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LE MANOIR D'HABER\V'LLE

Au moral, le seigneur d'Haberville possédait toutes les qualités quai distinguaient les anciens Canadiens de noble race. Il est vrai aussi que, de ce côté, un moraliste lui aurait reproché d’être vindicatif: il pardonnait rarement une injure vraie ou même supposée.

Madame d’Haberville, b:ne et sainte femme, âgée de trente-six ans, entrait dans cette se nûe période de beauté que les hommes préfèrent souvent à celle de la première jeunesse. Blonde, et de taille moyenne, tous ses traits étaient empreints d’une douceur angélique. Cette excellente femme ne semblait occupée que d’un seul objet: celui de faire le bonheur de tous ceux qui avaient des rapports avec elle. Les habitants l’appelaient, dans leur langage naïf, la dame achevée.

Mademoiselle Blanche d'Haberville, moins âgée que son frère Jules, était le portrait vivant de sa mère, mais d’un caractère plutôt mélancolique que gai. Douée d’une raison au-dessus de son âge, elle avait un grand ascendant sur son frère, dont elle réprimait souvent la fougue d’un seul regard suppliant.

Cett: jeune fille, tout en paraissant concentrée en elle-même, pouva.. faire preuve dans l’occasion d'une énergie surprenante.

Madame Louise de Beaumont, sœur cadette de madame d’Haberville, ne s'était jamais séparée d’elle depuis son mariage. Riche et indépendante, elle s’était néanmoins vouée à la famille de sa sœur aînée, pour laquelle elle professait un culte bien touchant. Préte à partager leur bonheur, elle l’était aussi à purtager leurs peines, «i la main cruelle du malheur s’appesantissait sur eux.

Le lieutenant Raoul d’Haberville, ou plutôt le chevalier d’'Haberville que tout le monde appelait “ mon oncle Raoul,” était le frère cadet du capitaine; moins âgé de deux ans que lui, il n’en accusait pas moins dix ans de plus. C’était un tout petit homme que “ mon oncle Raoul,” à peu près aussi large que haut, et marchant à l’aide d’une canne; il aurait été très laid, même sans que son visage eût été couturé par la petite vérole. Il est bien difficile de savoir d’où lui venait ce sobriquet. On dit bien d’un homme, il a l'air d’un père, il a l’encolure d’un père, c’est un petit père; mais on ne dit jamais de personne qu’il a l’air ou la mine d’un oncle. Toujours est-il que le lieutenant d'Haberville était l’oncle de tout le monde, se: ‘oldats mêmes, lorsqu'il était au service, l’appelaient, à son insu, * mon oncle Raoul.” Tel, si toutefois on seut comparer les petites choses aux grandes, Napoléon n’étai: nour ses grognards que “ le petit capr- d.”

Mon oncle Raoul était l’homme lettré de la famille d'Haberville; et partant assez pédant, comme presque tous les hommes qui sont en rapports journaliers avec des personnes moins instruites qu’eux. Mon oncle Raoul, le meilleur enfant du monde, quand on faisait ses volontés, avait un petit défaut, celui de croire termement qu’il avait toujours raison; ce qui le rendait très irascible avec ceux qui ne partageaient pas son opinion.

Mon oncle Raoul se piquait de bien savoir le latin, dont il lâchait souvent quelques bribes à la tête des lettrés et des ignorants. C’é-

taient des discussions sans fin avec le curé de la paroisse, sur nn vers d'Hlorace, d'Uvide ou de Virgile, ses auteurs favoris. Le curé d’une humeur douce et pacifique, cédait presque toujours, de guerre lasse, à son terrible antagoniste. Mais mon oncle Raoul se piquait aussi d’être un grand théologien, ce qui mettait le pauvre curé dans un grand embarras. 11 tenait beaucoup à l’âme de son omi, assez mauvais sujet pendant sa jeunesse, et qu’il avait eu beaucoup de peine à mettre dans la bonne voie. Il lui fallait pourtant céder quelquefois des points peu essentiels au salut du cher oncle, crainte de l’exaspérer. Mais dans les points importants, il appelait à son secours Blanche, qui était l’idole de son oncle.

