CHAPITRE HUITIÈME
Le premier jour de mai,
Labourez,
J’m’en fus planter un mai, Labourez,
A la porte à ma mie.
Ancienne chanson.
Il était à peine cinq heures le lendemain au matin, lorsque Jules, qui tenait de la nature du chat, tant il avait le sommeil léger, cria à de Locheill, dont la chambre touchait à la sienne, qu’il était grandement temps de se lever; mais, soit que ce dernier dormît véritablement, soit qu’il ne voulût pas répondre, d'Haberville prit le parti le plus expéditif de l’éveiller, en se levant lui-même. S'armant ensuite d’une serviette trempée dans de l’eau glacée, il entra dans la chambre de son ami, et commença sa toilette du matin en lui lavant brusquement le visage. Mais, comme Arché, malgré ses dispositions aquatiques, ne goûtait que bien peu cette prévenance par trop officieuse, il lui arracha des mains l’instrument de torture, en fit un rouleau, qu’il lui lança à la tête; et, se retournant de côté, il se préparait à reprendre son sommeil quand Jules, passant aussitôt au pied du lit, lui arracha toutes ses couvertures. Force fut à la citadelle, réduite à cette extrémité, de se rendre à discrétion, mais, comme la garnison dans la personne d’Arché était plus forte que les assiégeants dans celle de Jules, de Locheill le secoua fortement en lui demandant avec humeur si c’était la nuit que l’on ne dormait point au manoir d'Haberville. Il allait même finir par l’expulser hors des remparts, lorsque Jules, qui, tout en se débattant entre les bras puissants de son adversaire, n’en riait pas moins aux éclats, le pria de vouloir bien l’écouter un peu, avant de lui infliger une punition si humiliante pour un soldat futur de l’armée française.
—Qu’as-tu à dire pour ta justification, gamin incorrigible, dit Arché maintenant complètement réveillé; n’est-ce pas suffisant de me un endiabler pendant le jour, sans venir me tourmenter la nuit
—Je suis fâché, vraiment, dit Jules, d’avoir interrompu ton sommeil; mais, comme Los gens ont un autre mai à planter à un cal-
82 LES AYCIENS CANADIENS
vaire, chez Bélanger de la croix, à une bonne demi-lieue d'ici, il est entendu que celui de mon père lui sera présenté à six heures du matin; et, si tu ne veux rien perdre de cette intéressante cérémonie, il est temps de t’habiller (1). Je t’avoue que ie crois tout le monde comme moi, aimant tout ce qui nous rapproche de nos bons habitants: je ne connais rien de plus touchant que cette fraternité qui existe entre mon père et ses censitaires, entre notre famille et ces braves gens. D'ailleurs, comme frère d’adoption, tu auras ton tôle à jouer pendant un spectacle que tu n’as pas encore vu.
Dès que les jeunes gens eurent fait leur toilette, ils passèrent de leur chambre dans une de celles qui donnaient sur la cour du manoir, où une scène des plus animées s’offrit à leurs regards. Une centaine d'habitants disséminés çà et là par petits groupes l’encombraient. Leurs longs fusils, leurs cornes à poudre suspendues au cou, leurs casse-tête passés dans la ceinture, la hache dont ils étaient armés, leur donnaient plutôt l’apparence de gens qui se préparent À une expédition guerrière, que celle de paisibles cultivateurs.
De Locheill, que ce spectacle nouveau amusait beaucoup, voulut sortir pour se joindre aux groupes qui entouraient le manoir, mais Jules s’y opposa en disant que c'était contre l’étiquette; qu’ils étaient tous censés ignorer ce qui se passait au dehors, où tout était mouvement et activité. Les uns, en effet, étaient occupés à la toilette du mai, d’autres creusaient la fosse profonde dans laquelle il devait être planté, tandis que plusieurs aïiguisaient de longs coins pour le consolider. Ce mai était de la simplicité la plus primitive: c'était un long sapin ébranché et dépouillé jusqu’à la partie de sa cime, appelée le bouquet; ce bouquet ou touffe de branches, d'environ trois pieds de longueur, toujours proportionné néanmoins à la hauteur de l’arbre, avait un aspect très agréabie tant qu’il conservait sa verdeur; mais desséché ensuite par les grandes chaleurs de l’été, il n’offrait déjà plus en août qu’un objet d’assez triste apparence. Un bâton peint en rouge, de six pieds de longeur, couronné d’une girouette peinte en vert, et ornée d’une grosse boule de même couleur que le bâton, se coulait dans les interstices des branches de bouquet, et, une fois cloué à l’arbre, comterstices des branches du bouquet, et, une fois cloué à l’arbre, complétait la toilette du mai. Il °st aussi nécessaire d’ajouter que da forts coins de bois, enfoncés dans l’arbre de distance en distance, en facilitaient l’ascension, et servaient aussi de points d’appui aux élamperches usitées pour élever le mai.
