CHÊNEDOLLÉ
Les deux mois que Jules devait passer avec sa famille, avant son départ pour l’Europe, étaient déjà expirés, et le vaisseau dans lequel il avait pris passage devait faire voile sous peu de jours. De Locheill était à Québec, occupé aux préparatifs d’un voyage qui, en moyenne, ne devait pas durer moins de deux mois. Il fallait d’amples provisions, et monsieur d’Haberville avait chargé de ces soins le jeune Ecossais, tandis que de leur côté la mère et la sœur de Jules encombraient les valises des jeunes gens de toutes les douceurs que leur tendresse prévoyante pouvait leur suggérer. Plus approchait le temps d’une séparation qui pouvait être éternelle, plus Jules était empressé auprès de ses bons parents, qu’il ne quittait guère. 11 leur dit cependant un jour:
—J’ai promis, comme vous savez, au bon gentilhomme, d’aller coucher chez lui avant mon départ pour l’Europe; je serai de retour demain au matin pour déjeuner avec vous.
Ce disant, il prit son fusil, et s’acheinina vers la forêt, tant pour chasser que pour abréger la route.
Monsieur d’Egmont, que tout le monde appelait “ le bon gentilhomme,” habitait une maisonnette située sur la rivière des Trois- Saumons, à environ trois quarts de lieue du manoir. Il vivait là avec un fidèle domestique qui avait partagé sa bonne et sa mauvaise fortune. André Francœur était du même âge que son maître, et son frère de lait; compagnon des jeux de son enfan:e, plutôt son ami, son confident, que son valet de chambre dan: un âge plus avancé, André Francœurs avait trouvé aussi naturel de s'attacher à lui lorsque la main de fer du malheur l’eut étreint, que lorsqu’en
jusqu’à sur m'a humble grande s à me nain de
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ses jours prospères, il le suivait dans ses parties de plaisir, et recevait les cadeaux dont le comhlait sans cesse son bon et généreux maître.
Le bon gentilhomme et son domestique vivaient alors d’une petite rente, produit d’un capital qu’ils avaient mis en commun. On pouvait même dire que les épargnes du valet surpassaient celles du maître, provenant d’une petite pension alimentaire que lui faisait sa famille Jorsqu’il vivait en France. Etait-ce bien honorable à monsieur d'Egmont de vivre en partie des épargnes de Francœur? chacun répondra non; mais le bon gentilhomme raisonnait autrement:
—J’ai été riche autrefois, j’ai dépensé la plus grande partie de ma fortune à obliger mes amis, j’ai répandu mes bienfaits sur tous les hommes indifféremment, et mes nobles amis ne m’ont payé que d’ingratitude. André seul s’est montré reconnaissant; André seul m’a prouvé qu’il avait un noble cœur: je puis donc, sans manquer à la délicatesse, associer ma fortune à la sienne, comme je l’eusse fait avec un homme de mon rang, s’il s’en fût trouvé un seul, un seul assez générer vour imiter mon valet; d’ailleurs, au dernier vivant la succession.
Lorsque Jules arriva, le bon gentilhomme était occupé à sarcier un carré de laitues dans son jardin. Tout à sa besogne, il ne vit point son jeune ami, qui, appuyé sur l’enclos, le contemplait en silence en écoutant son monologue.
—Pauvre insecte! disait le bon gentilhomme, pauvre petit insecte! j’ai eu le malheur de te blesser, et voilà que les autres fourmis, naguère tes amies, se précipitent sur toi pour te dévorer. Ces petites bêtes sont donc aussi cruelles que les hommes. Je vais te secourir: et vous, mesdames les fourmis, merci de la leçon; j'ai meilleure opinion maintenant de mes semblables.
—Pauvre misanthrope! pensa Jules; il faut donc qu’il ait bien souffert, ayant une âme si sensible.
Et, se retirant alors sans bruit, il entra par la porte du jardin.
Monsieur d’Egmont poussa un cri de joie en voyant son jeune ami, et l’embrassa avec affection: il l’avait vu élever, et l’aimait comme son fils. Quoiqu'il eût constamment refusé, depuis trente ans qu’il vivait dans la seigneurie du capitaine d’Haberville, de venir vivre au manoir, avec son fidèle domestique, il y faisait cependant de fréquentes visites, qui duraient souvent au delà d’une semaine, surtout en l’absence des étrangers; car, sans éviter positivement la société, il avait trop souffert dans ses rapports avec les hommes de sa classe, pour se mêler cordialement à leurs joics bruyantes.