—Comment, mon ch:+ oncle, disait-elle en lui faisant une caresse, n’êtes-vous pas Géjà assez savant, sans empiéter sur les attributs de notre bon pasteur? Vous triomphez sur tous les autres points de discussion, ajoutait-elle en regardant finement le bon curé: soyez donc généreux, et laissez-vous convaincre sur des points qui sont spécialement du ressort des ministres de Dieu.

Et comme mon oncle Raoul ne discutait que pour le plaisir de la controverse, la paix se faisait aussilôt entre les parties belligérantes.

Ce n’était pas.un personnage de minime importance que mon oncle Raoul; c’était, au contraire, à certains égards, le personnage le plus important du manoir, depuis qu’il était retiré de l’armée, car le capitaine, que le service militaire obligeait à de longues absences, se reposait entièrement sur lui du soin de ses affaires. Ses occupations étaient certes très nombreuses: il tenait les livres de recettes et de dépenses de la famille; il retirait les rentes de la seigneurie, régissait la ferme, se rendait tous les dimanches à la messe, beau temps ou mauvais temps, pour y recevc:r l’eau bénite en l’absence du scigneur de la paroisse; et, entre autres menus devoirs qui lui incombaient, il tenait sur les fonts du baptême tous les enfants premiers-nés des censitaires de la seigneurie, honneur qui appartenait de droit à son frère aîné, mais dont celui-ci se déchargeait en faveur de son frère cadet (1).

Une petite scène donnera une idée de l’importance de mon oncie Raoul, dans les occasions solennelles.

Transportons-nous au mois de novembre, époque à laquelle les rentes seigneuriales sont échues.

Mon oncle Raoul, une longue plume d’oie fichée à l’oreille, est assis majestueusement dans vn grand fauteuil, près d’une table recouverte d’un tapis de drap vert, sur laquelle repose son épée. Il

(1) Malheur au seigneur qui accentait. d'être le parrain d'un sen] des enfants de ses censitaires: il lui fallait ensuite continr'er à se charger de ce fardeau, pour ne point faire de jaloux. L'auteur se trouvait, le premier jour de l’an, chez un seigneur qui reçut, après l'office du matin, la visite d’une centaine de ses filleuls.

Le parrain fournissait toute la boisson qui se buvait au festin du comnérage, ainsi que celle que buvait la mère de l'enfant nouveau-né, pendant sn maladie, le vin et l’enn-de-vie étant considérés comme un reinède infaillilie pour les femmes en couche,

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prend un air sévère lorsque le censitaire se présente, sans que cet appareil imposant intimide pourtant le débiteur accoutumé à ne payer ses rentes que quand ça lui convient: tant est indulgent le scigneur d'Haberville envers ses censitaires.

Mais, comme mon oncle Raoul tient plus à la forme qu’au fond, qu’il préfère l’apparence du pouvoir au pouvoir même, il aime que tout se passe avec une certaine solennité.

—Comment vous portez-vous, mon....mon.... lieutenant? dit le censitaire, habitué à l’appeler toujours mon oncle, à son insu.

—Bien, et toi; que me veux-tu? répond mon oncle Raoul d’un air important.

—Je suis venu vous payer mes rentes, mon.... mon officier; mais les temps sont si durs, que je n’ai pas d'argent, dit Jean-Baptiste en secouant la tête d’un air convaincu.

Nescio vos ! s’écrie mon oncle Raoul en grossissant la voix : reddile que sunt Cœsaris Uæsari.

—C'est bien beau ce que vous dites-là, mon.... mon.... capitaine; si beau que je n’y comprends rien, fait le censitaire.

