‹ Les anciens canadiens [microforme] (volume 5)Chapitre 29 sur 44 · CHAPITRE N EUVIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE N EUVIEME

(a) Cette aventure n’est arrivée que cinquante ans après : et es elle me fut racontée par trois re la victime de leur im Prévoyance.

que, passant un mois

à Saint-Jean.

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l'es du Canada, et mit fin à

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z02 Les Anciens Ca:adicns

du nom de l'ournier, onctes du représentant actuel du comté de L'Islet, m'invitèrent, ainsi que notre respectable et aimable curé, Messire Boissonnault, à une partie de chasse sur la batiure aux Loups-Marins,

Nous étions à la grande mer d'août, époque de l'ouverture de la chasse au petit gibier sur cette battu 8. Lorsque nous l'abordämes, elle était littéralement couverte de pluviers, de corbijeaux et d'a'ouettes. Quelle aubaine pour un chasseur

citadin! L'enthousiasme me domine, je saisis mon fusil, je saute

à terre ct laisse mes compagnons s'éreinter à monter la chaloupe

sur le sable,

J'avais déjà tiré sept à huit coups de fusil au grand amusement de mes compagnons de chasse, qui n'‘taient qu'à moitié de leur besogne, lorsque M. Charron, qui était très-farceur, me cria en riant: Bravo, mon seigneur! encore un coup! tâchez de laisser le père et la mère pour empècher la race de s’éteindre! On vous le passe pour cette fois-ci; mais gare à votre prochaine visite à la batture,

Je ne compris que la première partie de l’apostrophe ironique, et je conlinuai mon massacre de petit gibier.

Chacun se dispersa ensuite sur la grève, et la nuit seule nous réunit à la cabane où nous préparämes aussitôt l'arola, ou étuvée d'alouettes avec pommes de terre, mie de pain et mérhi-

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gouen : plat obligé des chasseurs qui fréquentent la batture à cette saison, nonobstant les amples provisions dont ils sont munis, Le michigouen, qui a conservé son nom indigène, est une espèce de persil d'un arôme bien supérieur à celui de nos

jardins : il donne surtout un fumet exquis au saumon frais.

En attendant la cuisson de notre apola, je demandai à M. Charron ce que signiflaient les dernières paroles qu'il m'avait adressées et que je n'avais pas comprises. Il commença alors en présence des deux messieurs Fournier, ses compagnons d'infortune, à me faire le récit que j'ai mis dans la bouche de mon oncle Raoul. Quoique M. Charron fût le plus jeune et d’une force athlétique, il aurait certainement succombé le premier sans les secours qu'ils reçurent des gens de l'Ile-aux- Coudres. Mais laissons-le parler lui-mème :

, —d'étais si épris que j'étais presque toujours assoupi, et, pendant cette espèce de sommeil, je ne faisais qu'un seul et unique rêve : j'étais à une table couverte des mets les plus appétissants, et je mangeais avec une voracilé de loup, sans pouvoir me rassasier. Eh bien ! n'allez pas croire qu'une fois réveillé, j'eusse seulement l'idée de désirer ces mets : oh non! Au milieu de mes souffrances atroces, je m'écriais: Ma fortune entière pour la nourriture que mes domestiques donnent chez moi à mes plus vils animaux.

Vous voyez, continua M. Charron, ce caillou qui est là à une

demi-porlée de fusil: je sors un jour en chancelant de la cabane avec mon fusil, et j'aperçois une corneille sur ce même caillou. Je la couche en joue, et alors, au lieu d'une corneille, j'en vois trois, je tire et la corneille s'envole : il n’y en avait qu'une seule; et moi, qui suis, sans me vanter, un excellent chasseur, je l'avais manquée presque à bout portant, Je la convoilais avec tant d'avidité que je l'aurais croquée crue avec ses plumes. Je compris alors toute l'horreur de ma situation, et quelques larmes coulèrent de mes yeux.

, —de ne puis concevoir, lui dis-jo, comment cinq hommes =

ont pu vivre pendant dix-sept jours sur un seul pain et une bouteille de rum.

— C'est pourtant la vérité, répliqua-t-il; car, excepté quelques tèles d'anguilles et quelques pelures de patates gelées, que nous trouvämes dans le sable, nous n'eûmes pas d'autre

nourriture

— Maintenant, repris-je, les paroles que vous m'avez adresées

lorsque je chassais ?

— Ce n’était qu'un badinage, répliqua-t-il, sur la peine que vous vous donniez pour tuer une quinzaine d'alouettes par

coup de fusil, quand elles sont dispersées à basse marée sur

toute la bature, tandis qu'en attendant comme nous une couple

d'heures, vous en auriez tué cinquante, soixante et souvent

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cent d'un seul coup de fusil, Et ensuite, ajouta-t-il, c'était un petit reproche de ne pas nous aider à monter sur je sable notro chaloupe qui est très-pesante : car, depuis notre triste aventure, nous sommes convenus entre chasseurs de ne jamais tirer un seul coup de fusil avant de l’avoir mise hors de toute atteinte de la marée; mais vous êtes étranger, et ça ne vous regarvlait pas: ce n'était qu'un badinage.

J'ai fait ensuite la chasse avec les mêmes personnes pendant une dizaine d'années, mais je n'avais garde de me soustraire à un réglement aussi prudent. } ?