Monsieur d'Egmont, quoique pauvre, ne laissait pas de faire beaucoup de bien: il consolait les affigés, visitait les malades, les soignait avec des simples, dont ses études botaniques lui avaient révélé les vertus secrètes; et, si ses charités n'étaient pas abondantes, elles étaient distribuées de si bon cœur, avec tant de déli-
catesse, que les pauvres en étaient plus touchés que de celles plus considérables de bien des riches. On semblait en conséquence avoir oublié son nom pour ne l’appeler que le bon gentilhomme,
Lorsque monsieur d'Egmont et son jeune ami entrèrent dans la maison après une courte promenade aux alentours, André mettait sur la table un plat de truites de la plus belle apparence et un plat de tourtes à la crapaudine couvertes de cerfeuil cru.
—C’est un souper peu dispendieux, dit le bon gentilhomme; j’ai pris les truites moi-même, devant ma porte, il y a une heure environ, André a tué les tourtes ce matin au soleil levant, dans cet arbre sec à demi-portée de fusil de ma maison: tu vois que, sans être seigneur, j’ai vivier et colombier sur mon domaine. Maintenant une salade de laitue à la crème, une jatte de framboises, une bouteille de vin: et voilà ton souper, Jules, mon amil
—-Et jamais vivier et colombicr, dit celui-ci, n’auront fourni un meilleur repas à un chasseur affamé.
Le repas fut très gai, car Monsieur d’Egmont semblait, malgré son grand âge, avoir retrouvé la gaieté de sa jeunesse, pour fêter son jeune ami. Sa conversation, toujours amusante, était aussi très instructive; car, s’il avait beaucoup pratiqué les hommes dans sa jeunesse, il avait aussi trouvé dans l’étude une distraction à ses malheurs.
—Comment trouves-tu ce vin? dit-il à Jules, qui, mangeant comme un loup, avait déjà avalé quelques rasades.
—Excellent, sur 110n honneur.
—Tu es connaisseur, mon ami, reprit Monsieur d’Egmont; car, si l’âge doit améliorer les hommes et le vin, celui-ci doit être bien bon, et moi je devrais arriver à la perfection, car me voilà bien vite nonagénaire.
—Aussi, dit Jules, vous appelle-t-on le bon gentilhome.
—Les Athéniens, mon fils, bannissait Aristide en l’appelant le juste. Mais laissons les hommes et parlons du vin: j’en bois rarement moi-même; j'ai appris à m’en passer comme de bien d’autres objets de luxe inutiles au bien-être de l’homme, et je jouis encore d'une santé parfaite. (Ce vin, que tu trouves excellent, est plus vieux que toi: son âge serait peu pour un homme; c’est beaucoup pour du vin. Ton père m’en envoya un panier le jour de ta naissance; car il était si heureux, qu’il fit des cadeaux à tous ses amis. Je l’ai toujours conservé avec beaucoup de soin, et je n’en donne que dans les rares occasions comme celle-ci. A ta santé, mon cher fils; succès à toutes tes entreprises, et lorsque tu seras de retour dans la Nouvelle-France, promets-moi de venir souper ici et boire une dernière bouteille de ce vin, que je garderai pour toi.
Tu me regardes avec étonnement; tu crois qu’il est probable qu’à ton retour j'aurai depuis longtemps payé cette dernière dette que le débiteur le plus récalcitrant doit à la nature! Tu te trompes, mon cher fils; un homme comme moi ne meurt pas. Mais, tiens, nous avons maintenant fini de souper; laissons la table du festin, et allons nous asseoir sub legmine fagi, c’est-à-dire, au pied de ce
superbe noyer, dont les branches touffues se mirent dans les eaux limpides de cette charmante rivière.
Le temps était magnifique: quelques rayons de la lune, alors dans son plein, se jouaient dans l’onde, à leurs pieds. Le murmure de l’eau faisait seul diversion au calme de cette belle nuit canadienne. Monsieur d'Egmont garda le silence pendant quelques minutes, la tête penchée sur son sein; et Jules, respectant sa rêverie, se mit à tracer eur le sable, avec son doigt, quelques lignes géométriques.
