‹ Les anciens canadiens [microforme] (volume 5)Chapitre 3 sur 44 · RENE. ARE · texte numérisé non relu

RENE. ARE

plus cruel ennemi ne pourrait me causer autant d'hor-

dans un vieux navire condamné depuis longtemps, et qu'avant leur départ 11

Les Anciens Canadiens 1r

surpris qu’il restât assez de vitalité dans ce corps pour. la locomotion.

Après un moment, un seul moment d’hésitation, le | capitaine d’'Haberville se précipita dans les bras de l'étranger en lui disant : ‘à

— Toi, ici, mon cher de Saint-Luc ! La vue de mon 4

reur. Parle; et dis-nous que tous nos parents et amis, passagers dans l’Awguste, sont ensevelis dans les flots, et que toi seul, échappé au naufrage, tu nous en apportes la triste nouvelle !

Le silence que gardait monsieur Saint-Luc de Lacorne, la douleur empreinte sur ses traits, confirmaient assez les prévisions de son ami. !

— Maudit soit le tyran, s’écria le capitaine d’Haberville, qui, dans sa haine pour les Français, a exposé de l joie de cœur, pendant la saison des ouragans, la vie de | tant de personnes estimables, dans un vieux navire incapable de tenir la mer. |

? Les unciennes familles canadiennes, restées au Canada aprôs la co | quête, racontaient que le général Murray, n'écoutant que sa haine des | Français, avait insisté sur leur expulsion précipitée ; qu’il les fit embarquer +!

{1 répétait sans cesse en jurant: “ On ne reconnait plus les vainqueurs des ‘1 'conquis, en voyant purser ces damnés de Français avec leurs uniformes et %leurs épées.” Telle était la tradition pendant ma jeunesee.

— Au lieu de maudire tes ennemis, dit monsieur de Saint-Luc d’une voix rauque, remercie Dieu de ce que toi et ta famille vous ayez obtenu un répit du gouverneur anglais pour ne passer en France que dans deux ans. ! Maintenant, un verre d’eau-de-vie et un peu de soupe : j'ai tant souffert de la faim que mon estomac refuse toute nourriture solide. Laissez-moi aussi prendre un peu de repos, avant de faire le récit d’un sinistre,

qui vous fera verser bien des larmes. .. COTE SE

Au bout d’une demi-heure à peu près, car il fallait peu de temps à cet homme aux muscles d'acier pour recruter ses forces, monsieur de Saint-Luc commença

son récit.

— Malgré l’impatience du gouverneur britannique ‘d’éloigner de la Nouvelle-France ceux qui lavaient si vaillamment défendue, les autorités n'avaient mis à notre disposition, que deux vaisseaux qui se trouvèrent insuffisants pour transporter un si grand nombre de Français et de Canadiens, qu’on forçait de s’embarquer pour l’Europe. J'en fis la remarque au général Murray, et lui proposai d’en acheter un à mon propre compte. I] s’y refusa, mais deux jours après, il mit à notre disposition le navire l'Awguste, équipé à la hâte pour cet

1 L'auteur a toujours entendu dire que son grand-père fut le seul des officiers canadiens qui obtint un répit de deux ans pour vendre les débris de

sa fortune; plus heureux que bien d'autres qui vendirent à d'énormes sacri fices, :

Lu Anciens Canadiens «43

objet. Moyenzant une somme de cinq cents piastres d’Espagne, j'obtins aussi du capitaine anglais l’usage exclusif de sa chamdre pour moi et ma famille.

Je fis ensuite observer au général Murray le danger où

nous serions exposés dans la saison des tempêtes avec ‘un capitaine qui ne connaissait pas le fleuve Saint-Laurent, m’offrant d'engager à mes frais et dépens un pilote de rivière. Sa réponse fut que nous ne serions pas plus exposés que les autres. Il finit cependant par expédier un petit bâtiment, avec ordre sd nous escorter jusqu au dernier mouillage. " ; Nous étions tous tristes et abattus ; et ce fut en proie à de bien lugubres pressentiments que nous levâmes l'ancre, le 15 d'octobre dernier. Grand nombre d’entre nous, pressés de vendre à la hâte leurs biens meubles et ‘immeubles, l'avaient fait à d'immenses sacrifices, et ne prévoyaient qu’un avenir bien sombre sur la terre même de la mère-patrie. C'était donc le cœur bien gros que, -voguant d’abord à l’aide d’un vent favorable, nous vimes disparaître à nos yeux des sites qui nous étaient familiers, @ qui nous rappelaient de bien chers souvenirs.