—C’est du latin, ignorant! dit mon oncle; et ce latin veut dire: payez légitimement les rentes au seigneur d’Haberville, à peine d’être traduit devant toutes les cours royales, d’être condamné en première et seconde instance à tous dépens, dominages, intérêts et loyaux coûts.

—Ça doit pincer dur, les royaux coups, dit le censitaire.

—Tonnerre! s’écrie mon oncle Raoul en élevant les yeux vers le ciel.

—Je veux bien croire, mon.... mon seigneur, que votre latin me menace de tous ses châtiments; mais j’ai eu le malheur de perdre ma pouliche du printemps.

—Comment, drôle! tu veux te soustraire, pour une chétive bête de six mois, aux droits scigneuriaux établis par ton souverain, et aussi solides que les montagnes du nord, que tu regardes, le sont sur leurs bases de roc. Quos ego!....(1).

—Je crois, dit tout bas le censitaire, qu’il parle algonquin pour m’effrayer.

Et puis haut:

—C’est que, voyez-vous, ma pouliche, dans quatre ans, sera, à ce que disent tous les maquignons, la plus fine trotteuse de la côte du sud et vaudra cent francs comme un sou.

— Allons, va-t’en à tous les diables! répond mon oncle Raoul, et dis à Lisette qu’elle te donne un bon coup d’eau-de-vie pour te consoler de la perte de ta pouliche. Ces coquins! ajoute mon oncle Raoul, boivent plus de notre eau-de-vie qu’ils ne paient de rentes.

L’habitant, en entrant dans la cuisine, dit à Lisette en ricanant:

(1) Ces droits scigneuriaux, si solides, ont croulé dernièrement sous la pression influente d’une multitude de censitaires contre leurs seigneurs, et aux cris de: fiat justitia! ruei cœlum! Pauvre ciel! il y a longtemps qu'ii se serait écroulé au cri de fiat justilia, s'il n’eñt été plus solide que les institutions humaines.

—J’ai eu une rude corvée avec mon oncle Raoul; il m’a même menacé de me faire donner des coups royaux par la justice.

Comme mon oncle Raoul était très dévot à sa manière, il ne man-

uait jamais de réciter son chapelet et de lire dans son livre Ep journellement; mais aussi, par un contraste assez singulier, il employait ses loisirs à jurer, avec une verve peu édifiante, contre messieurs les Anglais, qui lui avaient cassé une jambe à la prise de Louisbourg: tant cet accident, qui l’avait obligé à renoncer à la carrière des armes, lui était sensible.

Lorsque les jeunes gens arrivèrent en face du manoir, ils furent surpris du spectacle qu’il offrait. Non seulement toutes les chambres étaient éclairées, mais aussi une partie des autres bâtisses. C’était un mouvement inusité, un va-et-vient extraordinaire. Et, comme toute la cour se trouvait aussi éclairée par ce surcroît de lumières, ils distinguèrent facilement six hommes, armés de haches et de fusils, assis sur un arbre renversé.

—Je vois, dit Arché, que le seigneur de céans a mis ses gardes sous les armes, pour faire honneur à notre équipage, comme je l'avais prédit.

José, qui n’entendait pas le badinage sur ce sujet, passa sa pipe du côté droit au côté gauche de sa bouche, murmura quelque chose entre ses dents, et se remit à fumer avec fureur.

—Il m'est impossible d’expliquer, dit Jules en riant, pourquoi les gardes de mon père, comme tu leur fais l’insigne honneur de les appeler, sont sous les armes: à moins qu’ils ne craignent ume surprise de la part de nos amis les Iroquois; mais avançons, et nous saurons bien vite le mot de l’énigme.

Les six hommes se levèrent spontanément à leur entrée dans la cour, et vinrent souhaiter la bienvenue à leur jeune seigneur et à son ami.