—J’ai beaucoup désiré, mon cher Jules, dit le bon gentilhomme, de m’entretenir avec toi avant ton départ pour l’Europe, avant ton entrée dans la vie des hommes. Je sais bien que l’expérience d'autrui est peu profitable, et qu’il faut que chacun paie le tribut de sa propre inexpérience; n’importe, j'aurai toujours la consolation de t’ouvrir mon cœur, ce cœur qui devrait être desséché depuis longtemps, mais qui bat toujours avec autant de force que lorsque, viveur infatigable, je conduisais les bandes joyeuses de mes amis, il y a déjà plus d’un demi-siècle, Tu me regardais tantôt, mon fils, avec étonnement, lorsque je te disais qu’un homme comme moi ne meurt pas: tu pensais que c’était une métaphore; j'étais pourtant bien sincère dans le moment. J’ai imploré la mort tant de fois à deux genoux, que j’ai fini par cesser presque d’y croire, Les païens en avaient fait une divinité: c'était, sans doute, pour l’implorer dans les grandes infortunes. Si la physiologie nous enseigne que nos souilrances sont en raison de la sensibilité de nos nerfs, et partant de toute notre organisation, j’ai alors souffert, Ô mon fils! ce qui aurait tué cinquante hommes des plus robustes.
Le bon gentilhomme se tut de nouveau, et Jules lança quelques petits cailloux dans la rivière.
—Vois, reprit le vieillard, cette onde qui coule si paisiblement à nos pieds; elle se mêlera, dans une heure tout au plus, aux eaux plus agitées du grand fleuve, dont elle subira les tempêtes, et, dans quelques jours, mêlée aux flots de l’Atlantique, elle sera le jouet de toute la fureur des ouragans qui soulèvent ses vagues jusqu'aux nues. Voilà l’image de notre vie. Tes jours, jusqu'ici, ont été aussi paisibles que les eaux de ma petite rivière; mais bien vite tu seras ballotté sur le grand fleuve de la vie, pour être exposé ensuite aux fureurs de cet immense océan humain qui renverse tout sur son passage! Je t’ai vu naître, d'Haberville; j’ai suivi, d’un œil attentif, toutes les phases de ta jeune existence; j’ai étudié avec soin ton caractère, et c’est ce qui me fait désirer l’entretien que nous avons aujourd'hui; car jamais ressemblance n’a été plus parfaite qu'entre ton caractère et le mien. Comme toi, je suis né bon, sensible, généreux jusqu’à la prodigalité. Comment se fait-il alars que ces dons si précieux, qui devaient m’assurer une heureuse existence, aient été la cause de tous mes malheurs? comment se faitil, Ô mon fils! que ces vertus tant prisées par les hommes, se soient soulevées contre moi comme autant d’ennemis acharnés à ma per
te? comment se fait-il que, vainqueurs impitoyables, elles m’aient abattu et roulé dans la poussière? 11 me semble pourtant que je méritais un meilleur sort. Né, comme toi, de parents riches, qui m'idolâtraient, il m'était sans cesse facile de suivre les penchants de ma nature bienfaisante. Je ne cherchais, comme toi, qu’à me faire aimer de tout ce qui m’entourait. Comme toi, je m’apitoyais, dans mon enfance, sur tout ce que je voyais souffrir, sur l’insecte que j'avais blessé par inadvertance, sur le petit oiseau tombé de son nid. Je pleurais sur le sort du petit mendiant déguenillé qui me racontait ses misères; je me dépouillais pour le couvrir, et, si mes parents, tout en me grondant un peu, n’eussent veillé sans cesse sur ma garde-robe, le fils du riche Monsieur d’'Egmont aurait été le plus mal vêtu de tous les enfants du collège où il pensionnait. Inutile d'ajouter que, comme toi, ma main était sans cesse ouverte à tous mes camarades; suivant leur expression, “ je n’avais rien à moi.” C’est drôle, après tout, continua le bon gentilhomme en fermant les yeux, comme se parlant à lui-même, c’est drôle que je n’aie alors éprouvé aucune ingratitute de la part de mes jeunes compagnons. L’ingratitude est-elle le partage de l’homme fait? Ou, est-ce un piège que cette charmante nature humaine tend à Penfant bon, confiant et généreux, pour mieux le dépouiller ensuite lorsque la poule sera plus grasse? Je m’y perds; mais non: l'enfance, l’adolescence ne peuvent être aussi dépravées. Ça serait à s’arracher les cheveux de désespoir, à maudire...
Et toi, Jules, reprit le vicillard après cet aparté, as-tu déjà éprouvé lingratitude de ceux que tu as obligés, cette ignoble ingratitude qui vous frappe de stupeur, qui perce le cœur comme une aiguille d'acier?
—Jamais! dit le jeune homme.