Je me parlerai que succinctement des dangers que nous :ourûmes au commencement de notre voyage, -pour-arriver au grand sinistre auquel j’ai échappé avec ‘six seulement de nos hommes. Nous fûmes, le 16, à à "x doigts du naufrage, près de l’Ile-aux-Coudres, où

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un vent impétueux nous poussait, après la perte de notre grande ancre.

Le 4 novembre, nous fûmes assaillis par une tempête affreuse qui dura deux jours, et nous causa de grandes

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avaries. Le 7, un incendie, que nous eûmes beaucoup de peine à éteindre, se déclara pour la troisième fois dans la cuisine, et nous pensâmes brûler en pleine mer. Il serait difficile de peindre les scènes de désespoir qui eurent lieu pendant nos efforts pour maitriser l'incendie.

Nous faillimes périr le long des côtes de l'Ile Royale, le 11, sur un énorme rocher, près duquel nous passâmes à portée de fusil, et que nous ne découvrimes qu’à l’instant, pour ainsi dire, que le navire allait s'y briser.

Depuis le 13 jusqu’au 15, nous voguâmes, à la merci su d’une furieuse tempête, sans savoir où nous étions. Nous © fûmes obligés de remplacer, autant que faire se pouvait, LE les hommes de l'équipage qui, épuisés de fatigue, P s'étaient réfugiés dans les hamacs et refusaient d’en sor- 8 tir: menaces, promesses, coups de bâton même avaient # été inutiles. Notre mât de misaine étant cassé, nos < voiles en lambeaux ne pouvant être ni carguées, ni amè- le nées, le second proposa comme dernière ressource, dans 1 cette extrémité, de faire côte : c'était un acte de déses- F

poir ; le moment fatal arrivait ! Le capitaine et le second | me regardaient avec tristesse en joignant les mains. Je nc compris que trop ce language muet d'hommes accou-

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tumés par état à braver la mort. Nous fimes côte à tribord, où l’on apercevait l’entrée d’une rivière qui pouvait être navigable. Je fis part, sans en rien cacher, aux ‘passagers des deux sexes, de cette manœuvre de vie et de mort. Que de prières alors à l’Etre Suprême ! que de vœux ! Maïs, hélas ! vaines prières ! vœux inutiles !

Qui pourrait peindre l’impétuosité des vagues ! La tempête avait éclaté dans toute sa fureur: nos mâts semblaient atteindre les nues pour redescendre aussitôt dans l’abîime. Une secousse terrible nous annonça que le navire avait touché fond. Nous coupâmes, alors, mâts et cordages pour l’alléger ; il arriva, mais la puissance des vagues le tourna sur le côté. Nous étions échoués à environ cent cinquante pieds du rivage, dans une petite anse sablonneuse qui b’rrait la petite rivière où nous espérions trouver un refuge. Comme le navire faisait déjà eau de toutes parts, les passagers se précipitèrent sur le pont ; les uns même, se croyant sauvés, se jetèrent à la mer et périrent.

Ce fut à ce moment que madame de Mézière parut sur le tillac, tenant son jeune enfant dans ses bras ; ses cheveux et ses vêtements étaient en désordre : c'était image du désespoir personnifié. Elle s’agenouilla ; puis m'apercevant, elle s’écria : “ Mon cher de Saint- Luc, il faut donc mourir ! ”

j Je courais à son secours, quand une vague énorme, qui déferla sur le pont, la précipita dans les flots (0).

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— Pauvre amie ! compagne de mon enfance, s’écria bmadame d’'Haberville au milieu de ses sanglots ; pauvre sœur, que la même nourrice a allaitée ! On a voulu me faire croire que j'étais en proie à une surexcitation nerveuse, produite par l'inquiétude qui me dévorait, lorsque je t'ai vue toute éplorée pendant mon sommeil, le 17 novembre, sur le tillac de l’Auguste, avec ton enfant dans les bras, et lorsque je t'ai vue disparaître sous les flots ! Je ne me suis point trompée ; pauvre sœur ! elle voulait me faire ses adieux avant de monter au ciel avec Tange qu’elle tenait dans ses bras !