Un coup de fusil, tiré à la porte principale du manoir, annonça que tout était prêt. À ce signal, la famille d'Haberville s’empressa de se réunir dans le salon, afin de recevoir la députation que cette détonation faisait attendre. Le seigneur d’Haberville prit place sur un grand fauteuil; la seigneuresse s’assit à sa droite, et son fils
(1) Bélanger de ia croix, ainsi nommé à l’occasion d’un calvaire situé devant sa porte. Ces sortes de surnoms sont encore très communs dans nos
campagnes, et sont donnés le plus souvent pour distinguer un membre d’une famille des antres membres du même nom.
Jules à sa gauche. Mon oncle Raoul, debout et appuye sur son épée, se plaça en arrière du premier groupe, entre madame Louise de Beaumont et Blanche, assises sur de modestes cha'ses. Arché se tint debout à gauche de la jeune seigneuresse. lls étaient à peine placés, que deux vieillards, introduits par le majordome José, s’avancèrent vers le seigneur d’Haberville, et, le saluant avec cette politesse gracieuse, naturelle aux anciens Canadiens, lui demandèrent la permission de planter un mai devant sa porte. Cette permission octroyée, les ambassadeurs se retirèrent et communiquèrent à la foule le succès de leur mission. Tout le monde alors s’agenouilla pour demander à Dieu de les préserver de tout accident pendant cette journée (1). Au bout d’un petit quart d’heure, le mai s’éleva avec une Jenteur majestueuse au-dessus de la foule, pour dominer ensuite de sa tête verdoyante tous les édifices qu l’environnaient. Quelques minutes suffirent pour le consolider.
Un second coup de feu annonça une nouvelle ambassade; les deux mêmes vieillards, avec leurs fr ‘ils au port d’arme, et accompagnés de deux des principaux habitants portant, l’un, sur une assiette de faïence, un petit gobelet d’une nuance verdâtre de deux pouces de hauteur, et l’autre, une bouteille d’eau-de-vie, se présentèrent, introduits par l’indispensable José, et prièrent M. d’Haberville de vouloir bien venir recevoir le mai qu’il avait eu la bonté d'accepter. Sur la réponse gracieusement affirmative de leur seigneur, un des vieillards ajouta:
—Plairait-il à notre seigneur d’arroser le mai avant de le noircir?
Et sur ce, il lui présenta un fusil d’une main, et de l’autre un verre d’eau-de-vie.
—Nous allons l’arroser ensemble, mes bons amis, dit M. d’Haberville en faisant signe à José, qui, se tenant à une distance respectueuse avec quatre verres sur un cabaret remplis de la même liqueur généreuse, s’empressa de la leur offrir. Le seigneur, se levant alors, trinqua avec les quatre députés, avala d’un trait leur verre d’eau-de-vie, qu’ii déclara excellente, et, prenant le fusil, s’achemina vers la porte, suivi de tous les assistants.
Aussitôt que le seigneur d’Haberville parut sur le seuil de la porte, un jeune homme, montant jusqu’au sommet du mai avec l’a. gilité d’un écureuil, fit faire trois tours à la girouette en criant: Vive le roil vive le seigneur d’'Haberville! Et toute la foule répéta de toute la vigueur de ses poumons: Vive le roi! vive le seigneux d'Haberville! Pendant ce temps, le jeune gars descendait avec la même agilité, en coupant avec un casse-tête, qu’il tira de sa ceir. ture, tous les coins et jalons du mai.
Dès que le seigneur C’Haberville eut noirci le mai en déchar.
(1) Cette pieuse coutume des habitants de faire une prière avant de commencer un ouvrage qui peut les exposer à quelque danger, tel que l'érection du comble d’un édifice, etc., existe encore de nos jours. C’est un spectacle CARRE de les voir se découvrir, s’agenouiller, et d’entendre un vieillard
ter, à voix haute, des prières auxquelles les autres répondent,
geant deseus son fusil chargé à poudre, on présenta successivement un fusil à tous les membres de sa famille, en commençan jar la seigneuresse ; et les femmes firent le coup de fusil comme les hommes (1).