—C’est alors l’intérêt, conséquence naturelle de la civilisation, qui cause l’ingratitude; plus l’homme a de besoins, plus il doit être ingrat. Ceci me rappelle une petite anecdote, qui trouve sa place ici. Il y a environ vingt ans qu’un pauvre sauvage, de la tribu des Hurons, arriva chez moi dans un état bien pitoyable (a). C’était le printemps; il avait fait une longue et pénible marche, passé à la nage des ruisseaux glacés, ayant bien chaud, en sorte qu’il était attaqué d’une pleurésie violente, accompagnée d’une inflammation de poumons des plus alarmantes. Je jugeai qu’une abondante saignée pouvait seule lui sauver la vie. Je n’avais jamais phlébotomisé, et je fis, avec mon canif, mes premières armes dans cet art sur l’homme de la nature. Bref, des simples, des soins assidus opérèrent une guérison; mais la convalescence fut longue: il resta plus de deux mois chez moi. Au bout d’un certain temps, André et moi parlions le huron comme des indigènes. I] me raconta qu’il était un grand guerrier, un grand chasseur, mais que l’usage immodéré de l’eau-de-feu avait été sa ruine; qu’il avait une forte dette à payer, mais qu’il serait plus sage à l’avenir. Ses remercîments furent aussi courts que ses adieux:
—Mon cœur est trop plein pour parler longtemps, dit-il: le
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guerrier huron ne doit pas pleurer comme une femme: merci, nes frères.
Et il s’enfonça dans la forêt.
J'avais complètement oublié mon indigène, lorsqu’au bout de quatre ans, il arriva chez moi avec un autre sauvage. Ce n’était plus le même homme que j'avais vu dans un si piteux état: il était vêtu splendidement, et tout annonçait chez lui le grand guerrier et le grand chasseur, qualités inséparables chez les naturels de l’Amérique du Nord. Lui et son compagnon déposèrent, dans un coin de ma chambre, deux paquets le marchandises de grande valeur: car ils contenaient ts pelleteries les plus riches, les plus brillants mocussins brodés en porc-épic, les ouvrages les plus précieux en écorce, et d’autres objets : ont les sauvages font commerce avec nous. Je le félicitai alors sur la tournure heureuse qu’avaient prise ses affaires.
—Ecoute, mon frère, me dit-il, et fais attention à mes paroles. Je te dois beaucoup, et je suis venu payer mes dettes. ‘Tu m’as sauvé la vie, car tu connais bonne médecine. Tu as fait plus, car tu connais aussi les paroles qui entrent dans le cœur: d’un chien d’ivrogne que j'étais, je suis redevenu l’homme que le Grand-Esprit a créé. Tu étais riche, quand tu vivais de l’autre côté du grand lac. Ce wigwam est trop étroit pour toi: construis-en un qui puisse contenir ton grand cœur. Toutes ces marchandises t’appartiennent,
Je fus touché jusqu'aux larmes de cet acte de gratitude de la part de cet homme primitif: j’avais donc trouvé deux hommes reconnaissants dans tout le cours d’une longue vie: le fidèle André, mon frère de lait, et ce pauvre enfant de la nature qui, voyant que je ne voulais accepter de ces dons qu’une paire de souliers de caribou, poussa son cri aigu “ houa,” en se frappant la bouche de trois doigts, et se sauva à toutes jambes, suivi de son compagnon. Malgré mes recherches, je n’en ai eu ni vent ni nouvelle. Notre respectable curé se chargea de vendre les marchandises, dont le produit, avec l’intérêt, a été distribué dernièrement aux sauvages de sa tribu.
Le bon gentilhomme soupira, se recueillit un instant, et reprit la suite de sa narration:
—Je vais maintenant, mon cher Jules, te faire le récit de la période la plus heureuse et la plus malheureuse de ma vie: cinq ans de bonheur! cinquante ans de souffrances! O mon Dieu! une journée, une seule journée de ces joies de ma jeunesse, qui me fasse oublier tout ce que j'ai souffert! Une journée de cette jolie déliranqui semble aussi aiguë que la douleur physique! Oh! une heure, une seule heure de cer bons et vivifiants éclats de rire, qui dilatent le cœur à le briser, et qui, comme une coupe rafraîchissante du Léthé, effacent de la mémoire tout souvenir douloureux! Que mon cœur était léger, lorsque entouré de mes amis, je présidais la table du festin! Un de ces heureux jours, ô mon Dieul où je croyais à l’ami-