# Après un certain temps donné aux émotions douloureuses que ce récit avait causées, monsieur de Lacorne continua sa narration :

— Equipage et passagers s'étaient accrochés aux haubans et galabans pour résister aux vagues qui, déferlant sur le navire, faisaient à chaque instant leur proie de quelques nouvelles victimes : qu’attendre, en effet, d'hommes exténués et de faibles femmes ! Il nous restait, pour toute ressource, deux chaloupes, dont la plus grande fut enlevée par une vague, et mise en pièces. L'autre fut aussi jetée à la mer, et un domestique, nommé Etienne, s’y précipita, ainsi que le capitaine et quelques autres. Je ne m'en aperçus que lorsqu'un de mes enfants, que je tenais dans mes bras et l’autre attaché à ma ceinture, me crièrent : “ Sauvez-nous donc, “ la chaloupe est à l’eau. ” Je saisis un cordage avec

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précipitation, et, au moyen d'une secousse violente, je tombai dans la chaloupe : le même coup de mer qui me sauva la vie, emporta mes deux enfants.

Le narrateur après avoir payé la dette qu'il devait à la nature au souvenir d’une j'rte si cruelle, reprit, en faisant un grand effort pour maîtriser une douleur qui avait été partagée par ses amis :

— Quoique sous le vent du navire, un coup de mer remplit la chaloupe à peu de chose près ; une seconde vague nous éloigna du vaisseau, une troisième nous jeta sur le sable. 11 serait difficile de peindre l’horreur de cette scène désastreuse, les cris de ceux qui étaient encore sur le navire, le spectacle déchirant de ceux qui, s'étant précipités dans les flots, faisaient des cfforts

inutiles pour gagner le rivage.

De sept hommes vivants que nous étions sur la côte de cette terre inconnue, j'étais pour ainsi dire le seul homme valide. Je venais de perdre mon frère et mes enfants, et il me fallait refouler ma douleur au fond de mon âme pour m'occuper du salut de mes compagnons d'infortune. Je réussis à rappeler à la vie le capitaine qui avait perdu connaissance. Les autres étaient transis de froid ; car une pluie glaciale tombait à torrents. Ne voulant pas perdre de vue le navire, je leur remis ma corne à poudre, mon tondre, mon baffte-fen et une pierre

à fusil, leur enjoignant d’allumer du feu à l'entrée d’un

bois à un arpent du rivage ; mais ils ne purent y réussir : à peine même eurent-ils la force de venir m’en informer, tant ils étaient saisis de froid et accablés de fatigue. 1 Je parvins à faire du feu après beaucoup de tentatives ; il, était temps, ces malheureux ne pouvaient ni parler, ni

agir, je leur sauvai la vie,

Je retournai de suite au rivage, pour ne point perdre de vue le navire, livré à toute la fureur de la tempête. J'espérais secourir quelques malheureux que la mer vomissait sur la côte ; car chaque vague qui déferlait sur l'épave, emportait quelque nouvelle victime. Je restai donc sur la plage depuis trois heures de relevée que nous échouâmes, jusqu’à six heures du soir que le vaisseau se brisa. Ce fut un spectacle bien navrant que les cent quatorze cadavres étendus sur le sable, dont beaucoup avaient bras et jambes cassés, ou portaient d’autres marques de la rage des éléments !

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Nous passâmes une nuit sans sommeil, et presque silencieux, tant était grande notre consternation. Le 16 au matin, nous retournâmes sur la rive où gisaient les corps de nos malheureux compagnons de naufrage, Plusieurs s'étaient dépouillés de leurs vêtements pour se

1 Madame Zlizabeth de Chapt de la Corne, fille de M. de Saint-Luc, décédée à Québec, le 31 mars 1817, et épouse de l'honorable Charles Tarieu de Lanaudière, oncle de l’auteur, racontait que la précaution qu’avait prise son père de déposer sous son aisselle, dans un petit sac de cuir, un morceau de tondre, dès le commencement du sinistre, lui avait sauvé la vie ainsi qu’à ses compagnons d’infortune.