—Comment, dit Jules en leur serrant la main avec affection: c’est vous, père Chouinard! c’est toi, Julien! c’est toi, Alexis Dubé! c’est vous, père Tontainel et c’est toi, farceur de François Maurice! moi qui croyais que profitant de mon absence, la paroisse s'était réunie en masse pour te jeter dans le fleuve Saint-Laurent, comme récompense de tous les tours diaboliques que tu fais aux gens paisibles.

—Notre jeune seigneur, dit Maurice, a toujours le petit mot pour rire; mais, 8i l’on noyait tous ceux qui font endiabler les autres, il y en aurait un qui aurait bu depuis longtemps à la grande tasse,

— Tu orolul reprit Jules en riant; ça vient peut-être du mauvais lait que j'ul sucé; car rappelle-toi bien que c’est ta chère mère qui m'a nourri. Mais parlons d'autre chose. Que diable faites-vous tous ici à cette heure? Bâillez-vous à la lune et aux étoiles?

—Nous sommes douze, dit le père Chouinard, qui faisons, à tour de relève, la garde du mai que nous devons présenter demain à votre cher père: six dans la maison qui se divertissent, et nous qui faisons le premier quart.

—J’aurais cru que le mai se serait bien gardé tout seul: je ne

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pense pas le monde assez fou que de laisser un bon lit pour le plaisir de s'éreinter à traîner cette vénérable masse; tandis qu'il y a du bois à perdre à toutes les portes.

—Vous n’y êtes pas, notre jeune seigneur, reprit Chouinard: il y a toujours, voyez-vous, des gens ja oux de n'être pas invités à la fête du mai; si bien que pas plus turd que l’année dernière des guerdins (gredins), qui avaient été pris de rester chez eux, eurent l’audace de scier, pendant la nuit, le 1rai que les habitants de Sainte-Anne devaient présenter le lendemüiu au capitaine Resse, Jugez quel affront pour le pauvre monde, quand ils arrivèrent, le nu de voir leur bel arbre bon tout au plus à faire du bois de poêle

Jules ne put s'empêcher de rire aux éclats d’un tour qu’il appréciait beaucoup.

—Riez tant que vous voudrez, dit Tontaine, mais c’est pas toujours être chrétien que de faire de pareilles farces. Vous comprenez, ajouta-t-il d’un ton sérieux, que ce n’est pas qu’on craigne un tel affront pour notre bon seigneur; mais, comme il y a toujours des chétifs partout, nous avons pris nos précautions en cas d’averdingles (avanies).

—Je suis un pauvre homme, fit Alexis Dubé; mais je ne voudrais pas pour la valeur de ma terre, qu’une injure semblable fût faite à notre capitaine.

Chacun parla dans le même sens; et Jules était déjà dans les bras de sa famille, que l’on continuait à pester contre les gredins, les chétifs imaginaires, qui auraient l’audace de mutiler le mai de pr (r qu’on se proposait d'offrir le lendemain au seigneur d’Haberville, 11 est à supposer que les libations et le réveillon pendant la veillée du mai, ainsi que l’ample déjeuner à la fourchette du lendemain, ne manquaient pas de stimuler le zèle dans cette circonstance,

—Viens, dit Jules à son ami après le souper: viens voir lés apprêts qui se font pour le repas du matin des gens du mai. Comme ni toi, ni moi, n’avons eu l’avantage d’assister à ces fameuses noces du riche Gamache, qui réjouissaient tant le cœur de ce gourmand Sancho Pança, ça pourra, au besoin, nous en donner ume idée.

Tout était mouvement et confusion dans la cuisine où ils entrèrent d’abord: les voix rieuses et glapissantes des femmes se m6laient à celles des six hommes de relai occupés à boire, à fumer ét # les agacer. Trois servantes, armées chacune d’une poêle à frire, faisaient, ou, suivant l’expression reçue, tournaient des crêpes au feu d’une immense cheminée, dont les flammes brillantes enluminaient à la Rembrandt ces visages joyeux, dans toute l’étendue de cette vaste cuisine. Plusieurs voisines, assises à une grande table, versaient avec une cuillère à pot, dans les poêles, à mesure qu’elles étaient vides, la pâte liquide qui servait à confectionner les crêpes; tandis que d’autres les saupoudraient avec du sucre d'érable à mesure qu’elles s’entassaient sur des plats, où elles formaient déjà des rvramides respectables. Une grande chaudière, à moitié pleine de saindoux frémissant sous l’ardeur d’un f urneau, recevait les crogue-

cignoles (1) que deux cuisinières y déposaient et retiraient sans cesse.