. (b) d'ai bien connu, pendant mon enfance, et même à un âge plus avancé, la pauvre Marie, que les habitants appelaient la Sorcière du Domaine, parce qu'elle habitait une cabane construite au milieu d’un bois qui avait fait partie d'un ancien domaine de mon grand-père, C'était une belle femme, d’une haute stature, marchant toujours les épaules effacées, et d'un air fler et imposant. Malgré sa vie errante et sa réputation de sorcière, elle n'en jouissait pas moins d'un haut caractère de moralité. Elle se plaisait à confirmer les habitants dans ieur croyance en simulent souvent un entretien avec un être invisible, qu'elle faisait mine de chasser, tantôt d'une main, tantôt de l'autre

© 11 serait difficile de résoudre pourquoi, femme d’un rich cul tivateur, elle abandonnaït sa famille pour mëêner une vie si excentrique. Elle allait bien quelquefois chercher des vivres chez son mari, mais elle mangeait le plus souvent dans les maisons des cultivateurs, qui, la craignant plus qu'ils ne l'ai. maient, n’osaient lui refuser ce qu'elle leur demandait, même à emporter, crainte des ressorts (maléfices) qu'elle pouvait jeter

sur eux.

On s’entretenait souvent, dans ma famille, de cette femme “excentrique. On supposait qu’il y avait autant de malice que de folie dans son caractère aigri par des chagrins domestiques, causés peut-être par un mariage mal assorti.

Mon père et ma mère lui disaient souvent, quand elle faisait ses momeries à leur manoir, où elle venait fréquemment :

— Tu dois bien savoir, Marie, que nous n’ajoutons pas foi à tes prétendus entretiens avec le diable! Tu peux en imposer. aux superstitieux habitants, mais non pas à nous.

Ce qui ne l’empêchait pas de soutenir qu’elle conversait souvent avec le mauvais esprit, qui la tourmentait quelquefois plus. qu'à son tour, disait-elle.

Il y avait longtemps que mon père voulait s'assurer si elle: était vraiment de mauvaise foi, ou si, dans sa folie, elle croyait:

Les Ancicns Canadiens 197 ñ voir et entendre l'esprit de ténèbre, Un jour donc, pendant

mes vacances de collége, il la soumit à l'épreuve qu'il préméditait. Nous la vimes venir de loin, et, pensant bien qu'elle ne passerait pas sans nous rendre visite, nous nous préparâmes en conséquence. :

— Bienheureuse de te voir, ma pauvre Marie, lui dit ma

mère : je vais te faire préparer un déjeuner. * — Merci, madame, dit Marie, j'ai pris ma suffisance,

— N'importe, reprit ma mère, tu vas toujours prendre une tasse de thé.

Il était difficile de refuser une offre aussi gracieuse: le thé

était à cette époque un objet de luxe très-rare même chez les riches habitants.

— Pas de refus pour un coup de thé, dit Marie. X

Elle avait à peine avalé deux gorgées du délicieux breuvage, qu’elle commença son monologue ordinaire: « Va-t-en, laisse-

moi tranquille; je ne veux pas l'écouter

— As-tu jamais vu le diable, auquel tu parles si souvent ? fit ma mere.

— Je j'ai vu plus de cent fois, répliqua la sorcière: il n'est

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pas si méchant que le monde pense, mais pas mal tourmentant

par escousse.

— Si tu le voyais, dit ma mère, tu n’en aurais donc pas peur ? — En voilà une demande? fit Marie.

| Et elle avala une autre gorgée de thé, après avoir entamé sa galette.

La porte s’ouvrit au même instant, à un signe que tit mon père par la fenêtre, et donna passage à une espèce de démon -æ d'environ quatre pieds de haut, revêtu d’une chemise d'homme de grosse toile qui lui tombait jusqu'aux genoux, et laissait voir ànu” ‘as, des jambes et des pieds d'un noir de mulâtre. Cef. «ad t portait sur sa figure un masque horribie, ‘orné de cornes, et tenait une fourche de fer dans sa main droite. Ce diablotin était tout simplemrnt Lisette, fille mulâtre que mon grand-père avait achetée à l’âge de quatre ans, et qui en avait alors seize à dix-sept. Quaxt au masque, je l'avais ‘apporté de Québec.

|. L'épreuve était *rop forte. La pauvro femme devint pâle

comme une morte, poussa un cri lamentable, et se sauva dans | |

une chambre, où elle se barricada uvec tous les meubles, qu'avec une force surhumaine, elle empila contre la porte.

Nous étions tous au désespoir d’une imprudence qui pouvait. avoir des suites funestes pour cette malheureuse femme. Ma-

rs

mère, tout en se désolant, tâchait de calmer Marie en lui criant que c'était un tour qu’on lui avait fait; que le prétendu diable n'était que la mulâtresse. Elle finit par lui faire entendre raison en lui montrant toutes les pièces de la mascarade, par la fenêtre de la chambre où elle s'était renfermée. Elle lui fit ‘avaler ensuite des gouttes de js ne sais quoi, lui fit boire du vin chaud, et la renvoya chargée de présents, mais avec la ferme’ résolution de ne plus se prêter à l'avenir à de tels badinages.| ÿ i toujours entendu dire que la folle du domaine avait cessé @'habiter sa cahane après cette aventure.

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