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ISSir ; sauver à la nage; tous portaient plus ou moins des mer, marques de la fureur des vagues. Nous passâmes la 1 Je | journée à leur rendre les devoirs funèbres, autant que S ; il, notre triste situation et nos forces le permettaient, | r, ni \ ‘Il fallut laisser le lendemain cette plage funeste et inhospitalière, et nous diriger vers l’intérieur de ces terres rdre inconnues. L'hiver s'était déclaré dans toute sa rigueur : pête. nous cheminons dans la neige jusqu'aux genoux. Nous mer l'étions obligés de faire souvent de longs détours, pour tsur, traverser l’eau glacée des rivières, qui interceptaient notre Pstai| route. Mes compagnons étaient si épuisés par la faim et ous la fatigue, qu'il me fallait souvent faire ces trajets à use; | plusieurs reprises pour rapporter leurs paquets, qu'ils ent n'avaient pas eu la force de porter. Ils avaient entièreoup ment perdu courage ; et j'étais souvent obligé de leur nar- faire des chaussures pour couvrir leurs pieds ensanglantés. Nous nous traînâmes ainsi, ou plutôt je les traînai ue pour ainsi dire à la remorque (tar le courage, ni même 16 les forces ne me faillirent jamais), jusqu’au 4 de les décembre, que nous recontrâmes deux sauvages. Peinge. | dre la joie, l’extase de mes compagnons, qui attendaient se | à chaque instant la mort pour mettre fin à leurs ! souffrances atroces, serait au-dessus de toute description, j Ces aborigènes ne me reconnurent pas d’abord en me on | voyant avec ma longue barbe, et changé comme j'étais sx | après tant de souffrances. J'avais rendu précédemment

de grands services à leur nation; et vous savez que ces

enfants de la nature ne manquent jamais à la reconnaissances. Ils m’accueillirent avec les démonstration; de la joie la plus vive: nous étions tous sauvés. J'appris

alors que nous étions sur l'ile du Cap-Breton, à trente

lieues de Louisbourg.

L F Si : ‘ { Je pris aussitôt le parti de laisser mes compagnons aux premiers établissements acadiens, sûr qu'ils y seraient

à portée de tout secours, et de m'en retourner à Québec donner au général Murray les premières nouvelles de notre naufrage. Inutile, mes chers amis, de vous raconter les particularités de mon voyage depuis lors, ma traversée de l'ile à la terre ferme dans un canot d’écorce au milieu des glaces où je faillis périr, mes marches et contre-marches à travers les bois: qu'il suffise d'ajouter qu'à mon estime, j'ai fait cent cinquante lieues sur des raquettes. J'étais obligé de changer souvent de guides : car, après huit jours de marche, Acadiens ou Sauvages étaient à bout de force.

Après ce touchant récit, la famille d'Haberville passa une partie de la nuit à déplorer la perte de tant de parents et d'amis expulsés, par un ordre barbare, de leur nouvelle patrie : de tant de Français et de Canadiens qui espéraient se consoler de cette perte sur la terre de leurs aïeux. C'était, en effet, un sort bien cruel que celui de tous ces infortunés, dont la mer en furie avait rejeté les cadavres sur les plages de cette Nouvelle-

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France, qu'ils avaient colonisée et défendue avec un

courage héroïque. 1

M. de Saint-Luc ne prit que quelques heures de repos, voulant être le premier à communiquer au général anglais la catastrophe de l'Awguste, et se présenter à lui comme protêt vivant contre la sentence de mort qu'il semblait avoir prononcée de sang-froid contre tant d’innocentes victimes, contre tant de braves soldats, dont il avait pu apprécier la valeur sur les champs de bataille, et qu'il aurait dû estimer si son âme eût été susceptible de sentiments élevés. Il pouvait se faire que sa défaite de l’année précédente tenait trop de place dans cette âme pour y loger d’autres sentiments que ceux de la

haine et de la vengeance.