Le fidéle José, l'âme, le majordome du manoir, semblait se multiplier dans ces occasions solennelles.

Assis au bout d’une table, capot bas, les manches de la chemise retroussées jusqu'aux coudes, son éternel couteau plombé à la main, il hachait avec fureur un gros pain de sucre d'érable, tout en activant deux autres domestiques occupés à la même besogne. 1l courait ensuite chercher la fine fleur et les œufs, à mesure que la pâte diminuait dans les bassins, sans oublier pour cela la table aux rafraîchissements, afin de s’assurer qu’il n’y manquait rien, et un peu aussi pour Praha un coup avec ses amis.

Jules et Arché passèrent de la cuisine à la boulangerie où l’on retirait une seconde fournée de pâtés en forme de croissants, longs de quatorze pouces au moins: tandis que des quartiers de veau et de mouton, des socs et côtelettes de porc frais, des volailles de toute espèce, étalés sur des casseroles, n’attendaient que l’appoint du four pour les remplacer. Leur dernière visite fut à la buanderie, où cuisait, dans un chaudron de dix gallons, la fricassée de porc frais et de mouton, qui faisait les délices surtout des vieillards dont la mâchoire menaçait ruine.

—Ah çà! dit Arché, c’est donc un festin de Sardanapale, de mémoire assyrienne! un festin qui va durer six mois!

—Tu n’en as pourtant vu qu’une partie, dit Jules; le dessert est à l’avenant. Je croyais, d’ailleurs, que tu étais plus au fait des usages de nos habitants. Le seigneur de céans serait accusé de lésinerie, si, à la fin du repas, la table n’était aussi encombrée de mets que lorsque les convives y ont pris place. Lorsqu’un plat sera vide, ou menacera une ruine prochaine, tu le verras aussitôt remplacé par les servants ( ).

—J’en suis d'autant plus surpris, dit Arché, que vos cultivateurs sont généralement très économes, plutôt portés à l’avarice qu’autrement; alors comment concilier cela avec le gaspillage qui doit se faire, pendant les chaleurs, des restes de viandes qu’une seule famille ne peut consommer (3) ?

(1) Uroquectgnules, beignets à plusieurs branches, essentiellement canadiens. La cuisinière passe les doigts entre les branches, pour les isoler, avant de les jeter dans le saindoux bouillant,

( ) Cet usage était universellement répandu parmi les habitants riches, ou

qui aspiraient à le Jereire, ainsi que parmi les riches bourgeois des villes.

première classe de la société encombrait aussi ses tables dans les grandes occasions, mais non À cet excès.

(3) Les anciens habitants dépensaient un sou avec plus de répugnance que leurs descendants un louis, de nos jours. Alors riches pour la plupart, ils ignoraient néanmoins le luxe: le produit de leurs terres suffisait À tous leurs besoins. Un riche habitant, s’exécutant pour l’occasion, achetait à sa fille, en la mariant, nne rohe d’indienne, des bas de coton et des souliers, chez les boutiquiers: laquelle toilette pas-ait souvent aux petits-enfants de la mariée,

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—Nos habitants, dispersés à distance les uns des autres sur toute l'étendue de la Nouvelle-France, et partant privés de marchés, ne vivent, pendant le printemps, l'été et l'automne que de salaisons, pain et laitage, et, à part les cas exceptionnels de noces, donnent très rarement ce qu’ils appellent un festin pendant ces saisons. Il se fait, en revanche, pendant l'hiver, une grande consommation de viandes fraîches de toutes espèces; c’est bombance générale: l’hospitalité est poussée jusqu’à ses dernières limites, depuis Noël jusqu’au carême. C’est un va-et-vient de visites continuelles pendant ce temps. Quatre ou cinq carrioles contenant une douzaine de personnes arrivent; on dételle aussitôt les voitures, après avoir prié les amis de se dégrayer (dégréer) (1); la table se dresse, et, à l'expiration d’une heure tout au plus, cette même table est chargée de viandes fumantes.

