien : — et il revenait toujours avec ample provision d'excellentes rds truites et de perdrix qui fréquentaient alors les montagnes ns "7 du lac, et qu’il tuait au fusil. Ce gibier et ce poisson | furent leur seule ressource pendant ce long hiver. La ; manne de tourtres qui parut le printemps sauva la codes lonie : elles étaient en si grand nombre qu’on les tuait à nes j coups de bâton. 1 ent Fra î la Lorsque le capitaine d’Haberville retourna dans sa FR seigneurie, il était complètement ruiné, n'ayant sauvé du de naufrage que ses argenteries. Il ne songea même pas à re réclamer de ses censitaires appauvris, les arrérages de sas rentes considérables qu’ils lui devaient, maïs s’empressa | dé plutôt de leur venir en aide en faisant reconstruire son Là moulin sur la rivière des Trois-Saumons, qu’il habita er même plusieurs années avec sa famille, jusqu’à ce qu’il ta fût en moyen de construire un nouveau manoir. ap
1 Tous les anciens habitants que j’ai connus s’accordaient 4 dire que, sans cs. cette manne de tourtres, qu'ils tuaient très-souvent {à coup de bâtons, ils | ecraient mort de faim. |
C'était un bien pauvre logement que trois chambres exiguës, réservées dans un moulin, pour la famille jadis si opulente des d’'Haberville ! Cependant tous supportaient avec courage les privations auxquelles ils étaient exposés ; le capitaine d'Haberville seul, tout en travaillant avec énergie, ne pouvait se résigner à la perte de sa fortune ; les chagrins le minaient ; et, pendant l'espace de six ans, jamais sourire n’effleura ses lèvres. Ce ne fut que lorsque son manoir fut reconstruit, et qu’une certaine aisance reparut dans lc ménage, qu'il reprit sa gaieté naturelle. 1
On était au 22 février 1762 ; il pouvait être neuf heures du soir, lorsqu'un étranger, assez mal vêtu, entra dans le moulin, et demanda l'hospitalité pour la nuit, Le capitaine d'Haberville était assis, comme de coutume lorsqu'il n'avait rien à faire, dans un coin de la chambre, la tête basse, et absorbé dans de tristes pensées. Il faut une grande force d'âme à celui qui de l’opulence est tombé dans une misère comparative, pour surmonter tout ce qu’un tel état a de poignant et d’humiliant, surtout sil est père de famille. Il lui faut un grand courage,
1 En consignant les malheurs de ma famille, j’ai voulu donner une idée des désastres de la majorité de la noblesse canadienne ruinée par la conquête, et dont les descendants déclassés végètent sur ce même sol que leurs ancêtres ont conquis et arrosé de leur sang. Que ceux qui les accusent de manquer de talents et d'énergie se rappellent qu'il leur était bien difficile, avec leur édue cation toute militaire, de se livrer tout-à-coup à d’autres occupations que celles qui leur étaient familières.
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es Lorsque cette ruine, loin d’être l’œuvre de son imprélis | ‘voyance, de ses goûts dispendieux, de sa prodigalité, de )r- ‘sa mauvaise conduite, provient au contraire d’événent | ments qu’il n’a pu contrôler. Dans le premier cas, les l- | remords sont déchirants ; mais l’homme sensé dit : J'ai sa | mérité mon sort, et je dois me soumettre avec résigna- | e tion aux désastres, c::.séquences de mes folies. | it ° ; : j
* = Monsieur d'Haberville n’avait pas même la consolation des remords ; il dévorait son chagrin ; il répétait sans da cesse en lui-même :
! #1 à x à £ f — Il me semble pourtant, Ô mon Dieu ! que je n'ai ‘ pas mérité une si grande infortune : de la force, du courage, Ô mon Dieu ! puisque vous avez appesanti votre main sur moi !
La voix de l'étranger fit tressaillir le capitaine d'Haberville, sans qu’il pût s’en rendre raison ; il fut quelque temps sans répondre, mais il lui dit enfin :
— Vous êtes le bien venu, mon ami, vous aurez à souper et à déjeunez ici, et mon meuniez vous donnera un lit dans ses appartements. |
— Merci, dit l'étranger, mais je suis fatigué, donnezmoi un coup d’eu '-de-vie. | -
Monsieur d’'Haberville n’était guère disposé à donner à un inconnu, à une espèce de vagabond, un seul coup de la provision de vin et d’eau-de-vie qu’une bien petite
canevette contenait, et qu’il réservait pour la maladie, ou pour les cas de nécessité absolue : aussi, répondit-il par un refus, en disant qu'il n’en avait pas.
| —Si tu me connaissais, d'Haberville, reprit l'étranger, tu ne me refuserais certes pas un coup d’eau-de-vie, quand ce serait lc seul que tu aurais chez toi. 1
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, Le premier mouvement du capitaine, en s’entendant tutoyer par une espèce de vagabond, fut celui de la
colère ; mais il,y avait quelque chose dans la voix
creuse de l'inconnu, qui le fit tressaillir de nouveau, et Fa il se contint. Blanche parut au même instant avec une ‘lumière, et toute la famil! ‘t frappée de stupeur à la vue de cet homme, vrai : te vivant, qui, les bras croisés, les regardait tous av c tristesse. En le contemplant dans son immobilité, on aurait pu croire qu'an vampire avait sucé tout le sang de ses veines, tant sa pâleur était cadavéreuse. La charpente osseuse de l'étranger semblait menacer de percer sa peau d’une teinte jaune comme les momies des anciens temps ; ses yeux ternes et renfoncés dans leur orbite paraissaient sans speculation, comme ceux du spectre de Banquo, au souper de Macbeth, le prince assassin. Tous furent
1 Cette scène entre M. de Saint-Luc, échappé du naufrage de l'Auguste, et mon grand-père Ignace Aubert de Gaspé, capitaine d'un détachement de la marine, a été reproduite telle que ma tante paternelle, Madame Bailly de Messein, qui était âgée de douze ans à la conquête, me la racontait, il y & cinquante ans.