— Sais-tu, d'Haberville, dit M. de Saint-Luc en déjeunant, quel est le puissant protecteur qui a obtenu du général Murray un répit de deux ans pour te faciliter la

} 1 Après le récit de M. de Saint-Luc, disait ma tante Bailly de Messein, nous passàmes le reste de la nuit à pleurer et à nous lamenter sur la perte de nos parents et amis, péris dans l'Augutste,

L'auteur avait d'abord écrit de mémoire le naufrage de l'Auguste d'après les récits que ses deux tantes lui en avait fait dans sa jeunesse; il se rappe. lait aussi, mais confusément, avoir lu, il y a plus de soixante-ans, la relation de ce sinistre écrite par M. de Saint-Luc, publiée à Montréal en 1778, et en possession de sa fille Madame de Charles de Lanaudière. Malgré ces sous venirs, cette vers on ne pouvait être que très-imparfaite, quand, après maintes recherches, il apprit que cette brochure était entre les mains des Dames Hospitalières de l'Hôpital-Général, qui eurent l’obligeance de la lui prêter, et partant Ge lui donner occasion de corriger quelques erreurs coms

mises dans sa première version.

vente de tes propriétés? sais-tu à qui, toi et ta famille, vous devez aujourd’hui la vie que vous auriez perdue en

toute probabilité dans notre naufrage ?

ñ i 4 — Non, dit M. d'Haberville ; j'ignore quel a été le protecteur assez puissant pour m'obtenir cette faveur; mais, foi de gentilhomme, je lui en conserverai une reconnaissance éternelle,

— Eh bien, mon ami, 'zst au jeune écossais Archibald de Locheill que tu dois cette reconnaissance éternelle,

— J'ai défendu, s’écria le capitaine, de prononcer en ma présence le nom de cette vipère que j'ai réchauffée dans mon sein !

Et les grands yeux noirs de M. d'Haberville lancèrent des flammes. 1

— J'ose me flatter, dit M. de Saint-Luc, que cette défense ne s’étend pas jusqu'à moi; je suis ton ami d'enfance, ton frère d'armes, je connais toute l'étendue

1 L'auteur croit que de toutes les passions la virdication est la plus difie cile à vaincre. Il a connu un homme, excellent d’ailleurs, souvent aux prises avec cette terrible passion. 11 aurait voulu pardonner, mais il lui fallait des efforts surhumains pour le faire. Il pardonnait et ne pardonnait pas; c'était une lutte continuelle, même après avoir prononcé pardon et amnistie; car si, quelqu'un proférait le nom de celui qui l'avait offensé, sa figure se bouleversait tout-à-coup, ses yeux lançaient des éclairs : il faisait peine a voir dans ces combats contre sa nature vindicat.ve.

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des devoirs auxquels l’honneur nous oblige ; et tu ne me répondras pas comme tu l'as fait à ta sœur la Supérieure de l'Hôpital-Générai, quand elle a voulu plaider la cause d’un jeune homme innocent : ‘ Assez, ma “ sœur ; vous êtes une sainte fille, obligée par état de ‘“ pardonner à vos plus cruels ennemis, à ceux même “ qui se sont souillés de la plus noire ingratitude envers ‘ vous ; mais moi, ma sœur, vous savez qu’. je n'oublie ‘ jamais une injure : c’est plus fort que moi ; c’est dans ‘ ma nature. Si c’est un péché, Dieu m'a refusé les ‘ grâces nécessaires pour m'en corriger. Assez, ma “ sœur, et ne prononcez jamais son nom en ma pré- “ sence, ou je cesserai tout rapport avec vous.” Non, mon cher ami, continua monsieur de Saint-Luc, tu ne me feras pas cette réponse, et tu vas me prêter attention.

Monsieur d'Habherville, connaissant trop les devoirs de l'hospitalité pour imposer silence à son ami, sous son toit, prit le parti de se taire, fronça ses épais sourcils, abaissa ses paupières à s’en voiler les yeux, et se résigna à écouter monsieur de Saint-Luc avec Pair aimable d’un criminel à qui son juge s’efforce de prouver, dans un discours très-éloquent, qu’il a mérité la sentence qu'il va prononcer contre lui.