, +4 habitants, fit Archf, doivent alors posséder la lampe d’Aadin

—‘Tu comprends, dit Jules, que s’il leur fallait les apprêts de nos maisons, les femmes d’habitants, étant pour la plupart privées de servantes, scraient bien vite obligées de restreindre leur hospitalité, ou inême d’y mettre fin; mais il n’en est pas ainsi: elles jouissent même de la société sans guère plus de trouble que leurs maris (2). La recctte en est bien simple: elles font cuire de temps à autre, dans leurs moments de loisir, deux ou trois fournées de différentes espèces de viandes, qu’elles n’ont aucune peine à conserver dans cet état, vu la rigueur de la saison. Arrive-t-il des visites, il ne s’agit alors que de faire réchauffer les comestibles sur leurs poëles toujours chauds à faire rôtir un bœuf pendant cette époque de l’année: les habitants détestent les viandes froides.

C’est un vrai plaisir, ajouta Jules, de voir nos Canadiennes, toujours si gaies, préparer ces repas improvisés: de les voir toujours sur un pied ou sur l’autre, tout en fredonnant une chanson, ou se mêlant à la conversation, courir de la table qu’elles dressent à leurs viandes qui menacent de brûler, et, dans un tour de main, remédier à tout; de voir Josephte s’assecir avec les convives, se lever vingt fois pendant le repas, s’il est nécessaire pour les servir, chanter sa chanson, ct finir par s’amuser autant que les autres (3).

( ) Dégrayer (dégréer): ce terme, emprunté à la marine, est encore en usage dans les campagnes. Dégrayez-vous, dit-on, c’est-à-dire ôtez votre redingote, ete. Quelle offre généreuse d’hospitalité que de traiter un ami comme un navire que l’on met en hivernement! Cette expression vient de nos ancêtres normands, qui étaient de grands marins.

(2) Les femmes de cultivateurs avaient rarement des servantes autrefois: elles en ont souvent de nos jours.

(8) Jorephte, sobriq'iet quo les gens de villes donnent aux femmes des cultiveteurs.

Lra mouvaises récoltes de 16, depui: trente ans, ct surtout les sociétés de temp£rance, ont en grando partic mis fin à cette hospitalité par trop dispendiese.

Tu me diras, sans doute, que ces viandes réchauffées perdent beaucoup de leur acabit; d’accord pour nous qui sommes habitués à vivre d’une manière différente; mais comme l’habitude est une seconde nature, nos habitants n’y regardent pas de si près; et, comme leur goût n’est pas vicié comme le nôtre, je suis certain que leurs repas, arrosés de quelques coups d’eau-de-vie, ne leur laïssent rien à envier du côté de la bonne chère. Mais, comme nous aurons à revenir sur ce sujet, allons maintenant rejoindre mes parents qui doivent déjà s’impatienter de notre absence, que je considère comme autant de temps dérobé à leur tendresse. J’ai cru te faire plaisir en t’initiant davantage à nos mœurs canadiennes de la campagne, que tu n’as jamais visitée pendant l’hiver.

La veillée se prolongea bien avant dans la nuit: on avait tant de choses à se dire! Et ce ne fut qu'après avoir reçu la bénédiction de son père, et embrassé tendrement ses autres parents, que Jules se retira avec son ami, pour jouir d’un sommeil dont ils avaient tous deux grand besoin après les fatigues de la journée.

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