Ce fut ensuite un feu de joie bien nourri qui dura une bonne demi-heure. On aurait pu croire le manoir assiégé par l’ennemi. Le malheureux arbre, si blanc avant cette furieuse attaque, semblait avoir été peint subitement en noir, tant était grand le zèle de chacun pour lui faire honneur. En effet, plus il se brûlait de poudre, plus le compliment était supposé flatteur pour celui auquel Je mai était présenté.
Comme tout plaisir prend fin, même celui de jeter sa poudre au went, M. d'Haberville profita d’un moment où la fusillade semblait se ralentir, pour inviter tout le monde à déjeuner. Chacun s’empressa alors de décharger son fusil pour faire un adieu temporaire au pauvre arbre, dont quelques éclats jonchaient la terre; et tout rentra dans le silence (2).
Le seigneur, les dames et une douzaine des principaux habitants choisis parmi les plus âgés, prirent place à une table dressée dans la salle à manger habituelle de la famille. Cette table était couverte des mets, des vins et du café qui composaient un déjeuner canadien de la première société; on y avait aussi ajouté, pour satisfaire le goût des convives, deux bouteilles d'excellente eau-de-vie et des galettes sucrées en guise de pain (3).
Il n’y avait rien d’offensant pour les autres convives exclus de cette table; ils étaient fiers, au contraire, des égards que l’on avait pour leurs parents et amis plus âgés qu’eux.
La seconde table dans la chambre voisine, où trônait mon oncle Raoul, était servie comme l’aurait été celle d’un riche et ostentateur habitant en pareilles circonstances. Outre l’encombrement de viandes que le lecteur connaît déjà, chaque convive avait près de son assiette la galette sucrée de rigueur, un croquecignole, une tarte de cinq pouces de diamètre, plus forte en pâte qu’en confiture, ét de l’eau-de-vie à discrétion. Il y avait bien sur la table quelques bouteilles de vin auxquelles personne ne faisait attention: ça ne grattait pas assez le gosier, suivant leur expression énergique. Ce vin avait été mis plutôt pour les voisines et les autres femmes occupées alors à servir, qui remplaceraient les hommes après leur
1) Les Canadiennes, sans cesse exposées aux surprises des sauvages, sagaient au besoin se servir des armes à feu.
(2) Cette coutume de mutiler les mais, qui existait pendant l’enfance de l’auteur, a cessé lorsque les habitants leur substituèrent ensuite les beaux mâts, équarris sur huit faces, dont quelques-uns subsistent encore aujourd’hui,
(3) T1 fallait prier et supplier pour obtenir du pain à la table d’un riche üabitant, un jour de noces ou de festin: la réponse était toujours: Mais, mon sieur, la galette est pourtant meilleure que le pain.
départ. Josephte prenait un verre ou deux de vin sans se faire prier, maïs après le petit coup d’appétit usité.
A la troisième table, dans la vaste cuisine, présidait Jules, aidé de son ami Arché. Cette table à laquelle tous les jeunes gens de la fête avaient pris place, était servie exactement comme celle de mon oncle Raoul. Quoique la gaieté la plus franche régnât aux deux premières tables, on y observait néanmoins un certain décorum; mais, à celle du jeune seigneur, surtout à la fin du repas qui se prolongea tard dans la matinée, c’était un brouhaha à ne plus s’entendre parler.
Le lecteur se trompe fort s’il croit que le malheureux mai jouissait d’un peu de repos après les assauts meurtriers qu’il avait déjà reçus; les convives quittaient souvent les tables, couraient décharger leurs fusils, et retournaient prendre leurs places après cet acte
e courtoisie.
Au commencement du dessert, le seigneur d'Haberville, accompagné des dames, rendit visite aux convives de la seconde et de la troisième table, où ils furent reçus avec de grandes démonstrations de joie. On dit un mot affectueux à chacun; le seigneur but à la santé des censitaires, les censitaires burent à sa santé et à celle de sa famille, au milieu des détonations d’une vingtaine de coups de fusil que l’on entendait au dehors.
Cette cérémonie terminée, M. d'Haberville, de retour à sa table, fut prié de chanter une petite chanson, à laquelle chacun se prépara à faire chorus.