Monsieur de Saint-Luc fit un récit succinct de la conduite de Locheill aux prises avec le major de Montgomery, son ennemi implacable. Il parla avec force du devoir du soldat, qui doit obéir quand mêèe

— Je suis heureux ral, répondit de Locheil], que votre re ï

Ne a Vous prie d’ag qui m'’enhardi

— Parlez, ca faire beaucoup

Pitaine, dit Murray, Pour vous,

Car je suis disposé À

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— S'il s'agissait de moi, reprit Arché, je n’aurais rien à désirer de plus ; mais j'ai à vous prier pour autrui et non pour moi personnellement. La famille d'Haberville, ruinée, comme tant d’autres, par notre conquête, a reçu ordre de Votre Excellence de partir prochainement pour la France; et il leur a été impossible de vendre le peu de propriétés qui leur restent des débris d’une fortune jadis florissante, même au prix des plus grands sacrifices. Accordez-leur, général, je vous en conjure, deux ans pour mettre un peu d'ordre à leurs affaires. Votre Excellence sait que ,e dois beaucoup de recon- ‘naissance à cette famille, qui m’a comblé de bienfaits, pendant un séjour de dix ans dars cette colonie. C'est moi qui, pour obéir aux ordres de mon supérieur, ai complété leur ruine e1 incendiant leurs immeubles de Saint-Jean-Port-Joli De grâce, général, un répit de deux ans, et vous soulagerez mon âme d’un pesant fardeau !

— Capitaine de Locheill, fit le général Murray d’un ton sévère, je suis surpris de vous entendre intercéder pour les d'Haberville, qui se sont montrés nos ennemis les plus acharnés. {

-— C'est leur rendre justice, général, répondit Arché, que de reconnaître qu’ils ont combattu courageusement pour la défense de leur pays, comme nous l’avons fait pour le conquérir; et c’est avec confiance que je m’a-

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26 Zes Anciens Canadiens

dresse au cœur d’un brave et vaillant soldat, en faveur sur d’ennemis braves et vaillants.

De Locheill avait touché une mauvaise corde, car Murray avait toujours sur le cœur sa défaite de l’année précédente : il était d’ailleurs peu susceptible de senti.

ments chevaleresques. Aussi répondit-il avec aigreur :

— Impossible, monsieur ; je ne puis révoquer l’ordre que j'ai donné : les d'Haberville partiront.

— Que Votre Excellence, dans ce cas, dit Arché, daigne accepter ma résignation.

— Coriment, monsieur, s’écria le général pâlissant de colère !

— Que votre Excellence, reprit de Locheill avec le plus grand sang-froid, daigne accepter ma résignation, et qu’elle me permette de servir comme simple soldat :

ceux qui chercheront, pour le montrer du doigt, le tI monstre d’ingratitude qui, après avoir été comblé de Yho bienfaits par toute une famille étrangère à son origine, cile a complété sa ruine sans pouvoir adoucir ses maux, au- être ront plus de peine à le reconnaître dans les rangs, sous éco l'uniforme d’un simple soldat, qu’à la tête d'hommes Lac PIRE :

Et il offrit de nouveau le brevet au général. Celui-ci ont rougit et pâlit alternativement, tourna sur lui-même ÿ jig

comme sur un pivot, se mordit la lèvre, se passa la main

faveur sur le front à plusieurs reprises, marmotta quelque chose comme un g....am entre ses dents, parut réfléchir une minute en parcourant la chambre de long en large;

ue puis, se calmant tout-à-coup, tendit la maïn à Arché, et senti, Jui dit :

Teur : — J'apprécie, capitaine de Locheill, les sentiments laide qui vous font agir : notre souverain ne doit pas être privé des services que peut rendre, dans un grade supérieur, | celui qui est prêt à sacrifier son avenir à une dette de Arché, gratitude ; vos amis resteront,

,. — Merci, mille fois merci, monsieur le général, dit ant de Arché : comptez sur mon dévouement à toute épreuve, quand il me serait même ordonné de marcher seul jusqu’à la bouche des canons. Un poids énorme pesait

ha sur ma poitrine ; je me sens maintenant léger comme le Idat : chevreuil de nos montagnes, ut, le Î De toutes les passions qui torturent le cœur de lé de l’homme, la vindication et la jalousie sont les plus diffigine, ciles à vaincre : il est même bien rare qu’elles puissent X, au- être extirpées. Le capitaine d'Haberville, après avoir sous écouté, en fronçant les sourcils, le récit de monsieur de mmes Lacorne, se contenta de dire :

— Je vois que les services de monsieur de Locheill lui-ci ont été appréciés à leur juste valeur: quant à moi, ême : j'ignorais | :i devoir autant de reconnaissance, main

Et il détourna la conversation.

28 Les Anciens Candiis

Monsieur de Saint-Luc regarda alternativement les

autres membres de la famille qui, la tête basse, n'avaient osé prendre part à la conversation, et, se levant de table, ajouta :

— Ce répit, d'Haberville, est un événement des plus heureux pour toi : car sois persuadé que, d'ici à deux ans, il te sera libre de rester en Canada ou de passer en France. Le gouverneur anglais a encouru une trop grande responsabilité envers son gouvernement, en vouant à une mort presque certaine tant de personnes recommandables, tant de gentilshommes alliés aux familles les plus illustres, non seulement du continent, mais aussi de l’Angleterre, pour ne pas chercher, en se conciliant les Canadiens, à étouffer les suites de cette déplorable catastrophe.

Maintenant adieu, mes chers amis ; il n’y a que les âmes pusillanimes qui se laissent abattre par le malheur. IL nous reste une grande consolation dans notre infortune : nous avons fait tout ce que l’on pouvait attendre d'hommes courageux ; et, s’il eût été possible de conserver notre nouvelle patrie, nos cœurs, secondés de nos bras, l’auraient fait.

La nuit était bien avancée lorsque monsieur de Saint- Luc, en arrivant à Québec, se présenta à la porte du château Saint-Louis, dont on lui refusa d’abord l'entrée F mais il fit tant d’instances, en disant qu'il était porteur

Zes Anciens Canadiens 29

it les. Ce nouvelles de la plus haute importance, qu’un aideaient de-camp consentit enfin à réveiller le gouverneux:, cotrché nt de | depuis longtemps. ! Murray ne reconnut pas d’abord

monsieur de Saint-Luc, et lui demanda avec colère comment il avait osé troubler son repos, et quelle affaire

plus si pressante il avait à lui communiquer à cette heure deux indue ?

er en te trop f — Une affaire bien importante, en effet, monsieur le k er gouverneur, car je suis le capitaine de Saint-Luc, et ma nnes présence vous dit le reste. \ aux - Une grande pâleur se répandit sur tous les traits du nent, | général ; il fit apporter des rafraîchissements, traita n se k monsieur de Lacorne avec les plus grands égards, et se cette fit raconter, dans les plus minutieux détails, le naufrage | de l’Auguste. Ce n'était plus ce même homme qui avait voué pour ainsi dire à la mort, avec tant d’insouciance, e les tous ces braves officiers, dont les uniformes lui portaient heur, ombrage. ?

nfor- Les prévisionside M. de Lacorne se trouvèrent parfaindre tement justes ; le gouverneur Murray, considérablement con- > nos à 1 Historique. Ma tante, fille de M. le chevalier de Saint-Luc, m'a souvent raconté l’entrevue de son père avec le général Murray. 2 L'auteur, cn rapportant les traditions de sa jeunesse, doit remarquer qu’il devait exister de grands préjugés contre le gouverneur Murray, et qu’il est aint- probable que la calomnie ne l’a pas épargné. M. de Saint-Luc, dans son . ‘d journal, eu parle plutôt avec élcge qu’autrement; mais, suivant la tradition, . u À ces ménagements étaient dus à la conduite subséquente du gouverneur envers trée F + les Canadiens, et surtout à la haute faveur dont, lui, M. de Saint-Luc, était

l'objet de la part de Murray.

‘teur

radouci après la catastrophe de l'Awguste, traita les

Canadiens avec plus de douceur, voire inême avec plus d’égards, et tous ceux qui voulurent rester dans la colonie eurent la liberté de le faire. M. de Saint-Luc, swtout,

dont il craignait peut-être les révélations, devint l’objet de ses prévenances, et n’eût qu'à se louer des bons pro cédés du gouverneur envers lui. Ce digne homme, qui comme tant d’autres, avait beaucoup souffert dans sa fortune, très-considérable avant la cession du Canada,‘ mit toute son énergie à réparer ses pertes en se livrant à des spéculatiens très-avantageuses (c).

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